Pour sortir ensemble de l’impasse

Publié le 2018-05-15 | Le Nouvelliste

Economie -

Les décisions en matières économiques et politiques en Haïti n’ont pas permis de contenir le phénomène de la pauvreté dont l’évolution a été fortement corrélée avec la chute de la productivité agricole enregistrée en Haïti au cours des trois dernières décennies. En poursuivant des objectifs de minimalisation de l’Etat ,de la privatisation des fonctions et des rôles ,jadis, dévolus à l’Etat et en libérant le marché des produits alimentaires à la concurrence internationale déloyale ,ces décisions ont contribué à atrophier toute l’économie haïtienne et celle du monde rural en particulier. Car, si dans les discours politico-économiques, le rôle pilier de l’agriculture dans la lutte contre la pauvreté a été connue par les instances nationales et internationales, rien n’a été fait de manière concrète pour relancer la productivité agricole haïtienne au cours de trois dernières décennies. Le cas de la filière du riz nous a été un exemple typique pour comprendre l’impact des dérégulations néolibérales à travers l’application des PAS en Haïti à partir de la fin des années 1980 sur l’économie haïtienne en général et sur les conditions de vie des paysans en particulier largement dépendant de la production agricole. Mais si ces politiques d’ajustement structurel n’ont pas eu seulement des impacts négatifs sur la productivité agricole en Haïti, leurs effets pervers se font aussi ressentir encore et très durement sur les plans socio-économique et politique: déstructuration de l’Etat qui n’est plus en mesure d’assurer ses fonctions de base , fragilisation des avancées démocratiques ,forte incidence de la pauvreté ,consolidation des inégalités pauvres riches, renforcement du processus de destruction des appareils productifs dont celui du secteur agricole ,réorientation des capacités productives vers des pôles économiques extravertis et à faible valeurs ajoutées comme celui de la sous-traitance et des zones franches, la détérioration des termes de l’échange, la tertiarisation de l’économie mais surtout l’appauvrissement et la paupérisation de la paysannerie et des minorités politico-économiques en général. Ceci étant dit, le type d’Etat que l’on a connu au cours des trente dernières années a piteusement échoué. Il en est de même du modèle économique qui a dominé au cours de cette période. L’aspiration au bien-être de la population haïtienne a été aussi lamentablement trahie. Il nous revient maintenant de réfléchir et de comprendre nos échecs et de tirer les leçons qui s’imposent. Il est aussi urgent de proposer une alternative politico-économique à la fois théorique et pratique qui tiendra nécessairement compte des agents économique faiblement capitalisés et victimes de nos erreurs en termes de politiques économiques. . Il nous faut donc repenser nos choix en termes de politiques économiques pour sortir de l’impasse.

Quelle alternative proposer face au triangle « néolibéralisme, zones franches et guerres aux paysans » ?comment peut-on arriver à une société inclusive capable de combiner bien-être individuel, participation pleine et engagée des citoyens et croissance économique ? Le questionnement ainsi posé constitue déjà un nouveau regard sur le modèle économique dominant. Ceci va donc conduire nécessairement à une évaluation critique des pratiques économiques en Haïti et montrera la nécessité d’une nouvelle praxis devant obligatoirement viser l’émancipation des couches populaires .Car ,pour répéter Jose Luis Coraggio : « Sin criticar la realidad existente, es muy dificil pensar el cambio ».Les propositions qui suivent veulent aussi et surtout aller plus loin qu’une analyse critique des impacts des politiques économiques sur l’Etat et la société haïtienne au cours des décennies écoulées pour proposer des alternatives en dehors de la perspective néolibérale. Car, l’Economie critique raterait sa vocation si elle se donne seulement la critique des pratiques néolibérales comme mission. Ainsi, dans les lignes suivantes, on se propose de faire des propositions capables d’aider à instituer une autre économie en Haïti, tout en tenant compte des spécificités haïtiennes, régionales et mondiales.

A. l’Etat et les pratiques économiques en Haïti

En effet, l’un des éléments caractéristiques de l’idéologie néolibérale est la distanciation entre l’économie, la politique et la société. Se caractérisant aussi par sa tendance totalitaire, l’institution économique dominante s’impose à l’Etat, fait des exigences énormes aux individus pour donner libre cours à ce quelle juge comme idéal : le marché autorégulé, seul capable d’allouer de façon optimum les ressources rares. Aussi, le fait de camper l’économie comme une science faite de modèles et théorisation abstraits et universels la rendrait inaccessible aux non spécialistes. Ce faisant, la société constituée, en majeur partie, de non spécialistes se voit déposséder de manière autoritaire d’une chose qu’elle a, elle-même, créé. Tel est le cas en Haïti où les pratiques économiques populaires et informelles-en dehors de l’institution économique dominante –sont conçues comme obstacle au développement .L’idéologie dominante impose ainsi dans l’imaginaire collectif haïtien une conception de l’économie comme un outil scientifique, neutre .Il nous faut sortir de cette prétendue neutralité des approches économiques, dans la mesure où comme fait social, l’économie ne peut être quelque chose distincte des dimensions sociales et politiques de la vie en société. L’approche néolibérale a tenté de le faire, et elle nous a donné ce que l’on a pu constater en Haïti au cours des décennies écoulées .Il va falloir socialiser, politiser et même démocratiser l’économie-dans le sens de son appropriation par la collectivité- en vue de mettre le bien-être non seulement au centre de ses préoccupations mais aussi de faire de l’outil économique un bien commun, accessible à tous. Posant le problème ainsi exige un véritable changement de paradigme .Car une économie au service de la politique et de la société d’une manière générale se donnerait comme objet d’optimiser le bien-être individuel et collectif mais non nécessairement l’allocation des ressources disponibles. En pensant ainsi, il advient un autre objet à l’économie, à la nouvelle société que l’on doit construire : l’humain et son bien-être. Car, le plus souvent en Haïti, l’Etat est accusé de faire du gaspillage à chaque fois qu’il tente de répondre aux sollicitations populaires en matière de protection sociale et de renforcement des capacités productives populaires. Ce faisant, les interventions de l’Etat dans la promotion des activités autonomes et non aliénantes, dans la protection sociale et la consolidation du commun, comme forme d’agir ou praxis doivent constituer la toile de fond des nouvelles revendications populaires. Or, pour arriver à une telle situation, il va falloir changer l’Etat que l’on connait aujourd’hui. Ainsi, pour paraphraser Pierre Sauvêtre, l’Etat actuel et les politiques ne peuvent que faciliter l’émergence des pratiques néolibérales. Aussi, avec le néolibéralisme nous dit encore Sauvêtre, « l’Etat a changé de forme :il a cessé d’être le garant d’un certain nombre de ressources publiques contre leur appropriation marchande ,pour devenir ,à l’opposé, l’agent zélé de la privatisation des ressources qui sont d’abord le produit du travail social. L’Etat néolibéral a fait vaciller l’idée courante d’un naturalisme économique suivant laquelle certains biens seraient par nature privés et destinés à être gérés par le marché, quand d’autres seraient par nature publics ,et destinés a être gérés par l’Etat » .C’est cet Etat que l’on connait en Haïti et dont la complicité avec les autres acteurs économiques dominants(la bourgeoisie commerçante, les institutions de financement internationales et les bailleurs de fonds bilatéraux etc.) a contribué à détériorer l’économie haïtiennes et les conditions de vie des plus démunis. Le problème de développement en Haïti n’est donc pas naturel comme on tente si souvent de le faire croire. Il est la résultante des choix et des actions politiques d’exclusion sociopolitique qui ont prévalu au cours de l’histoire de ce pays. La tâche qui nous incombe est de « construire une autre économie, d’autres marchés, d’autres systèmes d’échange, bref une autre société, une autre culture et une autre subjectivité ».Pour ce faire, des engagements concrets doivent être pris pour :

B. Construire un Etat social, démocratique, souverain et promoteur des pratiques économiques populaires et solidaires

En analysant le long chemin qui nous a conduits à cette déchéance, on a pu nous rendre compte que l’Etat haïtien a toujours agi de façon à faire pencher les rapports de force au détriment des masses populaires urbaines et rurales. Toute tentative devant aboutir à la construction d’une « autre économie »que l’on peut concevoir comme une production sociale ,doit nécessairement passer par la construction d’un Etat social capable de promouvoir les pratiques démocratiques et d’accompagner ,sans peur de représailles de la part de l’institution économique dominante comme cela a été toujours le cas en Haïti, les multiples expressions collectives à travers les mécanismes sociaux, politiques et économiques s’orientant vers la mise en place d’une économie plurielle ,sociale et solidaire ,en dehors de l’économie de marché à tendance totalitaire et source d’inégalités et de pauvreté. Cet Etat haïtien social, démocratique et souverain trouvera son autonomie à travers une redéfinition du rapport citoyenneté/fiscalité au travers des espaces de discussion de type démocratique participatif.

Pour instaurer une démocratie effective et une appropriation collective des pratiques économiques , une économie populaire, solidaire et plurielle doit s’instituer en alternative aux pratiques politico-économiques dominantes en Haïti. .Des pratiques de ce genre existent et ont toujours existé en Haïti au travers les mutuelles de solidarités, des coopératives et d’autres pratiques non formalisées bien évidemment .Et alors !

Cédanor JULIEN Economiste du développement cedanorjulien@gmail.com Auteur
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