The prison from hell, film-reportage de l’état critique de l’Etat

Publié le 2018-07-04 | Le Nouvelliste

Culture -

A la salle de conférence de la bibliothèque Nationale d’Haïti, le vendredi dernier, une kyrielle de gens, venus d’horizons divers, ont pris place. Des portraits d’hommes et de femmes placardent les murs de la salle. Des petits papiers. Accolés. Ça et là. En fait, c’est une salle-exposition qui accueille la projection/débat de « The prison from Hell », le film qui rend vivante la condition indigne, répugnante, dégradante et inhumaine que vivent les détenus au pénitencier national, plus précisément au Titanic, le nom donné au bâtiment principal de l’autre côté de la rue du centre. Ce film-reportage, tourné en octobre 2016, du schéma court-métrage, a été réalisé par Seyi Rhodes pour le compte de CHANNEL 4.

Pendant environs une quarantaine de minutes, le public a les yeux rivés sur le mur qui projette des images qui nous sont nôtres. Mais accablantes et effrayantes. Des milliers de détenus vivent entassées comme des sardines, où sueurs, urines, excréments font bon voisinage, dans des espaces exigus. Des cellules mortuaires abritent nos prisonniers. Dans la promiscuité la plus criante, Ils font leur besoin dans des sacs. 60 détenus pour des cellules de 0.4 m2 de surface. Pendant 23 heures par jour. Des détenus croupissent dans ce trou de la mort. Titanic, ce grand trou, construit pour accueillir 1200 détenus, mais s’est transformé en un véritable enfer avec 4359 incarcérés, soit quatre fois plus de sa capacité réelle. Quelques 529 sont condamnés. La surpopulation carcérale et les conditions inhumaines qui se révèlent être un danger grave pour la sécurité et l’intégrité physique des personnes privées de liberté. Incroyable mais vrai. C’est la triste réalité.

Ce sont des images qui font pitié. Des images d’êtres humains qui donnent de la chair de poule. Du frisson dans la peau. Des détenus, qui détiennent tout. Sauf la vie. Tout au moins, ils l’ont vécue dans la crasse, dans la honte et le déshonneur. Dans des conditions sanitaires bestiales, et exposés à toutes sortes de maladies. Beaucoup sont atteints de la tuberculose et sont sujets d’isolement. Ils sont mis en quarantaine. Attendant en vain des soins infirmiers réels. Des soins que nécessite vraiment leur cas. Ils vivent déjà l’enfer ici. Point besoin de se repentir. Ce sont des damnés. Des damnés de la peur. La peur de ne plus revoir leurs amis, leurs enfants, leurs parents. Leur proche. Leur juge naturel. Oui, plus d’un n’a pas survécu. Un ancien commissaire du gouvernement se donnait pour mission d’ensevelir des dizaines. Sans, toutefois, donner la raison de leur mort. En fait, c’est ainsi. Ici.

Il faut dire que les allégations de détention sont nombreuses. Tout comme, les crimes odieux des assassins dans la ville qui sont restés impunis. De petite infraction fait l’objet de longs moments d’emprisonnement. De simples disputes, de bagarres insignifiantes, de petits vols domestiques, des accusations non fondées sont sujets d’incarcération à perpétuité. Ils viennent et meurent ici, à Titanic. Beaucoup ignorent encore les raisons de leur incarcération. Ils oublient, pour la plupart, la date de leur venue dans cette galère. Leurs témoignages sont accablants, poignants. Ils expliquent sans savoir que ces images vont traverser des océans, des continents. Des images qui vont se perpétuer. Des images qui laissent leur empreinte. Des images qui racontent mieux que quiconque. Leur inquiétude. Leur angoisse. Certains expliquent qu’ils ne sont pas enregistrés. Leurs noms ne se trouvent nulle part. Dans aucun registre. Des détenus sans noms, sans prénoms, sans archives. Sans famille. Ceux-là, condamnés, après avoir purgé leurs peines, libérés, restent encore en prison, le fait qu’ils n’ont pas d’argent pour payer leur amende. Gardés parce qu’ils n’ont pas de noms. Gardés. Malgré des démarches incessantes du bureau des droits humains en Haïti, collaboré à ce reportage historique, auprès des juges. Du bâtonnier. Du ministre de la justice. Mais sans succès. Souvent, les juges sont aux abonnés absents. En voyage. En vacances. Le reporter, ébahi, ne croit pas ses yeux. Des détenus meurent entre temps. Tous ces responsables, non responsables. Tous, irresponsables de leur responsabilité. Tous, faillis à leur mission.

A visionner ce film reportage, on se croit être dans un film qui est souvent œuvre de fiction, fruit de l’imagination. Mais, The prison from hell, c’est bien réel. Ici. A Titanic. A quelques mètres des bureaux des décideurs. Non loin du palais présidentiel.

Ce film vient nous mettre, une fois de plus, sous les feux des projecteurs. Il vient nous mettre à nu. Au delà des cellules monstrueuses, c’est la faiblesse de notre système judiciaire haïtien. Un système qui favorise la surpopulation carcérale. La détention préventive prolongée. La corruption qui y règne. C’est l’incompétence de nos dirigeants. Leur incapacité de permettre à des êtres humains de jouir de leurs droits, d’avoir un avocat, d’être jugés, d’avoir droit au meilleur traitement, à la nourriture, aux soins sanitaires.

Ce film-reportage est l’image de ce singulier petit pays dans tous ses états. Avec ses dirigeants irresponsables et sans respect des droits les plus fondamentaux de l’être humain. Ce film révolte la conscience citoyenne et interpelle tout un chacun à changer cet état de fait, à lutter pour que puisse établir une société plus juste et équitable.

Elien Pierre Elienpierre60@yahoo.com Auteur
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