La lodyans haïtienne et le lodyanseur Maurice Sixto

Discours prononcé par le directeur exécutif du Centre Challenges à l’ouverture du colloque : La lodyans haïtienne et le lodyanseur Maurice Sixto, tenu les 20-21 avril 2018 à la Direction des Etudes Post-Graduées (DEP) de l’université d’Etat d’Haïti

Publié le 2018-06-18 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

C’est le travail d’un homme exceptionnel, d’un homme d’une grande culture, y compris des savoirs populaires, qui nous réunit dans cette enceinte : cet homme c’est Maurice Alfredo Sixto. Cet homme n’est pas physiquement avec nous ce matin, mais son œuvre, dense et immense, nous habite pour toujours. Sa pensée lucide nous éclaire sur notre vision du monde, sur nos mœurs, nos travers, nos laideurs, nos vanités, nos attitudes, nos habitudes, nos comportements, nos égarements et notre manque d’humanité collective.

On l’a déjà dit et répété en maintes circonstances: Maurice Sixto est un grand auteur, un éminent lodyanseur. Il nous raconte la vie et les péripéties des hommes et des femmes que nous côtoyons au quotidien. Aussi ils décrivent les faits et les choses qui nous dégoutent et qui nous interpellent. Ce lodyanseur remarquable décrit des situations de tous les jours comme un film ou un documentaire qu’il déroule sous nos yeux. On écoute les lodyans de Maurice Sixto et on ne peut pas rester indifférent ; il nous parle directement. Les textes de Sixto (si je peux m’exprimer ainsi) ne sont point démodés. Malgré le temps qui nous sépare de leur diffusion, ces lodyans gardent une actualité étonnante. Qu’il s’agisse de Ti Saintannise, de Lea kokoyé, de Zabelbòt Bèrachat, de Gwo Moso, de Le jeune agronome, de Machann fritay ri doktè Obri et de J’ai vengé la race, qui sont ses pièces les plus connues, la pensée de Sixto arpente notre vécu quotidien.

J’ai une relation mémorable de ce descripteur des maux de la société haïtienne. J’ai fait la connaissance de Sixto à la radio, durant la présidence à vie de Jean-Claude Duvalier. Nous étions autour des années 1982 ou 1983. À ce moment-là, la radio diffusait timidement, dans les airs des après-midis surveillés du dimanche, la lodyans Ti Saintanise, qui était devenue en peu de temps très populaire, et Lea Kokoye- qui paraissait plus sophistiqué pour mon jeune âge. Toutefois, je disais à moi-même peut-être qu’il y a des choses qui ne tournent pas rond dans notre société. Les histoires que Maurice Sixto racontait dans ces lodyans étaient visibles à l’œil nu et faisaient prendre conscience des choses. Par exemple, Ti Sentanniz me poussait à regarder, à questionner même, les réalités de ma propre famille d’une autre manière. Je crois que la lodyans Ti Sentanniz commençait à dessiller mes yeux sur l’exploitation des jeunes filles qui laissent leur contrée et qui viennent à la capitale ou qui arrivent dans les villes de province en quête d’une vie meilleure. Au-delà de la domesticité des enfants (dans ce cas des filles), une lodyans comme celle-ci met en relief les relations sociales tissées sur l’exploitation des uns et des autres au sein de la société haïtienne.

Par ailleurs, il y avait une autre œuvre de Sixto, durant la dictature duvaliériste, qui avait frappé mon jeune esprit curieux. Il s’agit de « J’ai vengé la race » que j’ai entendu de loin, au plus propre des hasards, un dimanche après-midi à la maison d’un oncle respectable. Cette pièce avait fortement frappé mon imagination. J’ai découvert avec plaisir tout le talent de diseur, de raconteur, de narrateur dans la voix de Sixto. Aujourd’hui je peux dire, parce que j’ai réécouté cette lodyans la semaine dernière, que Sixto a su élever l’art oratoire à un niveau d’esthétisme que l’esprit humain ne l’avait pas encore imaginé. L’auteur a conclu cette œuvre en ces termes : « Et voici l’histoire, la psychologie, la philosophie, l’ethnologie, l’écologie, la psychanalyse, le droit international, la stratégie militaire, l’épopée, la littérature, la poésie, tout cela au service de la fornication ». En effet, Sixto a utilisé toutes ces disciplines, de nombreux genres littéraires et des figures de style pour décrire la pièce « J’ai vengé la race », qui est une réussite littéraire totale.

L’œuvre de Maurice Sixto n’est pas l’expression d’une génération spontanée ; la lodyans a ses écrivains, hier et aujourd’hui. L’un des illustres prédécesseurs de Sixto au début du XXe siècle est Justin Lhérisson avec les œuvres pathétiques comme Zoune chez sa ninnaine et La Famille des Pitit Caille. Au long du XXe siècle, d’autres écrivains publiaient des lodyans. Ce fut le cas du grand romancier Jacques Stephen Alexis (Romancero aux étoiles, 1960). De nos jours, les lodyanseurs les plus connus répondent au nom de Verly Dabel (Le curé dans ses petits souliers, 2007), de Margareth Papillon (Crime royal, 2013), de Gary Victor (Histoires entendues ou vécues dans un tap-tap, 2013) et de Charlot Lucien (Ti Oma et Diogène nèg mawon). A coup sûr, ce colloque nous fera découvrir d’autres lodyanseurs.

Dans mon entendement des choses, jusque-là limité, je soutiens que la lodyans a ses lettres de noblesse du fait qu’elle a déjà des théoriciens qui se sont révélés au cours des ans. Parmi ces théoriciens, critiques ou commentateurs, on compte Justin Lhérisson (1905), Jean-Price Mars (1928), Jacques-Stephen Alexis (1956) et Georges Anglade (2008). Par ailleurs, j’ai remarqué que certains théoriciens de la lodyans sont également des lodyanseurs, c’est-à dire des écrivains de la lodyans. Parmi ces écrivains de la lodyans et qui sont également des théoriciens de la lodyans, on compte Justin Lhérisson, Jacques-Stephen Alexis, Georges Anglade, Margareth Papillon et Verly Dabel. Ce colloque nous permettra assurément de faire la connaissance de nouveaux critiques, de nouveaux spécialistes de la lodyans.

La programmation du colloque présente un éventail de sujets autour de la lodyans, de ses écrivains et de ses théoriciens. On a pu rassembler un groupe important de critiques, de linguistes, de chercheurs, d’écrivains, de littérateurs, de lodyanseurs et des hommes de culture de différents horizons qui interviendront autour du thème principal : « La lodyans haïtienne et son immortel lodyanseur Maurice A. Sixto ». Je suis ravi de cette belle initiative du professeur Ethson Otilien, un grand spécialiste de la lodyans et de Maurice Sixto, qui a porté l’idée de ce colloque au Centre Challenges. Le Centre Challenges a accueilli le colloque, l’a embrassé et de fait le matérialise.

En ce sens, le Centre Challenges peut s’enorgueillir, malgré les tourbillons agités que nous avions subis à cause du financement qui nous a fait défaut, d’avoir organisé en Haïti le premier colloque (connu) sur la lodyans en général et sur l’œuvre de Maurice Sixto en particulier. L’histoire dira si nous avons fait œuvre qui vaille !

Je profite de l’occasion pour remercier tous ceux-là et celles-là qui ont concouru, à un titre ou à un autre, à la réalisation de cet événement. Je remercie de manière particulière les conférenciers et les intervenants haïtiens et étrangers qui sont prêts à partager avec nous aujourd’hui et demain les résultats de leurs recherches et de leurs réflexions. Ce qu’ils vont débattre avec nous va certainement alimenter nos connaissances sur la lodyans, élargir notre compréhension de l’œuvre de Maurice Sixto et nourrir notre sensibilité sur la littérature et la production intellectuelle des différents lodyanseurs haïtiens. De même, j’ai une pensée de gratitude envers les intervenants et les conférenciers qui ont fait le déplacement (avec leurs propres moyens) de l’étranger jusqu’à nous en vue de présenter leurs travaux et du même coup pour participer au colloque. Ceux qui participeront par skype ou qui ont envoyé leur texte pour être lu ou communiqué en utilisant un support électronique sont également remerciés.

Je souhaite ardemment que le débat des deux jours du colloque soit fructueux et nourrisse notre pensée sur le passé, le présent et l’avenir de la lodyans et sur l’apport de l’œuvre de Maurice Sixto dans la pensée sociale en Haïti.

La lodyans est un récit qui décrit les tabous de la vie quotidienne, qui raconte les rires et les pleurs de la communauté, bref qui fait la narration des relations sociales et des rapports économiques tumultueux du vécu haïtien. Chez Sixto, la lodyans est la forme narrative de l’oraliture haïtienne, tandis que chez d’autres lodyanseurs elle est considérée comme « un romanesque haïtien » (selon l’expression de Carey Dardompré). En d’autres termes, chez Sixto, peut-être parce qu’il était aveugle, la lodyans c’est d’abord l’oralité ou la poétique de la voix et l’art de narrer (par opposition à la lodyans de ses devanciers qui est basée sur des textes écrits). Sixto a manié au superlatif les arts de la rhétorique. Les intonations de sa voix décrivent une mise en scène visible ou imaginée de ses lodyans. Il laisse voir ou entrevoir à travers les expressions multiples de sa voix, l’action, les réactions et le mouvement de ses personnages. En bref, les lodyans de Sixto sont un spectacle visuel et vivant transmis à travers la retransmission et la représentation multiple de la voix du lodyanseur.

De par ses œuvres, Maurice Sixto occupe une place unique dans la littérature et/ou l’oraliture haïtienne. Il a été un lodyanseur prolifique. Les éditeurs de l’ouvrage intitulé : Lea kokoye ak lòt lodyans ont publié une douzaine de lodyans de Maurice Sixto, sans compter des lodyans qui sont repris sur des CD et DVD. Il est dit qu’il y a des inédits de Sixto. Quand toutes ces pièces ou ces lodyans seront publiées un jour et analysées à leur juste valeur, sans doute on comptera Maurice Sixto comme l’un des grands auteurs du pays. Maurice Sixto nous a montré et démontré comment on peut utiliser n’importe quel genre littéraire, n’importe quel médium pour communiquer un message pouvant ensemencer des idées nouvelles dans l’esprit humain, pour le libérer des préjugés, de la discrimination et de l’exploitation de toute sorte.

Avec la lodyans, Maurice Sixto a illustré la mesure de ses talents et la profondeur de ses idées. Il a su capter et utiliser l’imaginaire du peuple haïtien pour construire son discours, élaborer ses lodyans et faire passer ses leçons et son message, dans la majorité des cas, dans la langue nationale du peuple haïtien. Il a réussi son projet. Ses enseignements divers, quoique le lodyanseur utilise parfois un langage savant, construit et élaboré, passent sans filtre, sans médiation et parviennent sans fioritures à son destinataire.

Pour finir, je veux ajouter que le discours de Maurice Sixto projetait un projet social. En effet, au-delà de la dérision faite des acteurs, des personnages des pièces et de la dénonciation des maux de la société haïtienne, Sixto rêvait une Haïti autrement. Peut-être qu’on ne le dit pas trop souvent, dans ses pièces ou ses lodyans, Sixto a plaidé pour une autre Haïti. Il a dénoncé l’exploitation des filles, de la femme, la vanité des gens, le pédantisme des uns et des autres, l’homme arrogant, la paresse bureaucratique, le complexe d’infériorité liée à la couleur de la peau, la misère quotidienne des familles haïtiennes, etc.

En somme, Maurice Sixto a été un éveilleur de consciences. Il a fait rire et réfléchir en même temps, en exploitant les tabous de la société. On peut même le considérer comme un militant dans le sens d’un mouvement de conscience (prise de conscience qui pousse à l’action et au mouvement de contestation). Sixto a pris conscience des maux, des tares et des tabous de la société. Il a les a dénoncés à travers la lodyans en vue des lendemains meilleurs. En ce sens, on peut considérer qu’il a fait le travail qui était le sien : dénoncer des tares de la société haïtienne en exploitant la lodyans. Il a laissé à la postérité une œuvre généreuse et humaniste à laquelle nous pouvons nous inspirer à loisir et nous abreuver à satisfaction pour construire un monde bien meilleur autour de nous et au-delà de notre voisinage.

Mesdames, Messieurs, l’audience est ouverte ! Vous pouvez discuter librement dans l’esprit démocratique que Maurice Sixto a ensemencé dans notre esprit à travers ses lodyans.

Maurice Sixto, Lea kokoye ak lòt lodyans, Pòtoprens, Kopivit-Laksyon sosyal, Libreri-Edisyon, 2006?
Prof. Watson Denis, Ph.D. watsondenis@yahoo.com Directeur–exécutif du Centre Challenges. Professeur d’histoire, de pensée sociale et de relations internationales à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). 20 avril 2018 Auteur
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