La spécialisation des femmes dans les activités intradomestiques ou occupationnelles

La contribution de la théorie des préférences de Catherine Hakim

Publié le 2018-04-23 | Le Nouvelliste

Société -

Mickens Mathieu, Ph.D.

La croissance de la présence féminine sur le marché du travail est l'un des phénomènes sociaux qui ont marqué de manière irréversible les populations des pays développés et de ceux en voie de développement. Il existe un ensemble de théories et d'approches analytiques qui essaient de comprendre et d'interpréter le comportement économique de la gent féminine dans sa complexité et sa diversité. Dans le cadre de cette réflexion, le présent article se penche sur la théorie des préférences de Catherine Hakim qui analyse cette question sous un angle très peu abordé dans la littérature scientifique. Cet article charrie un double intérêt. Le premier réside en sa capacité de provoquer des débats contradictoires et passionnants non seulement dans les espaces académiques et de politiques publiques, mais aussi dans toutes les autres sphères intéressées par la thématique de genre et la participation des femmes sur le marché de travail. Le second se comprend à l'obligation qu’ont les chercheurs nationaux du domaine des sciences sociales de contribuer à la divulgation des résultats des études scientifiques dans la société haïtienne, en particulier, et dans la région latino-américaine et caribéenne en général.

Les réflexions développées dans cet article se divisent en trois parties. Dans la première, on essaiera de présenter le noyau dur de la théorie des préférences de Hakim incluant ses apports les plus pertinents dans les études se centrant sur la participation de la gent féminine dans les espaces marchands et non marchands. Dans la deuxième, on examinera les critiques qui se sont construites autour de cette matrice analytique. Dans la troisième, on analysera les exploitations éventuelles de la thèse de Hakim dans les politiques publiques portant sur la thématique «famille et marché de travail».

Les fondements de la théorie des préférences de Hakim

La théorie des préférences est le fruit des recherches analytiques et empiriques que Hakim, professeure-chercheuse de la London School of Economics, a réalisées depuis le début des années quatre vingt-dix du XXe siècle. Cependant, les analyses les plus achevées de l'auteure se trouvent consignées dans son livre intitulé Work-Lifestyle Choices in the 21st Century publié en l'an 2000 par la Oxford University Press. Cette théorie est aussi connue sous le label de la théorie de l'auto-exclusion des femmes sur le marché du travail (Hakim, 1995, 2002, 2006, 2008).

La theorie des préférences part du postulat selon lequel le collectif des femmes n'est pas homogène au regard des préférences en matière de style de vie, intérêts et priorisation des activités intradomestiques et occupationnelles. Sur la base de cette considération, l'auteure développe la thèse selon laquelle il est possible de regrouper les femmes en trois grandes catégories. Dans la première catégorie, on retrouve les femmes centrées sur la famille, dans la deuxième celles centrées sur le marché du travail et dans la troisième celles qui essaient de distribuer leur temps entre la sphère familiale et la sphère professionnelle.

Les femmes centrées sur la famille (home centred women)

La première catégorie regroupe les femmes centrée sur la famille. Les résultats des recherches empiriques de Hakim dans les pays européens, tels que Grande Bretagne, République tchèque, Espagne, Belgique et Allemagne, montrent que cette catégorie est comparativement minoritaire, car ne représentant que 20% du total de la population féminine investiguée. Ces femmes octroient la priorité aux activités relatives à la gestion de l'espace domestique. Elle peut s'insérer toutefois de manière temporelle sur le marché du travail dans le cas où la survie des membres du foyer est menacée par des problèmes économiques. Au regard de leur faible préférence pour l'espace lucratif, Hakim développe l'idée selon laquelle ces groupes de femmes ne sont pas attirées vers l'accumulation d'un niveau élevé de scolarité et d'expérience sur le marché du travail. Toutefois, elle pense que le capital humain est un critère important du marché matrimonial qu’elles peuvent bien utiliser pour entrer en union avec des partenaires dotés d'un meilleur niveau de capital humain.

Sur le plan matrimonial, les femmes centrées sur la famille se caractérisent par des taux élevés de fécondité, la propension à vivre dans des familles nombreuses et suivent le patron de familles traditionnelles patriarcales où l'homme joue le rôle de pourvoyeur économique unique (male breadwinner). Hakim pense que les politiques publiques qui visent l'amélioration de la participation des femmes sur le marché du travail exercent une très faible incidence sur la gent féminine centrée sur la famille. En contrepartie, elle pense qu'elle est très sensible aux mesures des instances gouvernementales qui visent l'amélioration du bien-être intrafamilial.

Les femmes centrées sur le marché du travail (work-centred women)

Contrairement à la première catégorie, les femmes centrées sur le marché du travail développent une forte préférence pour les activités économiques en particulier et pour l'espace public en général. Elles sont toutefois minoritaires (autour de 20%) au regard de l'ensemble des femmes enquêtées par Hakim dans le cadre de ses recherches. Ce résultat peut attirer l'attention de plus d'un au regard des progrès énormes que la main-d'œuvre féminine a pu accomplir en termes d'amélioration de leur présence et de leurs conditions de travail dans la sphère productive depuis plus d’un demi-siècle.

Ces femmes sont fortement influencées par tout ce qui se fait sur le marché du travail et se donnent les moyens pour assurer leur pleine intégration dans cette sphère, telles l'accumulation de capital humain, la formation de réseaux, et l'amélioration du capital culturel et touristique. Les femmes centrées sur le marché du travail démontrent une forte résistance à entrer en union et à avoir des enfants. Elles rejettent le système patriarcal et préfèrent vivre en condition d'autonomie financière et de prise de décision. Comme on peut le comprendre, elles sont très sensibles aux transformations opérées sur le marché du travail ainsi qu'aux politiques publiques qui cherchent à influencer d'une manière ou d'une autre l'offre, la demande et les conditions de travail.

Les femmes adaptatives (adaptative women)

La troisième catégorie bouclant la typologie que Hakim établit dans le cadre de sa théorie concerne les femmes adaptatives. Elles se trouvent comparativement plus nombreuses (environ 60%) que les femmes centrées sur les sphères domestiques et extra-domestiques. Les femmes adaptatives gèrent leur vie quotidienne en essayant de concilier et tirer de meilleures parties des sphères familiales et professionnelles. Ce modèle de vie les met souvent en situation d'ambivalence et de conflit dans le cadre des prises de décisions en lien avec ces deux sphères comme le secteur et la forme d'insertion sur le marché du travail, le nombre d'enfants à concevoir et l'espacement des naissances. Pour cela, elles ont une forte préférence pour les carrières professionnelles qui leur permettent d'entrer sur le marché du travail et d'en sortir facilement en fonction des exigences du moment. Elles optent souvent pour des emplois flexibles et des fois occasionnels. Dans ce cadre-là, on comprend que les conditions de travail des femmes adaptatives peuvent être meilleures que celles des femmes centrées sur l'espace domestique, mais moins attrayant que celles des actives féminines qui priorisent entièrement l'espace professionnel dans leur distribution de temps et d'énergie.

Sur le plan familial, Hakim a démontré que les femmes adaptatives optent pour des modèles familiaux égalitaires en matière de distribution de tâches, de temps et de ressources entre les espaces domestiques et occupationnels. Ce comportement leur convient parfaitement, vu qu'elles ont aussi des objectifs personnels à réaliser sur le marché du travail au même titre que ceux de son partenaire masculin. Hakim développe l'idée que les politiques publiques qui visent une meilleure harmonisation de ces deux sphères dans la gestion du temps de la gent féminine exercent de fortes incidences sur les femmes adaptatives.

La thèse de Hakim est-elle irréfutable?

Hakim pense que sa thèse est irréfutable en raison de l'émergence et la consolidation d'un ensemble de facteurs structurels qui favorisent la liberté des femmes en matière de choix et de préférences entre les domaines domestique et occupationnel. Parmi lesquels, elle cite:

a) la révolution des méthodes contraceptives qui leur octroient des marges de manœuvres énormes dans le contrôle et la planification de leur fécondité,

b) la propagation des mesures institutionnelles contre la discrimination et favorisant le droit à la différence,

c) les transformations de l'espace productif et l'émergence des emplois du secteur tertiaire attirant dans une plus grande mesure la main-d'œuvre féminine,

d) la flexibilisation du marché et la croissance des emplois à temps partiel,

e) les politiques publiques réduisant les charges fiscales des familles avec enfants.

Les critiques de la thèse des préférences de Hakim

Les critiques de la thèse de Hakim viennent en grande partie des courants féministes l'accusant de sous-estimer le poids des facteurs structurels et culturels dans la construction des préférences des femmes en termes de gestion des espaces reproductifs et productifs. Les courants féministes pensent que les normes culturelles charrient un ensemble de contraintes et de restrictions qui confinent les femmes dans la sphère familiale. Lesquelles normes et valeurs culturelles sont transmises entre les générations et sont intériorisées par les femmes depuis leur enfance. C'est pourquoi elles sont plus souvent affectées aux tâches ménagères et aux soins aux personnes dépendantes comme les enfants, les vieillards et les malades. Les courants féministes estiment que les normes culturelles sont aussi transposées sur le marché du travail, de telle sorte que l'espace productif est segmenté selon les conditions de genre. Le pire, c'est que les activités économiques dites féminines sont les plus négligées et celles où les conditions de travail sont les moins attrayantes en termes de salaires, statut, privilèges et possibilité de trajectoires professionnelles ascendantes (McRae, 2003; Crompton y Lyonette, 2005¸ManYee, 2007; Gash, 2008).

Mais de plus en plus de femmes s'insèrent sur le marché du travail. Ont-elles d'autres choix?

Cette question est pertinente pour plusieurs raisons. La première est liée à un ensemble de crises structurelles affectant l'espace familial, lequel se retrouve dans l'obligation d'insérer ses membres (y compris les femmes et les enfants) sur le marché du travail dans le but de gagner les ressources économiques nécessaires à sa survie. La crise de la masculinité est souvent associée à cette réalité. Dans le cadre de la présente réflexion, la crise de masculinité peut être abordée au prisme des problèmes économiques structurels qui empêchent les hommes de remplir leur rôle traditionnel de pourvoyeur économique (breadwinner) unique de leurs familles. Ces chambardements sont influencés par la perte en importance des emplois des secteurs d'activités traditionnels masculins, tels que celles des secteurs primaires et secondaires. À souligner que la décroissance des emplois traditionnellement masculins se réalise en parallèle avec la croissance des activités traditionnellement féminines rencontrées dans le secteur tertiaire.

À ses éléments, il faut ajouter la destruction de l'Etat providence, la marchandisation des régimes de protection sociale, la privatisation des services publiques (eau, santé, éducation, pensions), le retard et la détérioration des conditions matérielles d'existence, l'accroissement de la pauvreté, l'exclusion, la vulnérabilité, la précarité et des inégalités socioéconomiques, la mise en oeuvres de politiques publiques inappropriées.

Ce contexte délétère comprend aussi l'effritement des liens de solidarité, l'expansion de l'individualisme et de l'égoïsme (Lundahl, 1992; Lamaute-Brisson, 2013).

Dans ces conditions, le marché de l'emploi, c'est-à-dire l'offre et la demande de force de travail, ainsi que le facteur salarial acquièrent un poids incontournable dans les mécanismes de survie mis en œuvre par les familles. Il existe tout un champ de recherche scientifique qui se fonde sur la question de la centralité du marché dans le fonctionnement des individus et de leurs familles. Les instigateurs de cette ligne de pensée suggèrent aussi que le marché devient indispensable dans l'acquisition de privilèges, statut, formation et consolidation de réseaux. Parmi les auteurs les plus notoires dudit courant, on peut citer Castel (1994, 1995, 2010), Prieto (2000, 2007) et Meda (1995).

Alors, est-il normal que le marché devienne l'unique espace de survie et de réalisation de soi? Au regard de la thèse de Hakim, chaque femme devrait avoir la possibilité de choisir le modèle de vie qui lui convient en fonction de ses goûts, ses préférences, sa personnalité et son identité. Sur cette base, elle suggère que le marché, l'attachement exclusif sur le marché du travail, les longues années d'études pour acquérir un niveau optimal de capital humain, l'abandon de l'espace familial et affectif ne devraient pas être la seule et unique option qui reste aux femmes pour s'autoréaliser. Le marché du travail ne devrait pas être une panacée.

Qu'en est-il des politiques publiques?

Hakim invite les analystes et les concepteurs de politiques publiques à faire preuve de prudence au moment d'interpréter les résultats des femmes sur le marché du travail, y compris ceux relatifs aux modes, secteurs d'insertion et perception salariale, ainsi qu'aux différences observées entre elles et par rapport aux actifs masculins. Cette prudence concerne pour une grande part le poids démesuré que certains auteurs accordent à la discrimination de genre et au système patriarcal dans le cadre de ces discussions.

Suivant cette même ligne d'idées, Hakim rejette les politiques publiques dites one-size-fits-all (modèle unique pour tous) pour suggérer des mesures de caractère neutre, dans le sens qu'elles prennent en compte les styles de vie, les préférences des femmes au regard de l'espace familial et occupationnel. Elle pense que si les préférences des femmes sont hétérogènes en matière de priorisation et gestion des sphères marchandes et non marchandes, il devrait en être de même pour les politiques publiques. De cette manière, elle pense que les interventions gouvernementales qui visent un seul aspect de la réalité antérieurement mentionnée sont contre-productives. Par exemple, les mesures qui veulent augmenter l'indice de participation des femmes sur le marché du travail n'auraient pas d'effets sur les femmes centrées sur la sphère domestique. Les actions menées en faveur d'une meilleure conciliation des activités domestiques et professionnelles n'auraient aucune incidence sur les actives féminines qui dédient complètement leur temps sur le marché du travail.

Bibliographie Castel, Robert (1994), ‘’La dynamique des processus de marginalisation : de la vulnérabilité à la désaffiliation’’, Cahiers de recherche sociologique, no. 22, pp. 11-27. Castel, Robert (1995), ‘’Métamorphoses de la question sociale’’, Paris, Fayard Castel, Robert (2010), ‘’El ascenso de las incertidumbres. Trabajo, protecciones, estatuto del individuo, Buenos Aires,Fondo de Cultura Económica. Crompton Rosemary, Lyonette Clare (2005), “The new gender essentialism-domestic and family choices and their relation to attitudes”, The British Journal of Sociology, vol.26, no.4, pp.601-620. Crompton Rosemary, Brockman Michaela y Lyonette Clare (2005), “attitudes, women`s employment and domestic division and labor: a cross-national analysis in two waves”, Work, Employment and Society, vol.19, no.2, pp.213-233. Gash, Vanessa (2008), “Preference or constraint? Part-time workers’ transitions in Denmark, France and the United Kingdom”, Work Employment Society, vol.22, no.4, pp. 655-674. Hakim, Catherine (1995), “Five Feminist Myths AboutWomens Employment”, British Journal Of Sociology, vol.46, no.3, pp.429-455. Hakim, Catherine (2000), “Work-Lifestyle Choices in the 21st Century. Preference Theory”, Oxford and New York, Oxford University Press. Hakim, Catherine (2002), “Lifestyle preferences as determinants of women’s differentiated labor market careers”, Work and Occupations, vol.29, no.4, pp. 428-459. Hakim, Catherine (2006), “Women, careers, and work-life preferences”, British Journal of Guidance & Counselling, vol. 34, no. 3, pp.279-294. Hakim Catherine (2008), “Diversity in Tastes, Values, and Preferences:Comment on Jonung and Ståhlberg”, Econ Journal Watch,Vol. 5, No. 2,pp 204-218. Lamaute-Brisson, Nathalie (2013), ''Systèmes de protection sociale en Amérique latine et dans les Caraïbes: Haïti'', Santiago, Chili, Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC). Lundahl, Mats (1992), “Social Security in Haïti: Informal Initiative in a Welfare-less State”, Politics or Markets? Essays on Haitian Underdevelopment, Mats Lundahl, London and New York, Routledge Man Yee, Kan (2007), “Work orientation and wives’ employment careers: an evaluation of Hakim’s Preference Theory”, Work and Occupations, vol.34, no.4, pp. 430-462. Méda, Dominique (1995), ‘’Le Travail: Une valeur en voie de disparition’’, Paris, Aubier. McRae, Susan (2003) “Constraints and choices in mothers’ employment careers: a considerations of Hakim’s preference theory,” British Journal of Sociology, vol.54, no.3, Prieto, Carlos (2000), “Trabajo y orden social: de la nada a la sociedad de empleo (y su crisis)”, Revista Política y Sociedad, vol.34, PP.19-32. Prieto, Carlos (2007)” De la perfecta casada a la conciliación de la vida familiar y laboral o la querelle des sexes en la modernidad española”, in Prieto, Carlos (ed), “Trabajo, género y tiempo social” Madrid, Universidad Complutense de Madrid.
Mickens Mathieu, Ph.D. mathieumickens05@yahoo.fr Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article