Ken FS, un rescapé du « rap game »

PUBLIÉ 2018-04-13
La sphère musicale haïtienne est marquée, d’un côté, par des rappeurs dont les œuvres ont pu conquérir une « fan base » considérable. D’un autre côté, il y a ceux qui peinent à sortir de l’ombre en dépit de leur potentiel démesuré et de la qualité prodigieuse de leurs morceaux. Kendy Saint Fleur dit Ken FS fait partie de la seconde catégorie. Il formule élégamment ses rimes, ses punchlines percutent, il est de ceux dont le verbe interroge les défaillances du système. Portrait de ce rappeur, membre du collectif « Powèt revòlte », dont la voix clame haut et fort que face aux péripéties de la vie, il est un « reskape », intitulé de son dernier EP.


« Je ne fais pas dans l’imaginaire. Mes textes racontent des expériences auxquelles j’ai dû faire face, d’où leur authenticité. Ils expriment la grisaille de mon quotidien, ma réalité », sont les premières phrases balancées par Ken FS au cours de notre entretien. On a vite compris que son histoire est quelque peu entachée de points noirs qui aurait pu anéantir ses rêves, voire sa vie.

A l’instar de certains rappeurs américains ou français, Ken FS a fait la malencontreuse expérience d’être incarcéré dans une prison de sa ville natale en 2011. Les raisons de cette arrestation paraissent, jusqu’à cet instant, floues pour le rappeur qui fera 16 mois au trou. « On m’a accusé à tort de la séquestration d’une jeune demoiselle. Mais il paraît que cette machination a pour base une vieille querelle entre les membres de ma famille et un commissaire de la ville », soutient le rappeur qui entreprenait à ce moment-là des études en Sciences administratives à l’Université Valparaiso. Il en a connu, des jours sombres et il le clame dans ses morceaux. Après avoir passé une année funeste dans une prison de la ville qui l’a vu grandir, Ken FS, impuissant, s’égare de jour en jour dans la brume du désespoir. Transféré par la suite devant la cour d’appel des Gonaïves, son calvaire prendra fin dans un cachot à Croix-des-Bouquets. Un chapitre qui laissera d’importantes séquelles chez le jeune homme.

Par ailleurs, Kendy Saint Fleur avait fait la rencontre du rap dans la fleur de l’âge. « J’ai balancé mes premiers « flows », conte-t-il, à l’âge de 17 ans dans les recoins de l’église où mon père était pasteur. Au cours de ce « freestyle », j’avais terrassé mon concurrent avec mes rimes. Il n’a pas compris ce qu’il lui arrivait ». Il y prend goût. Cette nouvelle aventure lui plaît. Kendy crée avec la complicité de quelques amis le groupe Zoe Meks pour ensuite faire partie du crew Real dream. À ce moment-là, son rap n’avait pas de repères. « Je rappais pour le plaisir étant plus jeune. Rap beef, rap sweet, à cette époque, je n’avais pas de but », indique le parolier.

Aujourd’hui, on retrouve un Ken FS beaucoup plus mature dans ses envolées lyriques. Certains entrevoient en lui des points de ressemblance avec le rappeur Youssoupha. Ceux-là voient juste, car durant son séjour dans les geôles, il a été exposé la majeure partie du temps aux albums du rappeur français. Ses morceaux l’ont traversé, l’ont influencé. À sa sortie, un nouveau Ken FS a éclos.

Son talent naturel pour piocher les mots qu’il faut, avec ou sans beat, sera son billet pour intégrer le collectif « Powèt revòlte » aux côtés de D-Fi, Ja-M, Wellborn, Ga.G, entre autres. Ils ont sorti 2 EP, « Tempus Fugit » et « Mond san refren ».

Au-delà de toutes les frontières, Ken FS vit de sa musique. C’est en ce sens qu’il a entrepris des projets en solo où il a démontré son plein potentiel. Le protégé de Amistad Empire compte à son actif « Plan d’attaq », une mixtape ayant 18 morceaux, et « Reskape », un EP (Extended play) avec 8 morceaux de haute voltige dont la vente-signature se poursuit aux Gonaïves ce 14 avril 2018. Certains diront sans broncher que le récent EP de Ken FS est un pur chef-d’œuvre. La thématique abordée dans un titre comme « Konsekans », son sens du lyrisme à travers « Reskape », la dextérité de sa formule dans « Jimmy » et l’hommage à sa regrettée mère dans « Vin wè w, manman » confirment qu’il s’est réincarné dans la peau d’un lyriciste.

Le Port-de-Paisien a le talent pour la voie qu’il a choisie. Toutefois, il affirme que son rap a une finalité. Ses flows sont aux services des plus démunis, fustigent les failles du système, sont destinés à rehausser la grandeur du mouvement rap. Il n’y a donc aucune chance, au dire de Ken FS, que sa voix fasse la promotion de la luxure et de la débauche.

Cependant, il est peiné par le fait que la poésie se fasse de plus en plus rare dans le « rap game », non sans complicité des médias. « De nos jours, la qualité des morceaux est moins importante, surtout avec l’émergence de la musique Trap. Les artistes font l’apologie de la violence et du swag alors que la jeunesse est en mal de modèles », dit celui qui envoie dans ses morceaux un message différent de certains de ses confrères.

Fan de rap, écoutez les titres de Ken FS sur les plateformes en ligne, vous ne serez pas déçus. Il est clairement à la hauteur de son autre sobriquet, Black lyriciste.



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