Yanick Lahens, ces dérives qui déroutent...

Publié le 2018-04-13 | Le Nouvelliste

Culture -

Dieulermesson PETIT FRERE

« Ici, la misère est comme cette impasse où je vis. Impossible d’en sortir. Impossible. Issue barrée. Fermée. Pas plus loin. Oui, je veux le feu » (p. 169), lance Ézéchiel dans un cri de rage et de colère contre le statu quo. « Douces déroutes », un roman entraînant et bouleversant. C’est en ces termes qu’il faudrait probablement définir ce dernier roman de Yanick Lahens aux accents poétiques et graves.

Dans une ville à la fois fascinante et intrigante, mais en proie à la corruption et à la misère, minée par la violence des gangs, des politiques et hommes d’affaires, le juge Raymond Berthier vient d’être assassiné. Pour avoir été un homme honnête et de conviction. Comme toujours, l’enquête se poursuit… Son frère Pierre et sa fille Brune sont aux abois. Ils veulent connaître les auteurs de ce crime odieux. Entre-temps, Joubert alias Jojo Piment Piké continue de semer la terreur dans la cité. Francis, le journaliste français arrivé pour un reportage sur le pays, découvre les mille et une facettes de la ville. En pénétrant dans le petit cercle vicieux et vicié de l’homme d’affaires Sami Hamid, le jeune avocat Cyprien Norvilus voit la vie autrement. Et pendant que Pierre reçoit du monde chez lui, Brune continue à chanter pour ne pas désespérer, et Ézéchiel cherche dans la poésie un prétexte pour fuir la misère de son quartier.

« Douces déroutes » se lit comme une chronique. Chronique d’une dérive et chant d’ombres. Récit tendre et amer sur l’Haïti du XXe siècle, ce sont ces morceaux de vie emportés par les bouleversements politiques, ces déshérités du Bel-Air ou ces crasseux de la rue St-Martin qui peinent à joindre les deux bouts, cet enfant au rire candide, la tête bourrée de rêves (incertains) qui ne finit pas d’espérer d’heureux lendemains, ces chagrins déguisés en joie que Yanick Lahens met sous nos yeux. Son amour pour cette ville qui trébuche. Cette île faite de débandade. De désastre banal et de rêves tués dans l’œuf. Ce sont ces cris étouffés de tous ces humains des quartiers pauvres qui rêvent de leur droit de vivre. Le gémissement de cette femme assistant impuissante à l'enlèvement de son mari, ce garçon qui ne mange pas à sa faim. Cette adolescente qui accepte l’inacceptable pour ne pas crever. C’est aussi tous ces jeunes, portés par la voix d’Ézéchiel, qui refusent de vivre dans la honte et l’indignité.

Ce roman est né pour nous rappeler que le droit de vivre honnêtement dans ce pays est un crime de lèse-majesté. Un délit. Un péché capital. Que la jeunesse est condamnée à ne vivre que de chimères si elle ne se résigne à avoir l’échine souple comme Émile Loriston ou à s’accommoder, s’aligner, donc se débarrasser de tout sens critique comme Cyprien Norvilus. Faire comme Jojo Piment Piqué si elle souhaite voir un brin de changement dans sa vie. Qu’ici, l’intégrité, la moralité ou la vertu tout comme « le silence est une denrée rare » (p. 98). Deux options possibles : la corruption ou la bassesse et la violence ou le banditisme.

Un roman qui lève le voile sur comment vivre et habiter ce pays, cette île maudite (pour reprendre les propos d’un personnage de « Guillaume et Nathalie »), cette ville délabrée mais qui attise et attire, malgré les incertitudes, toutes les formes d’insécurité, les permis de choisir sa belle mort tel le héros des « Mémoires de mes putains tristes » se rendant dans un bordel pour choisir une vierge. Un roman qui évoque vraiment la lancinante question de l’avenir de notre société qui n’arrête pas de s’enfoncer dans le gouffre…

Ses derniers articles

Réagir à cet article