L’art abstrait en Haïti : Lucien Price (I)

Mémoire

Publié le 2018-04-10 | Le Nouvelliste

Culture -

L’art abstrait a été soutenue par plusieurs grandes théories émises par historiens et critiques. L’une d’elle, émise par l’Allemand Wilhem Worlinger (1881-1965), suggère que la forme abstraite du langage pictural indiquerait l’impossibilité pour l’homme de dominer les forces de la nature et l’inquiétude qui naturellement en résulte. Il s’agirait d’une réaction instinctive qui résulterait d’appréhensions face au monde extérieur, ce qui nous renvoie aux signes graphiques du caribéen ancien et du vodou.

Une telle démarche, émanant d’appréhensions face à son environnement et qui expliquerait le passage de représentations réalistes du monde extérieur à l’abstraction la plus totale, s'observe pour la première fois en Haïti, vers la fin des années 1940, dans l’œuvre de Lucien Price (1915-1963). Il est d’ailleurs reconnu comme étant le premier artiste abstrait de toute la Caraïbe élargie.

Ayant reçu une formation académique de l’École ABC de Paris, son œuvre est partie du réalisme et, par différentes voies, a abouti à l’abstraction. Sur le plan personnel, Lucien Price vivait un certain nombre de conflits parallèles qui l’ont touché dans son être profond et qui ont eu un impact sur ses créations. Jeune adolescent durant l’occupation du pays, il n’a pas été insensible à la question d’identité. Issu d’une famille de l’élite haïtienne, il a voulu briser les barrières sociales. Voyageant dans l’arrière-pays à cause de son emploi dans l’industrie caféière, il a été préoccupé par la situation des défavorisés. Militant, il a apporté son support au mouvement syndicaliste naissant.

Lucien Price aimait regarder la nature si bien que ses premiers dessins montrent un intérêt pour le rythme qu’il trouvait, par exemple, dans le positionnement des feuilles sur un rameau ou encore dans l’alternance de bandes verticales que provoque la lumière sur des plants de cactus. Le rythme est le plus souvent associé à la musique. Lucien Price, de par son éducation, connaissait la musique classique. Du fait de ses fréquentations de populations rurales, il connaissait les rythmes du tambour. Il a cherché et est parvenu à traduire graphiquement ces différents rythmes créant ainsi des compositions abstraites, aussi abstraite que l’est d’ailleurs la notion de rythme, elle-même. On peut aisément imaginer sa démarche pour y parvenir.

Dans son observation de champs de cactus, il perçoit un jeu d’alternance de zones sombres et claires, des verticales fines ou épaisses, droites ou incurvées, continues ou interrompues. Ces caractéristiques sont propres aux cactus en tant que masses solides, en tant que sujet. Lorsque le regard se déplace sur les côtés du dessin, les formes déjà se dématérialisent. Alors lorsque dans l’autre dessin il écarte totalement le sujet, l’ensemble apparaît comme un jeu rythmé qui est un refus de la représentation servile de la nature. Nous sommes alors non plus en face d’une réalité extérieure subjective, mais une réalité intérieure, plus vraie. Price alors nous manifeste son énergie vive, traduite par la qualité des lignes, la vitesse et la spontanéité avec laquelle elles ont été tracées.

L’arrivée de l’abstraction dans le monde occidental a ouvert la porte à une série de débats sur ses rapports avec l’ornemental notamment avec l’arabesque que Price voit comme une ligne mouvementée, ondoyante qui a pour origine ces formes végétales qu’il observait. Il cherche à donner à cette simple forme ornementale un sens supérieur. Elle devient alors une trace abstraite participant à une série de dessins dynamiques auxquels il a donné le nom de « Symphonies ».

Vers 1947, la ligne va perdre de son élégance et ce qu’elle crée dans son parcours veut alors s’emparer de tout l’espace pictural. La démarche de Price l’a ainsi conduit vers une forme vigoureuse de l’abstraction qui n’exclut pas la complexité et la richesse du graphisme, doté ici d’un énorme pouvoir évocateur. A cette série il donne le nom de « Rythmes - Chants d’Afrique ».

Avec ses Symphonies et ses Chants d’Afrique, Lucien Price a sûrement voulu s’identifier à tout ce qui, à ses yeux, appartenait à la complexe culture haïtienne. Cette démarche vers l’abstraction pourrait bien se justifier par une autre théorie, celle de Dora Vailler (1921-1997) selon laquelle l’artiste qui cherche à exprimer son univers intérieur cherche à le faire en empruntant des procédés similaires à ceux qu’utilise, pour y parvenir, l’art le plus immatériel : la musique.

Gérald Alexis Auteur
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