Haiti post-1986 : un pays en mal d’empathie

Publié le 2018-04-16 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

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Par Me Daniel JEAN

Ce texte,écrit en décembre 2016, avait la vocation d’être un souhait occasionnel de fin d’année, mais, en raison de sa profondeur, de sa pertinence et de son actualité encore aujourd’hui, l’auteur s’est permis de l’offrir au grand public en contribution au débat général sur la nécessité d’un profond changement en Haiti.

Aujourd’hui, la guéguerre politique en Haïti ne semble pas s’articuler autour d’une différence idéologique.L’idéologie, en soi, paraît trop fine, trop docte, trop méthodique, trop structurée, trop chronophage et trop éreintante pour nos élites actuelles nomades, acculturées, bambocheuses, superficielles, paresseuses et peu instruites. Le problème paraît être plus un problème de génération ; où chacune accuse l’autre de sa bêtise, de ses erreurs, de ses lacunes et s’ingénie à annihiler les débuts ou les tentatives de constructions de l’autre tout en hypertrophiant avec grandiloquence ses maigres bilans.

Devant la déliquescence de l’ensemble des institutions et du patrimoine légué à ma génération et par elle géré dans une nonchalance certaine, se pose la question cruciale et frappante : « Qu’est-ce que vous avez fait à/de mon pays » traduit par le cri de l’ancien chef d’État, autocrate, Jean-Claude Duvalier à son retour d’exil. Mais, à dire vrai, ce devrait être le cri de toutes les générations qui se sont succédé (ante/post, post/ante). C’est une interrogation récurrente et constante.Très souvent, elle prend l’allure d’un réquisitoire générationnel pour l’obtention d’un verdict de l’histoire qui finirait par établir que le pays est dans l’abîme, tout en identifiant laquelle des générations lui a asséné la plus violente ou l’ultime et fatale bousculade. Pourtant, cette interrogation devrait être une remise en question de chaque génération, en passant par une autocritique en due forme, pour enfin corriger ce qui est à corriger et s’extirper de la boue du sous-développement.

Tandis que si l’on se prêtait à l’exercice de l’EMPATHIE, sans étiquette de couleur politique, la génération d’avant, au lieu d’afficher son arrogance avec une question : « Qu’est-ce que vous avez fait à/de mon pays ? » ne devrait-elle pas plutôt se mettre à la place de celle qui lui succède pour la formuler autrement ? comme par exemple : Qu’est-ce que cette génération a fait du pays que je lui ai laissé, exsangue, habité,d’un côté, par une poignée de privilégiés rentiers et nantis d’un pouvoir trentenaire et, de l’autre côté, par la masse des paysans appauvris et politisés prenant d’assaut les banlieues des villes? Cette masse de laissés-pour-compte que nous, dirigeants d’alors, avons traînés vers les villes à l’occasion des fétiches dates "22" du calendrier du chef ? Comment s’est-elle (la présente génération), débrouillée dans ce grand branle-bas post 1986 d’une population déjà en explosion démographique, blessée, traumatisée, paupérisée, frustrée, analphabète sans museau politique, ni forces de répression avec sur les bras une économie anémiée, des montagnes érodées, les caisses de l’Etat vidées, les élites décapitées et émigrées, le déchouquage vengeur et les pires intempéries de toutes sortes qui ont emporté les frêles infrastructures laissées ?

Parallèlement, ma génération, celle d’après 1986, par ce même exercice d’EMPATHIE ne devrait-elle pas se poser cette question « Qu’est-ce que vous avez fait , génération précédente, en dépit de vos querelles intestines, vos préjugés, vos autodestructions et vos limites, pour arriver quand même à préserver, à construire sans grande aide internationale et à nous léguer des ouvrages d’utilité publique de si grande valeur que nous n’avons pas su protéger, conserver et multiplier dans nos folies de réinventer la roue, de vous diaboliser et de vous effacer ? Comment aviez-vous fait pour mobiliser tout un peuple, presque avec rien que des slogans de grandeur, pour préserver les acquis, concevoir, construire et sécuriser de nouveaux ouvrages sociaux, culturels et économiques tels : Deux routes nationales, la route de l’amitié, une usine électrique, un aéroport, une aviation (Boenfield), une cimenterie, une usine de transformation de semoule de blé ( la Minoterie), une de transformation de tomate et un centre de télécommunication à fil, la Téléco, le bâtiment de la Direction générale des impôts (DGI), un ranch présidentiel et des plages aménagées, une quinzaine de lycées et trois à cinq hôpitaux et quelques dispensaires et une maîtrise totale de chaque parcelle du territoire sur le plan de sécurité?

Avec de l’empathie, chaque génération répondrait et comprendrait qu’elle a été toujours otage, dans son temps, d’un petit groupe de politiciens truands, rusés qui ont puisé, dans le même vivier des faméliques, des gueux et analphabètes, ceux et celles qui sont devenus leurs fiers-à-bras, avec des bannières différentes (Zenglens, Cacos, … Macoutes, Lavalas, Bandit-Légal) mais avec le même canevas de dissension, d’opposition, de violence pour mieux accomplir leur sales besognes et satisfaire leurs bas instincts de pilleurs, voleurs, escamoteurs .

Toute génération confondue, ne devons-nous pas reconnaitre que, comme bergers, nous avons été avant les étrangers les premiers prédateurs de notre propre bergerie par nos grands égos, nos mesquineries, nos mégalomanies de crapauds, nos irresponsabilités, nos lâchetés et nos incultures ? Autant que les « quarante-sixards » ont à reprocher aux duvaliéristes leur politique destructrice et ombrageuse, autant ils sont reprochables pour leurs bamboches et mégalomanies qui ont plus endetté le pays des Duvalier et ma génération de 1986 doit reconnaître qu’elle n’a pas le beau rôle ; sinon elle est la pire expérience de ce pays ou la médiocrité, l’oisiveté, l’avarice et la bêtise sont trônées en reine.

Mais, avec un peu d’empathie, les générations futures comprendront que les gens de ma génération qui ont pris la commande du pays de 1986 à 2018 ont été les plus traumatisés : enfance terrorisé et éducation livrée à des grand-mères et à des servantes analphabètes, parce que les pères et mères assassinés, cachés ou exilés (politiques ou économiques) les ont, pour certains, expédiés à l’étranger et, pour d’autres, abandonnés dans leur patelin, confiés à des écoles sans maître, ni méthodes, parce qu’il y eut une volonté de traquer l’intelligentsia pour mieux asseoir une dictature.

Des deuils ne sont jamais faits et aucun programme social de prise en charge psychologique, suite au « dechoukaj », aux coups d’État successifs, aux intempéries des Gonaïves, de Mapou et de Fond-Verrettes et à l’hécatombe du 12 janvier 2010.

Enfin, après la décapitation quasi totale des pyramides (sociale, culturelle, politique et économique), par l’horreur du vide des immatures- en partie de la diaspora politique - sans expérience de gestion, avec un discours de gauche et de fausses armes intellectuelles et idéologiques sont appelées à envahir les sommets des pyramides : d’abord la pyramide universitaire avec des professeurs pour certains des renégats aux compétences douteuses et pour d’autres de faux marxistes qui n’ont jamais lu Marx, ensuite ils ont chamboulé les pyramides sociales et politiques par le pillage de l’Etat. Le pire, faute de pouvoir remplir la cime de la pyramide économique, nombre de ces immatures, aigries et frustrées, ont choisi la voie facile qui était de composer avec la 3e et 4e génération des anciens rentiers pour consolider les anciens monopoles économiques déjà très abîmés après 1986.

Ces jeunots, d’alors, sans âme ni idéal national, ayant nagé toute leur vie dans la bamboche, l’indolence, la paresse deviennent pires que leurs aïeux au trône économique en raison de leur impréparation, leur déficit de formation, d’information, de moralité, de valeur et d’humanité. L’histoire, suivant ses futurs conteurs, dans 25 à 50 ans, comprendra peut-être, pourquoi nous avons sombré pendant trente ans dans le chaos du non-droit, de la non-valeur, de la déshumanisation et du désarroi généralisé.

Me. Daniel Jean daniel_jean50@yahoo.fr texte remanié en mars 2018 Auteur
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