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Wanted ! On recherche un grand guitariste : Jean Chardavoine

Publié le 2018-04-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Rassurez-vous, il n’a commis aucun délit, aucun crime de droit commun : c’est une plaisanterie de notre part. « it’s just a joke » !

S’il y a meurtre, c’est celui de la facilité et des sentiers battus. Car Jean Chardavoine ne fait pas dans le prévisible, la routine et la dentelle. C’est un musicien complet : grand guitariste, arrangeur et compositeur. Ce fils d’Haïtiens émigrés, élevé dans la diaspora, a fait de solides études musicales ; c’est une fierté pour Haïti que ce grand musicien. Le jazz et ses métissages sont le champ d’élection de cet artiste.

Jean Chardavoine, pour autant que nous nous en souvenions, a rendu hommage à ses racines haïtiennes dans une ou deux de ses albums précédents. Cette fois, l’arrangeur-compositeur explore des pistes plus célèbres et fréquentées, plus courues par la communauté américaine et internationale de jazz contemporain. Ce sont les voies accessibles et tout public du jazz-fusion « binaire » avec un goût prononcé pour la samba-jazz, expérience réussie et renommée dès les années 60 au XXe siècle, et le « funk » ou « funky » à tendance latine. Nous osons mentionner le funk et nous insistons, même sans la fameuse basse qui claque, qui « slappe ». On sent certainement son influence rythmique, particulièrement par la frappe du batteur, dans deux ou trois compositions. Samba et « Funk » se sont influencés réciproquement, si on se rappelle la carrière d’une Tania Maria Correa Reis aux États-Unis et de la grande Eliane Elias. Quelque chose en est resté.

Le compositeur aime également le moule de la contredanse haïtienne (méringue- contredanse dite « mayoyo ») que l’on sent confusément suggérée, mélangée aux tendances latine et funky ; sans toutefois occuper le premier plan de la perception rythmique et auditive.

Par contre, « Ode to Arco », 6/8 et huitième morceau figurant sur le CD est un beau et franc « Yanvalou » bien de chez nous (d’autres diraient mayi ou djouba, rythmes proches). La tradition rythmique américaine du jazz « ternaire » et «swing » à 4/4 est honorée dans le dernier thème « Cul-de-sac ».

Du point de vue mélodique, les compositions ou thèmes ne se laissent pas cerner facilement par leurs contours. Ceux-ci ne répondent pas toujours aux grilles traditionnelles de lecture du jazz, comme celles de la forme « blues » ou de la forme « song » consacrées. Les morceaux comprennent des introductions typées et soignées, véritables ouvertures qui les coiffent avant l’entrée du thème principal proprement dit. Les phrases du canevas proposé sont souvent longues, à vous perdre, à vous égarer, si vous n’y prenez garde. D’une manière générale, il y a une première section A, plus souvent complexe que simple, parfois comprenant des strates ou couches surprenantes. Il y a un pont ou « Bridge » B, très personnalisé, très en relief et structuré. Pour finir, il y a reprise totale ou partielle de A.

De belles improvisations de guitare, de piano, de saxophone, de trompette, de contrebasse et d’harmonica développent par leurs commentaires des idées puissantes contenues potentiellement dans les thèmes ou canevas et leurs harmonies.

Les harmonies aux tensions modérées ou fortes sont, en tout cas, modernes, très excitantes, très cohérentes et agréables. Elles sont source de couleurs, à côté de l’instrumentation.

L’instrumentation est déployée dans des formules, allant du sextette au combo à dix instruments. En général, le septette ou l’octette suffisent aux compositions du musicien, qui déploie sa science et son habileté d’arrangeur-compositeur talentueux.

CREDITS:

Guitare électrique et classique (Jean Chardavoine) ; batterie (Kim Plainfield et Phoenix Rivera) ; basse acoustique ou contrebasse (Michael O’Brian et Kenneth Jimenez) ; trompette (Chris Rogers et Pacha Karchevsky-Suyazov) ; sax ténor (Peter Brainin, Azat Bayazitov, Felipe Lamoglia) ; sax soprano (Peter Brainin, Felipe Lamoglia) ; piano (Steve Sandberg, Mike Orta, Misha tsiganov) ; harmonica (Hendrik Meurkens) ; pads (Yayoi Lina Ikawa) ; synthéthiseur (Frédérique Lasfargers) ; percussions (Emedin Rivera, Daniel Pena, Renato Thomas) ; congas (Eddie Germain) ; vocals-scat (Brandley Midouin, Karen Bernod) ; violon et viola (Caroline Buse) ; violocelle (Megan Martier).

PRESENTATION

Huit morceaux élaborés superbement figurent sur ce CD. Leur structure intime est complexe, difficile à résumer par des croquis d’analyse acoustique. Nous regrettons de ne pouvoir faire d’exégèse selon des partitions comme les musicologues (nous ne sommes pas musicologue d’ailleurs). Contentons-nous de les citer.

1-Théresa

Une samba-jazz irrésistible, dans la droite continuité des années 60, avec quelque chose de très tonique en plus. « Intro » en majeur, au sax, très remarquable. Thème en mineur dans la première partie. Pont très simple, peu bavard en majeur. Chorus : guitare et trompette.

2-« Deep Within »

Titre éponyme du disque. Le rythme ressemble à un mélange de « latin » (samba ?) et de « funky ». Un thème composé dans sa première partie par un motif de trois notes, ressemblant à une bribe d’arpège, progressant en zig-zag, en ligne brisée, par ascension et descente. A contient quatre strates, quatre phrases, légèrement différentes les unes des autres, à un ou deux détails d’intervalles : a, a’, a’’, a’’’ (lire a, a prime, a seconde, a tierce comme en géométrie). Un très beau pont B impressionnant. Reprise partielle de grand A (au moins deux phrases).

3-« Yum-Yum)

Nous semble de la même veine que le morceau précédent. C’est peut-être l’un des thèmes les plus complexes : AABAB. Exposition tendre au saxophone soprano. Chorus : sax soprano, contrebasse, guitare électrique.

4-« Forgotten dreams »

Funky. Funk-jazz à la George Benson, du temps de l’album « Breezing ». En majeur, avec la belle présence de l’harmonica, à l’exposition et en solo.

5- « Happy to be nappy » ou « Fier d’avoir les cheveux crépus »

La pièce de résistance du compositeur. Très composée et arrangée. Très soignée. « Intro » très méditative, pausée, de type « classique » et « ad lib », tendre, entre la guitare électrique, le violon, le viola, le violoncelle. Puis, vient la samba entraînante.

6-« Karamell »

Ambiance ressemblant à la précédente. Bons solos de guitare et du piano de Steve Sandberg.

7-« Astrida »

Tendrement introduite par une guitare électrique libre et récitante ; presque avec un lyrisme de ballade. Le rythme s’avère être ensuite celui, irrésistible, d’une espèce de samba-funky avec la figure typée, obsédante de la basse, invitant à la danse. On aime Karen Bernod et ses onomatopées aux « vocals » doublant la mélodie.

8-« Ode to Arco »

Un 6/8 et « Yanvalou » bien de chez nous. Avec les vents en relief, le solo du pianiste et celui de Felipe Lamoglia au sax ténor.

9-« Cul-de-sac »

Quand on retrouve et honore la tradition du jazz « ternaire » et « swinguant » en 4/4, à tempo modérément rapide. Pour faire plaisir aux conservateurs.

Réserves

On aurait voulu entendre une ou deux ballades vraies sur cet album, pour changer de climat.

Appréciations

Un grand album ou CD, aux thèmes imposants, parfois complexes. C’est bien arrangé, bien développé, mais toujours dansant. « Bailable ! », comme on dit en espagnol.

Wanted : On recherche un grand et dangereux guitariste : Jean Chardavoine. Étourdissant ! Époustouflant !

Roland Léonard Auteur
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