La gourde nationale dans un coma diabétique profond (2 de 3)

Publié le 2018-04-12 | Le Nouvelliste

Economie -

Islam Louis Etienne

La décision du gouvernement de faire mettre tous les prix en gourdes sur toute l’étendue du territoire n’est pas mauvaise en soi, mais il faut des mesures d’accompagnement et un État fort pour la faire respecter. Un État fort n’utilise pas seulement des slogans pour gérer un pays, il pose surtout des actions tangibles et énergiques allant dans le sens de la majorité et susceptibles de restaurer l’autorité de l’État. Des exemples palpables sont légion à travers le monde. Dans son discours d’investiture prononcé le 29 décembre 2015, le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a clairement indiqué que «toutes les mesures seront étudiées et mises en œuvre pour que force reste à la loi». Ce qui suppose une dynamique de restauration de l’autorité de l’État.

Déjà, depuis la publication de l’arrêté ministériel, plusieurs institutions n’ont même pas modifié leurs prix. Ce qui signifie qu’elles sont en rébellion par rapport à la loi, et l’État n’a même pas les moyens pour les obliger à se conformer. Celles qui ont modifié leurs prix l’ont fait avec leurs propres taux. Actuellement, il y a toute une querelle de taux sur le marché .C’est encore le consommateur qui en fait les frais.

Or, l 'État se définit comme une organisation spécialisée dans l’exercice de l’autorité politique sur un territoire donné et ses habitants. L’autorité politique est la capacité de :

1. prendre des décisions qui s’imposent à la collectivité (compétence décisionnelle);

2. les mettre en œuvre par des moyens appropriés (compétence organisationnelle);

3. leur donner une justification normative (pouvoir de légitimation) qui amène autant que possible les sujets de l’autorité à s’y plier de bon gré (« acquiescement quasi volontaire »).

L’État constitutionnel repose sur deux piliers auxquels il doit l’essentiel de la légitimité dont il jouit : la démocratie et la primauté du droit. Cette dernière signifie que les individus sont soumis à des lois connues de tous et valables pour tous, et qu’ils ont tous également accès à des moyens efficaces de faire valoir leurs droits en cas d’atteinte à ces derniers. L’institution qui donne corps à ce principe est une justice indépendante qui :

a) garantit à tous les citoyens le même accès aux tribunaux,

b) assure que les jugements prononcés par ces derniers le sont sur le seul fondement de critères de droit, sans considération de leurs implications politiques ou sociales.

Quant à la démocratie, elle signifie que tous les citoyens concernés par une décision publique ont les mêmes chances d’y participer activement et d’y être écoutés. Le gouvernement haïtien est certainement animé de bonnes intentions, mais il n’a pas les moyens de sa politique. Il n’avait pas pensé à mesurer ses forces, à contrôler l’impact de la décision dans le milieu et il n’a pris les mesures d’accompagnement nécessaires qui peuvent aider dans l’application de la décision.

Il y a certainement trop de pression sur le dollar américain. Un simple coup d’œil nous permet de constater ce qui suit :

1. Nous avons plusieurs vols par jour avec différents transporteurs .Chaque ligne transporte en moyenne 150 passagers .Ils utilisent tous le dollar américain que ce soit pour payer le billet ou comme argent de poche.

2. Chaque jour ouvrable, des rendez-vous se prennent dans tous les consulats pour les visas de touriste ou de résidence. Il faut des dollars américains;

3. À la mi- mois, il faut régulariser la carte de crédit avec le dollar américain.

4. Nous importons tout ce qui est nécessaire pour notre fonctionnement dans tous les domaines d’activités .Il faut des dollars pour commander.

5. Pour utiliser le e-commerce de plus en plus par Internet, il faut des dollars américains.

6. Pour réaliser certains examens médicaux dans le pays, il faut des dollars américains.

7. Le pacemaker ne se met pas en Haïti sans le dollar américain.

8. Certains grands spectacles se paient en dollars américains.

9. Certains loyers se paient en dollars américains.

10. Pour acheter une voiture neuve ou usagée, il faut des dollars américains.

11. Certaines pièces d’automobiles se paient en dollars américains.

12. Certaines écoles demandent leur écolage en dollars américains.

13. Les grands restaurants bâtissent leur menu en dollars américains, ils vous chargent 10% pour le service dans la même monnaie.

14. Les terrains et les maisons se vendent et s’achètent en dollars américains.

15. Les Haïtiens en voyage d’études à Cuba et Saint-Domingue reçoivent même de manière sporadique une contribution des parents en dollars américains. Ces contributions disparaissent définitivement de la sphère économique haïtienne.

Dans l’intervalle, nous ne produisons absolument rien qui aurait pu nous garantir une rentrée de devises .Notre unique et seule source d’approvisionnement reste et demeure les transferts d’argent qui représentent une goutte d’eau dans l’océan. Il y a donc un déséquilibre marqué entre notre production et nos commandes.

En prenant cette disposition, l’État devait aussi prendre des mesures pour améliorer la production locale et réduire ainsi notre dépendance par rapport à l’exterieur. Même un embryon de production aurait réduit la dépendance. La première démarche consisterait à travailler pour une autosuffisance alimentaire avec des réserves stratégiques pour se protéger des catastrophes naturelles. Ensuite, on penserait à l’exportation.

Le gouvernement se fera une nouvelle fois passer en dérision si aucune mesure d’accompagnement n’est venue renforcer cette décision. Lorsqu’on n’a ni la force ni les moyens d’action, on ne se prononce pas sur certains dossiers. On a gardé un très mauvais souvenir de la décision prise pour les assiettes en foam qui est restée sans suite. Les gens qui sont placés pour empêcher ce produit de franchir le territoire national en sont les plus grands distributeurs sur le terrain. Autrement, le dollar américain deviendra plus rare et plus cher qu’avant. Cette décision de « dédollariser l’économie » peut la déstabiliser si elle est mal gérée. Il va falloir disposer de plus de gourdes pour les biens de consommation pendant que les mêmes besoins et la même pression sur le dollar vont continuer à s’intensifier.

Certaines remarques sont importantes à cette phase des débats. Les différentes divisions de la gourde ont disparu de la circulation. Les pièces de 20, 25 ,50 centimes et celles de 1 gourde se font de plus en plus rares et ne permettent plus d’acheter quoi que ce soit dans le pays, l’offre la plus réduite commence à partir de 5 gourdes pour n’importe quel bien mineur et cela va en grandissant. De plus, même la pièce de 5 gourdes (l’adoquin) devient subitement très rare même à la banque. Les chauffeurs de camionnette, qui dans le temps disposait d’un flot de monnaies, ne sont pas épargnés contre ce fléau. Cette rareté traduit un langage en termes économiques et le signal est très clair et très fort pour qui peut comprendre.

Les chauffeurs de taxi se battent constamment avec les passagers pour cette affaire de monnaie. La vie chère a créé un autre métier. Les pompistes vendent les adoquins à 10 % aux markets , aux restaurants , aux chauffeurs de taxi et de camionnette dans l’indifférence totale des autorités monétaires pendant que la Banque centrale dit à cor et à cri qu’il n’y a pas de problème de monnaie dans le pays. Fort de tout cela, la gourde ne prendra pas longtemps pour atteindre l’échelle de 100 gourdes pour un dollar si l’État ne se donne pas les moyens pour faire respecter et appliquer les décisions prises. On ne peut plus offrir un adoquin à un mendiant. Il faut au moins 10 gourdes pour apaiser ses angoisses.

Il n’y a plus d’offre inférieure à un adoquin dans le pays. Les sachets d’eau se vendaient à une gourde, actuellement on les met à trois pour un adoquin. C’est presque une insulte de présenter des pièces de 50 centimes à une marchande même si elles sont en quantité et qu’elles totalisent la valeur à payer pour un produit. Elle vous dit carrément qu’elle sera embarrassée pour les faire accepter dans le système. Aucune note ni avis ne les a enlevées du système.

Contre quatre « quarter » , aucune banque haïtienne ne vous donnera un dollar américain ; alors qu’aux USA, ce n’est pas un problème et c’est monnaie courante .Cependant si vous payez une carte de crédit avec une fraction de dollar comme 50 dollars et 50/100, vous devez donner 51 dollars mais la banque peut vous retourner la différence avec deux quater sans aucune discussion.

Dans l’ordre normal des choses, l’état de cet État est trop faible pour faire respecter cette décision qui touche à de très gros intérêts.Il est trop faible pour s’attaquer à des adversaires aussi coriaces et redoutables. Si la mesure n’est pas accompagnée, elle aura des conséquences néfastes sur l’économie nationale et entraînera certainement une inflation galopante. La production nationale reste et demeure le cheval de bataille de tout gouvernement responsable qui entend lutter pour l’indépendance et l’autonomie.

Tres bientôt, on ne pourra plus rien acheter avec 25 gourdes. Les décisions sur l’économie doivent être réfléchies et leurs effets contrôlés. Autrement ,il y aura des dérapages, l’Etat perdra et la face et le contrôle de l’économie. Un État aussi faible avec des cellules dysfonctionnelles qui n’existent que de nom, un système aussi corrompu, pourri et désuet, des hommes dénaturés et dénués de tout sentiment patriotique, des néophytes en politique ne sauraient donner des résultants probants et satisfaisants en de pareilles circonstances.

Avec l’augmentation de la population et l’insécurité alimentaire qui est à son plus haut niveau, le besoin ou la nécessité de prioriser la production locale devient de plus en plus fondamentale ; pas une production nationale en caravane qui est beaucoup plus démonstrative qu’effective, mais une production nationale planifiée et bien agencée comme politique publique associée à une banque de crédit agricole qui donne des résultats satisfaisants pour combler les attentes de la population.

Même si la production semble renaître de ses cendres, il y a encore beaucoup à faire. La mise en place de politique favorisant la production locale, l’augmentation des investissements au niveau des infrastructures et un meilleur soutien pour les producteurs locaux, l’installation de nouveaux équipements technologiques et la restriction d’arrivée de produits alimentaires aux frontières sont des éléments qui pourraient donner un autre souffle à cette industrie. Avec des terres aussi fertiles, Haïti peut et doit devenir le grenier alimentaire de sa population !

Notre État est très affaibli. La corruption et la politique de clan ont grignoté une bonne partie de son autorité, peut être même qu’un jour il finira par mourir.Tout le monde agit à sa guise, même si ce qu’on fait est contraire à la loi, personne ne peut faire le rappel à l’ordre. Ceux qui sont placés pour faire respecter la loi, ce sont ceux-là mêmes qui la violent en toute impunité. Il ne reste plus de lui qu’une coquille institutionnellement vide sans autorité.

La force de l’autorité s’exprime dans les agissements et dans les actions .Sa faiblesse se trouve dans son inaction, c’est-à-dire dans son incapacité d’action là où la collectivité s’attendait à une prise en charge correcte et responsable pour faire régner l’ordre, la paix, la stabilité et la justice.

Sur le plan social, on attribue à une personne une autorité certaine si elle inspire, à travers sa compétence et sa moralité, la confiance qui permettra d’obtenir le meilleur de chacun et la bonne entente entre les différents membres d’une collectivité. L’État fait preuve d’une morbidité honteuse en refusant d’adapter ses actions aux conditions nouvelles. Le fait de montrer son incapacité à le faire est bien la preuve de sa léthargie .

Islam Louis Etienne Mars 2018 Auteur
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