Papa Doc était-il amoureux de France ?

Psychodécryptage d’un lien énigmatique

Publié le 2018-04-06 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Dans sa présentation du livre ‘’Duvalier, la face cachée de Papa Doc’’ (2008) de Jean Florival, l’écrivain et éditeur Rodney Saint-Eloi avait écrit que cet auteur présentait « l’image d’un Duvalier amoureux, déchiré par sa passion pour France Saint-Victor, sa secrétaire privée». L’affirmation nous a paru vraiment forte dans la mesure où elle semblait en porte-à-faux par rapport à une thèse sur laquelle nous étions en train de travailler depuis quelque temps, relativement à l’enfance de François Duvalier. Notre essai psychobiographique ‘’François Duvalier, le géant aux pieds d’argile’’, qui doit paraître sous peu, prend appui non seulement sur la perturbation primaire mère-fils, mais aussi sur la perturbation secondaire père-fils de l’homme fort des années soixante du vingtième siècle

.

La prime enfance de François Duvalier fut marquée, on le sait bien, par la carence maternelle avec toutes les conséquences mises en lumière par la psychanalyse, en regard de ce que Sigmund Freud a appelé ‘’la perturbation de la relation primaire’’. Les propos de M. Saint-Éloi nous ont poussé à aller voir de plus près, pour mieux saisir, d’une part, le profil de cette femme qui était parvenue à ‘’séduire’’ l’homme qui se disait imperméable aux élans amoureux, inexpugnable face aux assauts du monde sentimental, et d’autre part pour mettre à l’épreuve notre thèse de la perturbation primaire.

Une rencontre pleinement marquante

François et Francesca se sont connus des années avant que le médecin-ethnologue devînt président d’Haïti le 22 septembre 1957. Il prêtera serment exactement trente jours plus tard. La jeune femme faisait partie de son secrétariat à l’époque où il dirigeait la campagne d’éradication du pian. Cette relation, précise M. Florival, marquera « à jamais cet homme apparemment austère, qui se targue pourtant avec emphase d’être inaccessible aux faiblesses du cœur ». Sitôt devenu chef de l’État, il fait appel à cette belle femme originaire de Port-de-Paix comme secrétaire de Clément Barbot. Homme de confiance du chef de l’État sur le plan politique. Dès le début de son mandat, Barbot était pendant plusieurs années l’homme fort du pouvoir. Il sera finalement écarté, puis éliminé physiquement.

Différents témoignages concordent à montrer que France l’utilisait pour attiser la jalousie de Papa Doc. Le poète Gérard Daumec, l’homme que le chef de l’État affectionnait outre mesure et dont il acceptait les conseils et suggestions presque sans réserve, en était le véritable instigateur pour mieux avoir le président sous sa coupe. D’autant qu’il entretenait une relation sentimentale avec France. Papa Doc n’a-t-il pas dit qu’il existait entre le poète et lui « un lien mystique particulièrement solide »; l’homme d’acier a également affirmé que, même éloigné de lui, son esprit et son cœur sont comme un livre ouvert pour le poète : « De loin, il lit à distance dans mes pensées les plus secrètes…. et les partage entièrement. » Mais revenons à France.

Choix politique ou choix affectif

« Mulâtresse de taille moyenne, elle est d’une beauté sereine », dit M. Florival, qui s’empresse d’ajouter qu’elle manquait « un peu d’éclat, en raison de l’expression mélancolique du visage ». Elle était fort séduisante : « d’un regard, elle fait oublier son apparente froideur ». Le regard velouté de la jeune femme qui frisait la quarantaine « exerce sur Duvalier une irrésistible fascination». Une voix caressante complétait la stature physique et psychologique de la secrétaire personnelle.

Pourquoi un tel choix, se demandait plus d’un? Le président voudrait-il se rapprocher de celle qu’il aime ? Serait-ce pour mieux contrôler les allées et venues de Barbot en qui il n’avait pas absolument confiance ? Serait-ce enfin pour faire la transition en vue du remplacement de Mme Thébaud qui dans les premiers jours occupait ce poste ? Même Jean Florival qui faisait partie de la cour des grands ne peut répondre à cette question. Il précise cependant que seule France pouvait « consoler… affectueusement » Papa Doc. Grande manipulatrice devant l’Éternel, l’élégante Port-de-Paisienne avait le don de se jouer de tout le monde, de Duvalier d’abord. Elle remplissait aussi, selon plus d’un, le rôle d’entremetteuse de toutes les relations de cœur qui allaient avoir lieu au palais et de toutes les combines qui s’y tissaient.

Jean Florival rapporte une anecdote assez significative. Lors du mariage de Nicole, l’une des filles du président, avec Luc- Albert, le frère de France, celle-ci avait pour compère le chef de l’État lui-même. Ce dernier lui chuchote à l’oreille : « Ce n’est pas le mariage de Nicole et de Luc-Albert que ces cloches sonnent, mais bien un autre. » Si cette anecdote est vraie, elle permet de se rendre compte que le chef de l’État faisait indubitablement allusion à son mariage avec France. Dans l’imaginaire du chef, c’était plutôt son propre mariage qui se célébrait plutôt que celui de sa seconde fille et du frère de France.

Ébauche d’une interprétation psychanalytique

À l’analyse des bribes d’éléments dont nous disposons quant aux relations de France avec Papa Doc, compte tenu aussi du rôle que cette dame a joué dans toutes les petites affaires du palais, et qu’elle était même, précise M. Florival « la personne la plus puissante du pays après le président François Duvalier », on peut se demander si Duvalier n’était pas vraiment ‘’amoureux’’ de France. On peut aussi poser autrement le problème. L’homme qui se disait ‘’méfiant’’ ne faisait-il pas plutôt semblant pour mieux avoir le contrôle de la moindre petite bévue qui se serait produite au palais, Simone n’étant pas douée pour la politique ? Il lui arrivait même d’adresser des reproches à son épouse pour n’être pas « à la hauteur d’Eva Perón ». Cette Première dame argentine savait au moins être la collaboratrice de son époux Juan Domingo Perón. (B. Diederich et Al Burt, 1986).

On peut dès lors se poser la question de savoir si France n’était pas l’objet d’un ‘’transfert’’ de la part de Papa Doc, au sens psychanalytique du terme. Le terme transfert « est habituellement défini par la répétition, vis-à-vis de l’analyste, d’attitudes émotionnelles, inconscientes, amicales, hostiles ou ambivalentes, que le patient a établies dans son enfance au contact de ses parents et des personnes de son entourage».(Daniel Lagache, 1955). Et M. Lagache d’ajouter que certains psychanalystes reconnaissent que « le transfert peut s’actualiser dans presque toutes les relations humaines : patron(ne)-employé(e), élève-enseignant(e), fidèle-prêtre ou pasteur, ami(e) –conseiller (ère)». Roland Chemama et Bernard Vandermersch (2002) ont abondé dans le même sens dans leur Dictionnaire de la psychanalyse: « En dehors du cadre de l’analyse, le phénomène de transfert est constant, omniprésent dans les relations, que ce soient des relations professionnelles, hiérarchiques, amoureuses, etc. » Ainsi nous ne sommes pas de l’autre côté de la plaque en parlant de transfert dans le cas de l’attachement de Papa Doc à France.

Un lien de type transférentiel

Dans la logique de notre interprétation, on pourrait penser que le géant politique transférait sur France toute l’affection maternelle dont il avait été privé depuis sa prime enfance. Il aurait donc retrouvé en France la mère qu’il n’a pas eue et qu’il n’a pas retrouvée chez sa grand-mère, Mme Florestal Duvalier, et plus tard en son épouse Simone. Rappelons ce qui a été déjà dit plus haut, à savoir que seule cette femme avait la capacité de le consoler, de le calmer. Ce qui peut se comprendre aisément. vu ce qu’elle représentait psychologiquement pour notre homme.

On pourrait ici évoquer le concept freudien de ‘’choix d’objet par étayage’’, lequel renvoie à un type de choix « où l’objet d’amour est élu sur le modèle des figures parentales en tant qu’elles assurent à l’enfant nourriture, soins et protection». (J. Laplanche et J.-B. Pontalis, 1967). Précisons que dans le cas qui nous intéresse ici, il s’agit bien d’un transfert positif, pour nous en tenir à la catégorisation établie par la psychanalyse. Le transfert positif, soulignait Freud, « se compose de sentiments amicaux et tendres conscients, et d’autres dont les prolongements se trouvent dans l’inconscient et qui se révèlent avoir constamment un fondement érotique». (S. Freud, 1912).

Sous cet éclairage, il se comprend aisément le sort que connurent France et Gérard, dès que l’homme fort s’était rendu compte de la tromperie et de la mystification dont il a été victime. Mme Saint-Victor connut un long exil. Elle mourra aux États-Unis le 4 octobre 2003, à l’âge de 78 ans. Une remarque s’impose à ce niveau. Ils sont nombreux les auteurs qui pensent que cet exil devenait impérieux avec le retour en force de Marie Denise Duvalier, après son exil en France, d’autant qu’elle convoitait le poste de Mme Saint-Victor. Cette explication valable sur le plan politique ne semble voir que la partie émergée de l’iceberg, donc la partie superficielle. Mais elle ne tient pas compte de la dimension cachée ou obscure de ce départ, que seule une interprétation psychanalytique pourrait permettre d’éclaircir.

Épilogue d’une relation énigmatique

Le retour de Marie Denise certes, mais aussi la découverte par François de la trahison et de la manipulation dont il avait été victime pendant plusieurs années de la part de France et Gérard : ces deux paramètres pourraient ensemble apporter plus de lumière à la question qui nous intéresse. Sans doute, le retour de sa fille lui aura-t-il ouvert les yeux à propos de certaines choses se passant au palais et qu’il ignorait totalement, notamment la relation sentimentale de France et Gérard. Quant à ce dernier, il fut emprisonné et supplicié ; il devra connaitre une mort mystérieuse après sa libération.

Selon notre ligne interprétative basée sur des données freudiennes, la bonne mère était devenue la mauvaise mère par une sorte de mécanisme de ‘’clivage de l’objet’’, selon le concept largement développé par la psychanalyste anglaise Melanie Klein. Ce mécanisme est considéré par Mme Klein comme la défense la plus primitive contre l’angoisse : l’objet, visé par les pulsions érotiques et destructrices, est scindé en un ‘’bon’’ et un ‘’mauvais’’ objet qui auront des destins relativement indépendants dans le jeu des introjections et des projections. » (J. Laplanche et J.–B. Pontalis, ‘’Vocabulaire de la psychanalyse’’). Aussi « la personne la plus puissante du pays après le président François Duvalier » est-elle devenue la personne la plus détestée, une Dalila des temps modernes.

Bien entendu, nous pouvons dans une certain sens donner raison à M. Saint-Éloi dans la mesure où il utilisait le qualificatif ‘’amoureux’’ au sens que lui attribuait le dix-septième siècle français, à savoir : celui qui aime mais qui n’est pas aimé. Mais cette concession ne saurait nullement modifier notre position, à savoir que l’amour de Papa Doc à l’égard de France était de type transférentiel.

Peut-être notre interprétation ne fait-elle pas mouche du point de vue de la logique politico-historique, mais elle a l’avantage de cadrer avec le modèle que nous utilisons pour mieux comprendre la personnalité du président à vie, qui fut dans sa prime enfance perturbé dans la relation primaire ou relation mère-enfant. Perturbation qui découlerait de l’absence ou de la carence maternelle initiale.

Tout petit, il n’a pas pu établir de relations normales avec sa mère, tout au moins il n’a pas pu établir de relations sécurisantes. Il sera de ce fait dans l’impossibilité de nouer des relations normales avec le monde extérieur. Notons qu’il n’avait pas une fois fait allusion à sa mère. Et s’il y avait également perturbation au niveau secondaire, dans la relation père-fils ?

Dr. Frantz Bernadin Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article