Les problèmes de la gourde haïtienne dans les souvenirs du Jérémien

Dans la première partie de l’article, l’auteur a effectué un survol rapide des problèmes de la gourde qu’il a observés dans le cadre de ses fonctions à la Banque Nationale de la République d’Haïti, la BNRH, entre 1967 et 1970.Dans cette deuxième partie, il effectue un rappel de quelques notions générales sur la monnaie et les changes, puis il aborde à vol d’oiseau quelques-uns des problèmes que pose l’abolition de la liberté absolue des changes en Haïti.

Publié le 2018-03-09 | Le Nouvelliste

Economie -

Deuxième partie

Dans la confusion généralisée provoquée par la publication surprise de l’Arrêté Jovenel Moïse faisant de la gourde « la seule monnaie qui a cours dans le pays », il me paraît utile de rappeler ici quelques notions économiques de base et de lancer, sans prétention aucune, quelques idées dans le débat passionné qui s’annonce entre les partisans et adversaires de la mesure. L’idée de la circulation unique de la gourde sur le territoire national, n’est en rien une nouveauté. Tout en étant conscient de ses limites et de ses dangers, je la préconisais déjà comme un moindre mal en 1968 quand je travaillais aux Études économiques à la BNRH. Je la voyais alors assortie d’une forme de contrôle de change préparée, méthodique et concertée. En déclarant, en son article 2, que « la gourde est la seule monnaie qui a cours dans le pays »,l’Arrêté Jovenel Moïse du 28 février 2018 ouvre une boîte de Pandore et me semble davantage poser de problèmes qu’il n’apporte de solutions.

Un rappel de quelques notions générales sur le sujet

La monnaie

D’abord, c’est quoi la monnaie et quels sont ses liens avec le niveau des prix en général et le taux de change en particulier? Selon une des définitions les plus courantes, la monnaie est une marchandise universelle qui sert d’intermédiaire dans les échanges. Elle a un pouvoir d’achat intérieur qui varie en sens inverse de l’évolution des prix et elle se vend sur les marchés internationaux au prix, fixe ou variable, qu’est le taux de change. Sa valeur reflète à la fois le volume des biens et services qu’elle permet d’acheter sur le marché intérieur et la quantité de devises étrangères qu’elle procure par le biais du taux de change. Quand les prix intérieurs augmentent, le pouvoir d’achat de la monnaie diminue, de sorte qu’il faut davantage d’unités de la monnaie nationale pour acheter une même quantité de biens et services, ainsi qu’une unité de monnaie étrangère. Quand la hausse des prix dépasse un certain seuil, on parle d’inflation. Dans le scénario inverse, la chute des prix, on parle de déflation.

Le taux de change

Et le taux de change, c’est quoi? C’est, sur une base unitaire, la quantité de monnaie nationale qu’il faut débourser pour acheter une unité de devise étrangère, le dollar par exemple. Quand tous les prix augmentent dans l’économie et que le prix de la devise étrangère, le taux de change, reste stable, la devise étrangère devient la marchandise la moins chère disponible sur le marché. Dans les conjonctures d’instabilité économique et politique, les agents économiques se ruent sur elle, et les réserves de la banque centrale stagnent, diminuent ou s’épuisent même. À la limite, ce phénomène peut priver le pays des moyens nécessaires au financement de son développement. Durant les années 1960, cela s’est produit dans la plupart des pays d’Amérique latine qui ont institué le contrôle des changes.

La double circulation monétaire

Ce phénomène a été examiné dès le 16e siècle par le financier britannique Thomas Gresham qui en a exposé les méfaits dans sa fameuse loi : « La mauvaise monnaie chasse la bonne.» Dans la pratique, lorsque deux monnaies circulent simultanément sous un régime de taux de change fixe, les agents économiques se défont tout naturellement de la moins forte des deux et ils utilisent la plus forte comme instrument de thésaurisation ou d’épargne. La solution la plus courante : l’abolition de la double circulation et l’adoption de son antidote, le contrôle des changes. Plus facile à dire qu’à faire.

En reliant les deux sujets que nous venons d’aborder, nous voyons que la monnaie, étant une marchandise comme une autre, son prix doit suivre celui de l’ensemble des autres prix, qui est mesuré par l’indice des prix à la consommation. Cela tempère au moins l’attrait de la devise étrangère comme valeur refuge et ralentit le processus d’épuisement des réserves de la banque centrale. Et comme les agents économiques n’effectuent pas nécessairement leurs transactions dans l’optique des intérêts nationaux ou du bien commun, l’État est en quelque sorte forcé de recourir à la coercition des lois et des règlements pour poursuivre ses objectifs de stabilisation des prix et du taux de change et de protection des réserves de change du pays. La presque totalité des études réalisées sur les stratégies de développement adoptées en Amérique latine après la Seconde Guerre mondiale confirment cette assertion. Haïti a été une des exceptions notoires. Il est peut-être temps de corriger les errements commis, mais cela ne peut pas se faire de n’importe quelle façon.

Dollarisation et dédollarisation

Un terme qui revient souvent dans les analyses de conjoncture des deux dernières décennies et même dans les conversations courantes en Haïti est celui de dollarisation. Ce terme désigne en général la disparition graduelle de la monnaie nationale au profit du dollar dans les transactions commerciales locales. Dans le cas d’Haïti, toutefois, la dollarisation s’est étendue dans les moindres aspects de la vie, y compris dans les rapports et les dons entre pères et fils, entre frères et sœurs, entre conjoints, entre amis, etc. Tout se passe en dollars.

Pour des raisons de commodité sans doute, les autorités monétaires ont pris l’habitude de mesurer la dollarisation de l’économie haïtienne par la proportion des dépôts bancaires tenus en dollars. Ce chiffre est certainement un indicateur très utile, mais il sous-estime grandement l’ampleur du phénomène.

Décriée par le mouvement altermondialiste comme portant atteinte à la souveraineté des États économiquement faibles, la dollarisation a indiscutablement présenté beaucoup d’aspects positifs pour Haïti, mais elle a pris de telles proportions au cours des 20 dernières années qu’elle en est venue à menacer l’existence même de la gourde. De fait, ils ne sont pas rares les gens qui estiment que le dollar pourrait facilement remplacer la gourde et que la banque centrale pourrait avantageusement se transformer en une simple caisse d’émission. On l’a vu dans de nombreux pays, par exemple au Maghreb en 1989, en Argentine en 1991, en Bulgarie en 1997, etc. L’Équateur est le premier pays à avoir procédé à la dollarisation totale de son économie. Précisons que, sous le régime de la caisse d’émission, l’intégralité de la circulation monétaire est couverte par les avoirs en devises de la Caisse.

Au vu des dangers de la dollarisation au chapitre de la souveraineté nationale et au vu de ses limites sur le plan économique, les économistes et les décideurs de différents pays, dont la Chine et la Russie, ont entrepris ces derniers temps de dédollariser leur économie, le mot étant pris dans le sens de réduction de l’influence de toutes les monnaies fortes, notamment l’euro. En Haïti, Le Nouvelliste sonnait l’alarme le 5 décembre 2017 en publiant un article de l’économiste Junior Armel Bélizaire intitulé : « Se dirige-t-on vers une dédollarisation de l’économie haïtienne? » Cet article faisait écho à une circulaire du 11 août 2017 obligeant les banques commerciales et les sociétés de cartes de crédit à régler exclusivement en gourdes toutes les opérations effectuées avec une carte de crédit émise en Haïti, quel que soit le lieu où elles ont été faites. On voit maintenant que la balle avait été lancée à ce moment-là, mais personne n’a vu venir le smash mortel.

Les défis à surmonter

C’est dans le contexte de la dédollarisation implicitement annoncée de l’économie qu’est survenue sans préavis la publication de l’Arrêté Jovenel Moïse. Instituer la circulation exclusive de la gourde implique au moins une dédollarisation partielle et progressive de l’économie, ce qui ne se fait pas du jour au lendemain.Pour donner une idée de l’ampleur du défi que constitue, à tous les niveaux de l’économie, l’abolition de la double circulation monétaire, il suffit de rappeler qu’au cours des dernières années, les agents économiques ont complètement perdu confiance dans la gourde et qu’ils ont converti en dollars la plus grande partie de leurs avoirs liquides haïtiens. Voyons ce qu’en dit sur le sujet, à la page 37, Le Rapport annuel 2015 de la banque centrale :

« Au 30 septembre 2015, la structure de la dette publique externe par type de devises a fait ressortir un niveau de dollarisation relativement élevé. En effet, le portefeuille de dette externe est à 93,76 % exprimé en dollars tandis que les droits de tirage spéciaux (DTS) n’ont représenté que 6,24 %. »

À la page 57, les auteurs du Rapport ajoutent :

« En hausse de 1,93 point de pourcentage, la part des dépôts en devises dans les dépôts totaux s’est établie à 59,28 %, en raison, d’une part, de la croissance plus soutenue (+17,8 %) des dépôts en devises converties que celle (+8,78 %) des dépôts en gourdes et, d’autre part, de l’appréciation substantielle (+14,46 %) du taux de change entre septembre 2014 et septembre 2015. »

Dans un contexte pareil, les décideurs doivent-ils pratiquer une politique incitative de taux d’intérêt alléchants sur les dépôts en gourdes,porter, de gré ou de force, les titulaires des dépôts en devises à les reconvertir en gourdes en l’absence de tout stimulant économique ou recourir à la persuasion morale? Ce sont certainement des options qui ont donné des résultats ailleurs, mais qui n’ont jamais été essayées chez nous. De fait, toutes les grandes banques centrales occidentales pratiquent la persuasion morale, en anglais moral suasion, dans la poursuite de leurs objectifs opérationnels et stratégiques.La tâche est immense, et le défi énorme. Mais il y a un pays à sauver, et le moindre faux pas risque de relancer la spéculation sur le dollar et produire l’effet contraire à celui qui est recherché. Et nous ne savons toujours rien des mesures envisagées pour dédollariser l’économie et réaliser en douceur la circulation d’une seule et unique monnaie sur le territoire d’Haïti.

Étant donné que les réflexes de multiplication et de division par 5 n’ont toujours pas disparu dans nos habitudes de conversion de devises, peut-être qu’il y aurait certains avantages à sortir de l’ombre le dollar fictif haïtien de 5 gourdes souvent évoqué dans les conversations et lui donner vie! Une nouvelle gourde valant 5 ou 50 anciennes pourrait être aussi une idée. Cela faciliterait au moins les calculs.

En guise de conclusion

Comme nous l’avons vu, l’application de l’Arrêté Moïse implique au moins deux décisions radicales intimement liées l’une à l’autre : une dédollarisation de l’économie et l’institution d’un contrôle des changes. Il appartiendra aux pouvoirs publics de décider s’ils vont ou non avancer dans cette voie. Il est toutefois permis de se demander dès maintenant quelles sont, en théorie du moins, les conditions du succès et les modalités d’application de l’éventuel contrôle des changes? D’abord, l’existence d’un État fort, qui inspire confiance aux administrés, qui a mis en place un dispositif administratif et juridique approprié, qui prêche par l’exemple et entretient une communication honnête et efficace avec les agents économiques. Du côté de ces derniers, il faudra un tel souci de l’intérêt national et du bien commun que les particuliers et les entreprises accepteront non seulement de renoncer aux avantages et aux privilèges que la dollarisation leur accordait, mais aussi d’accepter les sacrifices découlant du nouveau régime. Ils devront aussi s’interdire les nombreuses initiatives susceptibles de faire dérailler le processus de stabilisation envisagé.

Un rêve en couleurs!

Force est donc d’admettre qu’aucune de ces conditions n’existe en Haïti aujourd’hui, et je ne suis pas convaincu non plus qu’elles étaient réunies non plus en 1967, quand je prêchais dans le désert pour l’instauration d’un contrôle des changes. Pas plus qu’en 1974, quand le jeune ministre du Commerce Serge Fourcand a tenté, au péril de sa vie, de vendre aux pouvoirs publics l’idée d’abolir la double circulation monétaire en Haïti. Dans la vie des peuples, comme dans celle des individus, rien de grand ne se construit dans la facilité. L’instauration en Haïti d’une monnaie unique est un objectif grandiose. Et il incombera aux dirigeants de trouver les moyens de le réaliser.

L’éducation des agents économiques n’ayant jamais été faite au pays, l’instruction civique étant devenue(?) un vague souvenir, les particuliers et les entreprises ne comprennent pas qu’en plaçant leurs économies à l’étranger, ils se tirent une balle dans le pied et agissent à long terme contre leurs propres intérêts et contre ceux du pays. La sensibilisation des citoyens est pour cette raison un élément primordial de toute tentative de redonner au pays la maîtrise de sa monnaie et de son avenir économique. Cela ne peut se faire sur un coup de tête ni en un tournemain, peu de temps après une semaine de carnaval qui a englouti des millions, dollars et gourdes confondus.

Au cours des 50 dernières années, l’autorité de l’État s’est effondrée, la corruption s’est généralisée dans la gestion de la chose publique, le patriotisme a fait place à la démagogie et à un nationalisme de mauvais aloi. Parallèlement, le pays perdait le gros des ressources humaines et matérielles indispensables à la mise en œuvre de tout projet économique et social de grande envergure. S’il est trop tard pour donner le signal de départ et pour sonner le rassemblement nécessaire à l’enterrement du régime séculaire de la double circulation monétaire, il est trop tard également pour les autorités monétaires et politiques de se rétracter sans plan d’évacuation. Cela sera d’autant plus difficile qu’elles ne sont même pas sur la même longueur d’ondes même quand elles parlent de questions de base comme l’ouverture de comptes en devises ou d’opérations commerciales. À cela s’ajoutent la tiédeur du secteur privé dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il digère mal d’avoir été complètement tenu à l’écart de la décision du 28 février dernier.

Dans la société civile, c’est également la débandade, car il n’y a eu aucun débat sur ce sujet qui non seulement interpelle chaque citoyen, mais vient renverser sans préavis des habitudes séculaires dont presque personne n’a jamais pris le temps d’évaluer les bons et les mauvais côtés. Nous sommes donc à l’entrée d’une tour de Babel dont personne ne sait qui détient la clé.

Eddy Cavé, Ottawa, ce mercredi 7mars 2018 eddycave@hotmail.com Écrivain Auteur
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