Ces présences de femme dans la littérature haïtienne

« Ecrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit », répétait Duras. En l’honneur de la Journée mondiale des droits des femmes, voici cinq écrivaines de la littérature haïtienne d’aujourd’hui qui crient chacune autant que dix hommes – au sens générique du terme.

Publié le 2018-03-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Yanick Lahens : Madame Femina

Impossible de parler littérature haïtienne, ici comme ailleurs, sans citer Yanick Lahens. Ancienne professeure de lettres à l'université et chroniqueuse littéraire à la radio, essayiste et romancière, Yanick Lahens est une écrivaine au sommet de sa gloire. Récipiendaire de nombreux prix dont quatre pour son second roman, La couleur de l’aube, publié en 2008 chez Sabine Wespieser et racontant, avec des allées et venues dans le temps, la journée de deux sœurs à Port-au-Prince dans l'attente de leur frère Fignolé, sa plus grande consécration reste néanmoins le prix Femina, l'une des distinctions les plus prestigieuse attribuée à un roman en France. Avec Bain de lune, sa saga familiale se déroulant entièrement en milieu rural, elle obtient dès le deuxième tour - six voix contre quatre à Marie-Hélène Lafon pour son titre Joseph - ce prix littéraire qui, bien que décerné par un jury entièrement composé de femmes, a surtout couronné pendant toute son histoire...des hommes! Par ailleurs, très engagée dans le social, Yanick Lahens a aussi reçu des honneurs de l'association Fanm yo la en 2007, et un prix d'excellence de la Haitian Studies Association, en 2010, « pour l’ensemble de son œuvre et son engagement en Haïti ». Ses livres sont traduits en anglais, italien, portugais, allemand, japonais et, selon son éditeur, des traductions en espagnol et norvégien de Bain de lune seraient en cours. Rien que ça!

Kettly Mars : Aux frontières de l'âme humaine

Probablement l'une des plumes les plus audacieuses d'Haïti, l'écrivaine, prix Prince Claus pour l’ensemble de son œuvre et prix Ivoire pour son avant-dernier livre Je suis vivant, a été révélée en 1996 par le prix Jacques Stephen Alexis avec ses « Soleils contraires », nouvelle dans laquelle elle aborde les thèmes de la fatalité et de l'immigration. Dotée d’une écriture à la fois sensuelle et poétique, Kettly Mars n'a surtout pas peur d'aborder les sujets sensibles touchant à la sexualité. Prostitution (tant masculine que féminine), homosexualité, pédophilie… Tous (ou presque tous) les tabous sexuels de notre société y passent. Que ce soit avec L'heure hybride (prix Senghor de la création littéraire), Fado (son chef-d’œuvre selon des critiques haïtiens comme Wébert Charles), Saisons sauvages (best-seller en Allemagne) ou Aux frontières de la soif (bourse Barcancourt 2011), sans pathos ni jugement aucun, l’actuelle présidente du Centre Pen Haïti explore l'âme humaine jusque dans ses moindres retranchements. Aucune limite!

Edwidge Danticat : notre futur prix Nobel ?

D’accord, certains d’entre vous doivent tiquer. Comment peut-on citer Danticat en parlant de femmes de lettres haïtiennes ? Si elle publie en anglais aux États-Unis, qu’on la présente souvent comme une écrivaine américaine d’origine haïtienne, les écrits d’Edwidge Danticat sont néanmoins remplis d’Haïti, nourris des événements historiques de ce pays qu’elle a laissé à seulement douze ans. C’est le cas de sa Récolte douce des larmes, dans laquelle elle raconte le massacre des Haïtiens en République dominicaine sous la présidence de Trujillo, de son recueil de nouvelles Le briseur de rosées, dans lequel elle évoque la dictature des Duvalier. Elle reprend même cette période noire de 2004, après la chute d’Aristide, dans un récit autobiographique où elle relate la mort de son oncle. Ainsi, comme l’Américaine Toni Morrison, seule femme noire consacrée par le Nobel de littérature, c’est avec le fil de l’histoire de son peuple qu’elle tisse son œuvre. Primée plusieurs fois comme ses consœurs citées plus haut, elle a reçu tout récemment le Prix Neustadt qui consacre, depuis 1970, des écrivains de tout pays dont certains comme Garcia Marquez, Czeslaw Milosz, Octavio Paz ou encore Tomas Tranströrmer ont été par la suite nobélisés ! Alors, serait-ce aussi un signe pour notre Danticat ? Croisons les doigts!

Evelyne Trouillot : celle qui fait face aux silences de l’histoire

Si Evelyne Trouillot nous dit qu’elle est née avec un livre en main, même sur le ton de la rigolade, on la croit tout de suite. C’est bien à force de lire qu’on attrape la maladie de l’écriture. Variant les genres, Evelyne Trouillot est une écrivaine dont l’œuvre s’appuie aussi sur l’histoire. Ainsi, son inoubliable Rosalie l’infâme, prix Soroptiminist de la romancière francophone à Grenoble et un des rares romans haïtiens sur la période coloniale, peut se lire comme un hommage aux marginalisés de l’histoire, à ceux et celles qui ont eu, contre le système esclavagiste de Saint-Domingue, des actes de révolte qui sont malheureusement tombés dans l’oubli. En juin 2000, la tragédie survenue à la frontière, qui a vu la mort d’une dizaine d’Haïtiens sous les balles de gardes dominicains, lui inspire son premier texte théâtral, Le Bleu de l’ile, prix Beaumarchais de la Caraïbe (ex-aequo), et en 2010, sa Mémoire aux abois, plongée dans une dictature où elle imagine le face-à-face silencieux de deux femmes que tout oppose, lui vaut le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde.

Emmelie Prophète : l’écriture comme instinct de survie

Emmelie Prophète, on ne peut pas la manquer. Poétesse, romancière, critique littéraire, chroniqueuse à la radio, on la retrouve à la tête d’institutions dédiée à la cause littéraire comme la Direction nationale du livre, la Bibliothèque nationale d’Haïti, à la direction du Bureau haïtien des droits d’auteurs, ou encore au comité d’organisation de la plus grande foire du livre en Haïti. Celle qui avoue écrire « pour sauver sa peau » sera d’ailleurs l’invitée d’honneur, avec Dieudonné Fardin, de la 24e édition de Livres en folie, le jeudi 31 mai et le 1er juin 2018.

L’auteure du Testament des solitudes (prix littéraire des Caraïbes) a par ailleurs fait une entrée remarquée dans la littérature avec son premier recueil de poèmes ''Des marges à remplir'', édité par Georges Castera. Si son dernier le livre, ''Le bout du monde est une fenêtre'', a seulement été finaliste du Prix des cinq continents, le roman, porté par une écriture à la fois belle et sobre, et traitant entre autres de la distance sociale de deux êtres ne pouvant s’aimer, a néanmoins été parmi les favoris. Récemment, est paru sous sa direction le recueil de textes collectifs Du domaine de la tolérance. Assurément, Emmelie Prophète nous réserve encore de belles surprises.

Laroc phew phewlaroc@gmail.com Auteur
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