La révolution muette a commencé

La question haïtienne

Publié le 2018-03-21 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Malgré des avantages comparatifs qui les rendent indispensables au confort des sociétés du Nord, les petits pays ne savent pas toujours tirer parti de ce qu’ils représentent en termes de paradoxe dans l’économie et l’histoire. Haïti appartient à cette catégorie-là.

Sinon comment expliquer ce va -et -vient du patron haïtien du vétiver, l’agronome Pierre Léger, dans cette vieille Europe, en quête de renouveau.

Sans doute, si l’on s’en tient à l’état des lieux de ce qui est devenu déjà à la latitude des Nippes, le Grand Sud haïtien, force est d’admettre que le pays méridional est lui aussi happé dans cette spirale de l’haïtianisation dénoncée encore par le géographe français Paul Moral. Le géographe qui a pénétré dans ces régions inaccessibles a peut-être écouté avec un peu d’émotion le bon habitant boire encore son vin local à la santé du roi de France, mais cette nostalgie ne suffira pas à freiner l’agonie du pays en dehors d’autant que les derniers de moitié ne se retrouvent plus sur ces terres qui ne sont plus ce qu’elles étaient.

Pas que des roses

En fait, plus de 3 lustres déjà, le sympathique géographe ne pouvait savoir que les cinq C de l’économie haïtienne, savoir la canne à sucre, le café, le cacao, le campêche et le coton, appartiendraient au monde des réminiscences historiques; car, la Plaine des Cayes, celles de Léogâne et du Cul de Sac se réveillent à une autre vocation, sous la chevauchée d’une urbanisation accélérée. Au temps de Pétion, peut-être, faisait- il bon vivre dans une sorte de bucolisme agraire resté longtemps figé même à la fin du XIXe siècle. Le 20e siècle, hélas, n’allait pas apporter que des roses à Haïti.

Qu’en sera-t-il alors d’Haïti et de son peuple, si l’épuisement de ces denrées historiques semble sonner le glas de ce qui reste d’indépendance, malgré que l’ancienne perle des Antilles ait été, voilà près de trois siècles, un des fleurons d’une monarchie alors créole? La réponse viendra d’une jeune génération d’entrepreneurs qui se nourrit encore d’illusions, convaincue que les lendemains chanteront , advienne que pourra. Il n’en faudra pas plus à cet entrepreneuriat pour affirmer qu’Haïti se trouve dans l’antichambre et non dans le vestiaire de l’histoire.

Un contraste haïtiano-allemand

À ce propos, la comparaison est tentante entre l’Allemagne et Haïti, leurs relations étant déjà d’ailleurs des plus édifiantes.

L'Allemagne, affirme-t-on, a perdu la guerre, mais elle a gagné la paix. Certes, déjà au lendemain des hostilités et sous les ruines encore fumantes, on voyait des femmes allemandes rassembler pierre sur pierre ce qui deviendra plus tard des édifices et des autoroutes. C’est vrai qu’à l’époque du blocus de Berlin et de la partition des deux Allemagnes, la peur qui rodait autour du fameux mur autorisait très peu d’espoir. Cependant, malgré ces cicatrices et le coût moral de la guerre froide , Berlin s’impatientait de vivre, et à la fin des années 1980, un printemps allait poindre qui aboutira à la chute du Mur. Vers 1986, l’Allemagne, affirmaient déjà certains intellectuels à l’Ouest, se trouvait déjà dans l’antichambre de l’histoire au point d’être aujourd’hui la locomotive économique de l’Europe.

C’est loin d’être le cas pour Haïti. Sortie des temps épiques et encore ivre de sa victoire, Haïti n’a pas compris que cette victoire allait lui coûter la paix. Haïti ne s’est jamais réveillée de l’effervescence des indépendances, et va vivre les lendemains de Vertières, le fusil entre les cuisses et l’œil aux aguets, c’est-à-dire dans la peur de l’autre et la peur de soi, au prix d’un consensus social jamais acquis.

Mais, qu’à cela ne tienne, la présente génération qui veut tourner la page pourrait faire sienne cette remarque de François Hollande à propos de la France : La France n’est pas une nostalgie, elle est une espérance ; ce qui veut dire, que même avec un parcours bien diffèrent, Haïti ne peut s’empêcher, elle aussi, de tourner le dos au passé sous les frémissements du futur.

Les enfants de la révolution muette

Un tel futur est déjà là.

Il est plutôt discret, malgré une réputation déjà très étendue. Il décroche son téléphone pour répondre à un client de New Delhi avec la même aisance qu’il s’adresse à un ouvrier de son usine de vétiver aux Quatre Chemins, aux Cayes. Satellites et antennes paraboliques le rattachent au reste du monde. À Berge sa résidence du Sud qui, grâce à l'ingénieur Émile Milhim, lui offre une vue saisissante sur la baie des Cayes, il mène une vie de grand domanier auquel il faudrait plus d'une heure pour explorer ses terres. Ses dobermen et bergers allemands portant le nom de célébrités politiques lui servent de gardiens, mais, Pierrot Léger, le P.D.G. de Agri Suply, la plus grande usine de vétiver de la Caraïbe, agronome formé à Gembloux sur les traces de Louis Déjoue, tient à rester un homme de la terre qui chante dans les champs avec ses travailleurs en esquissant volontiers un ou deux figures de la danse Congo.

L’assassinat récent de Bob Anglade, propriétaire de Jardin sur mer, un hôtel de campagne au luxe inattendu, non loin de Kokoye Anglade, a beaucoup affecté cet agronome qui, selon un journal francophone, parfume le monde. Bob était un pionnier du tertiaire comme Manolo Pressoir dans les Nippes. Ces entrepreneurs de la nouvelle génération semblent vouloir imiter les Jean Condé, grande figure des Nations unies au temps des indépendances africaines. L’agronome Jean Condé, lui aussi, un homme de la terre, et disciple de Louis Déjoie, a rêvé agro-industrialisation; comme son contemporain, Frank Léger, industriel sympathique de la métropole du sud.

Léger et Condé viennent de l’école d’Edmond Paul, économiste du Parti Libéral, au XIXe siècle, qui affirmait qu’un bon gouvernement haïtien est d’abord un gouvernement agricole, thèse reprise par Marc Bazin qui recommandait : « De l’agriculture, encore de l’agriculture, toujours de l’agriculture ». Hors de doute que l’agriculture haïtienne s’appuie sur des théories non désuètes. Les faits en témoignent suffisamment.

Après 30 ans à la direction de Chase Manhattan Bank, un cadre supérieur de cette grande banque américaine, Bert Dominique, a fait ses adieux avant de s’installer dans les hauteurs de Paillant, Miragoâne. Là, il cultive et vend ignames, patates, légumes, pois tout en exploitant une petite entreprise de pêche. Un immense champ de pins s'offre tous les matins à sa vue, spectacle qui lui a manqué à NY, Il semble être satisfait surtout de ses petites marchandes qui achètent quelquefois toute sa récolte. « 2016 ne fut pas une trop bonne année, mais je ne peux pas me plaindre », confie le banquier.

Homme de la terre également, Yves Kersaint, architecte formé dans les universités germaniques, partage lui aussi le vieux rêve simonien. Il est en train de transformer sa guldive en une entreprise plus moderne. Kersaint rêve comme Rudy Boulos, un homme d'affaires à l'imagination fertile, d'industrialisation et de modernisation. Kersaint et Boulos aussi bien que Tonti Jean Jacques, le producteur de Clairin Lakay, pensent tous les trois à mettre le clairin haïtien en bouteille et à le lancer sur le marché de Miami. Décidément, le marché international tente les entrepreneurs haïtiens, sinon rien n’expliquerait les efforts de cet obscur pionnier de l’Azile qui a empaqueté depuis la Californie le café haïtien avant de le présenter à une clientèle cosmopolite.

Tout aussi significative la démarche des universitaires de New York . « Chaque année, nous quittons notre travail, suspendons les cours et partons pour Haïti. Dans les hauteurs de Camp-Perrin, les pieds nus, nous récoltons le pois, le vendons par sac, et avec le montant, nous payons nos études à l’université » précise une jeune fille de 20 ans. Haïti, tout comme Paris, vaut des fois bien une messe, est-on tenté d’affirmer. Comme le criait souvent Antoine Simon, «la richesse est dans la terre ». Impossible de soutenir le contraire!

Il souffle donc sur le monde agricole haïtien un vent de modernité sans précédent. À Santo Domingo, l’ancien ministre de l’Agriculture, feu l’agronome Frantz Flambert, a dirigé une entreprise de fleurs qui a desservi la clientèle chic de ce pays voisin. De son côté, un chauffeur de taxi de New York, se souvenant de ce qu’il doit à la terre de son enfance, s’est converti dans l’élevage de bovidés. « J’ai plus d’une centaine de têtes de bœufs », dit-il avec fierté et une satisfaction palpable, en soulignant que c’est le plus grand troupeau de la localité de Pemerle, dans la plaine des Cayes. De l’autre côté dans l’Artibonite, au marché de L'Estère, pour être plus précis, l’agronome Lesly Martelly, grand amphitryon, connu pour son sens de l’hospitalité, tient les marchés hebdomadaires, sans rien renier de son sens de la terre et des relations de cette terre avec l’homme. Finalement, la terre nous rattrape tous, nous unissant, malgré nous, comme pour un destin ou une destination commune.

Également tenté par l’entrepreneuriat, un Aquinois de souche, Hervé Comeau, se veut lui un adepte de la production plutôt que de la commercialisation, ce que l’agronome Dadou Berrouet reprochait aux Syro-Libanais. C’est que chimiste de formation, sorti des universités américaines, M. Comeau pense déjà agro-industrie. S’étant déjà taillé une enviable réputation en exploitant et en embouteillant une sauce piquante déjà très prisée dans cette Louisiane encore agraire par endroits., M.Comeau a tout l’air de servir de modèle ou de pionnier à Mme Wilmina Destournelles Brochette, infirmière formée à l’école Simone O. Duvalier des Cayes. Miss Destournelles, aidée de son frère Léon, a eu un insoutenable coup de cœur pour sa ville natale au point d’aménager un petit hôtel de plage, Brise-des-îles, dont l’originalité est de défier les mers furieuses de la baie d’Aquin.

L’heure a donc sonné d’une sorte de révolution muette dont le contraste est frappant avec les incertitudes et les violences de 1986 . Les enfants de cette révolution viennent encore du jardin, mais également et de plus en plus du grand large et de partout. Le Banana man, qui est passé de son champ de bananes à la politique, reste une grande surprise, mais la politique est par définition un domaine où la surprise est la règle.

Voilà pourquoi, malgré bien des signes évidents, la révolution muette haïtienne n’avait pas été prévue.

Le dernier avatar

Alors, répond-elle bien aux défis de notre temps, cette nouvelle vocation que se donnent les entrepreneurs et l'agronome Pierre Léger en tête ? La diplomatie ne peut être qu’économique, répète à satiété M. Léger lors des débats houleux qui nous opposaient l’un à l’autre dans ces cafés et bistrots, le long du Kudam, ces champs Elysées de Berlin. Ainsi, sous des dehors faits encore de turbulences et d’instabilité, il se dessine un véritable momentum pour Haïti.

Quel nom donner alors à ce momentum qui verra nos jardins, les vivres et les fruits de nos arrière -cours arriver à la table d’une Europe fatiguée de l’artificiel et du frelaté. On se le demandera longtemps encore, mais la figue-banane haïtienne et d’autres variétés de nos terroirs sont déjà attendues dans le panier de la ménagère à Londres et à Anvers. C’est en fait le moment bio qui, conjointement, arrive à l’heure où en termes d’énergie, Angela Merkel, la chancelière allemande, envisage la décarbonisation de l’économie en raison du réchauffement climatique. Le vétiver haïtien, le dernier avatar de l’heure bio, ne pouvait demander mieux.

Dr Frantz Maria Bataille Auteur
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