Economie agricole

L’esprit de la caravane

Publié le 2018-02-22 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Le géographe Paul Moral notait que la route amenait la civilisation et l’intégration sociale. C’était au début des années 60 dans un livre resté classique: Le paysan haïtien.

Depuis, les choses n’ont pas vraiment changé dans le fond. Mais, au niveau précisément de ce qu’on pourrait appeler le paysage humain et social, il s’est produit des bouleversements qui font que le drame agraire occupe pour longtemps encore le devant de la scène. Faute d’aller à la montagne, c’est plutôt la montagne qui est venue à nous.

Or, bien candidement, Moral estimait que le temps des réparations avait sonné, le paysan ne gagnant presque rien à être un simple décor folklorique pour des touristes en mal de sensations fortes. C'est bien sûr, par la force des choses que le concept de caravane s’est imposé. D’où cette ferveur de croisé que le nouveau pouvoir aura mis dans ce qui est devenu l’essentiel des préoccupations de notre temps.

Avec une poussée démographique des plus élevées pour la région et une forte densité au kilomètre carré, les travaux et les jours du paysan haïtien ne seront plus les mêmes. Le spectre du nombre est devenu une sorte de fatalité historique, entraînant bien plus que l’hypothèque du passé, mais également celle du futur. Le président Jovenel Moïse, homme de la terre, va se retrouver peut-être dans son élément, mais le défi de la terre et le legs de l’histoire portent presque en eux-mêmes leur propre venin. N’empêche, en s’attaquant à l’ensablement des canaux d’irrigation coloniaux, l’absence des voies de pénétration dans le pays profond, M. Moïse semble avoir identifié rien qu’avec ces exemples ce qui semble être en même temps le piège colonial ou mieux encore le poids du passé.

Dans le Grand Sud

Il faut faire un tour dans le Grand Sud, notamment à Camp Perrin, pour se faire une idée de la taille gigantesque de ce grand défi du monde rural. Il est hors de doute que le problème de réaménagement du territoire reste le corollaire obligé du pays en dehors dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est mal parti. Mais, en même temps, plutôt que de pratiquer la politique de l’ombre aux dépens de la proie, M. Jovenel Moïse a voulu, quant à lui, porter l’action au cœur du problème. Les écoliers du monde rural mettent encore des heures à se rendre à l’école et à en revenir. Les sources d’eau qui menacent de tarir se situent à des kilomètres de la case familiale. Roumain avait décrit ces instants du monde rural en romancier, mais notre temps continue de faire face à une réalité faite au contraire de chair et de sang. On dira que ce n’est que la partie visible de l’iceberg, mais plutôt que d’en faire le thème de son prochain discours à la foire rurale, le nouveau pouvoir dévoile comme la face cachée des questions haïtiennes, c’est bien la face de l’ombre.

Ainsi, mieux que ces considérations à relent historique, cette nouvelle approche de la question haïtienne aura au moins la vertu de fouetter l’imagination de notre temps. Certes, la question sociale garde une certaine acuité, mais depuis Alvin Toffler, dans, Le choc du futur, tout changement à l’extérieur entraîne également un changement à l’intérieur. En tentant ce grand coup de balai au niveau de notre cadre de vie, le président Jovenel Moïse nous invite, comme par ricochet, à porter un regard nouveau sur les êtres et les choses qui nous entourent. On parlait une fois de la révolution du regard, l’heure semble donc avoir sonné pour Haïti de voir les choses bien autrement, comme si se déroulait autour de nous et à notre insu une sorte de révolution tranquille.

C’est le premier pas qui coûte

Alors, pour que cette révolution n’ait plus ce décor d’apocalypse que souhaitent les incendiaires de notre époque, et que cultivateurs et lavandières puissent rentrer chez eux, à la tombée du jour sans cette ambiance de peur qui domine depuis trois décennies, engageons-nous dans cette voie royale qui donne la primauté aux choses de la terre et à ceux qui en vivent. Marx prétend toujours changer l’histoire, mais la roue d’Archimède, la révolution du feu, à l’origine de la révolution agricole et des sociétés sédentaires, n’auront pas été sans effet sur nos modes de vie. Une source qui jaillit au détour d’un sentier, une route qu’on perce quelque part, l’énergie hydraulique ou éolienne qu’on installe dans un village parlent éloquemment d’un autre type de révolution. Plutôt que la violence et ses apôtres, le fragile consensus de notre temps autour d’un pouvoir encore jeune annonce, bien sûr, ce changement que promet la caravane.

Ce sont enfin les Chinois qui affirment que les plus longs voyages commencent par un pas, et c’est encore le premier pas qui coûte.

Dr Frantz M. Bataille Auteur
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