Le 32ème congrès de la Conférence internationale des barreaux (CIB) : Ce que devrait être la vraie mission des Avocats dans l’espace francophone

Publié le 2018-02-22 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Fénold Mathurin,

Voir le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, qui fait office de président de la Fédération des barreaux d’Haïti, Me. Stanley Gaston, figurer sur la liste des douze (12) personnalités de l’année 2017 sélectionnées par le prestigieux quotidien LE NOUVELLISTE, nous renvoie, nous ne pouvons nous l’empêcher, au 32e congrès de la CONFERENCE INTERNATIONALE DES BARREAUX (CIB), tenu à Port-au-Prince, du 6 au 9 décembre 2017, à l’Hôtel KARIBE, qui lui a valu, à n’en pas douter, cette distinction honorifique, ô combien importante pour sa carrière.

En effet, il fallait s’y attendre car le Conseil de l’ordre, avec le bâtonnier en tête, n’avait pas ménagé ses efforts pour faire de la Conférence des barreaux de tradition juridique commune, un succès. Et, comme de fait, le succès était total et, peut-être, allait au-delà de toutes les espérances.

Au fait, Haïti, terre d’hospitalité, s’était une nouvelle fois illustrée en offrant aux diverses délégations venues de l’Afrique francophone (Sénégal, Côte d’Ivoire, Congo, Tchard, Niger, Togro, Benin, Mali, Cameroun), de l’Europe (France, Suisse, Belgique) et de la Caraïbe (Guadeloupe, Martinique, Guyanne Française) un accueil qui les avait favorablement impressionnées. «Nous avons été épatés, impressionnés», s’est exclamé le bâtonnier de Lausanne (Suisse), Me. Elie El Caïme, visiblement satisfait.

Il en résulte avantageusement que la première résolution adoptée par l’Assemblée a été de remercier le barreau de Port-au-Prince pour, dit-elle, la remarquable organisation du congrès. En fait, LA DEUXIEME CHOSE QU’IL FAUT RETENIR de ce 32e congrès, c’est qu’il a permis à certains secteurs de l’international de voir Haïti sous un autre jour. LA PREMIERE étant, bien sûr, l’émergence incontestable, et cela au plus haut niveau, du jeune et dynamique bâtonnier Stanley Gaston.

Autour du thème LES AVOCATS DE L’ESPACE FRANCOPHONE AU SERVICE DU DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL, les panélistes haïtiens et étrangers s’étaient fait entendre dans une salle remplie comme un œuf, sous divers sous-thèmes en rapport avec l’enfance, la corruption, l’Etat de droit, les droits humains et la question de genre. Le congrès ayant été retransmis en direct, cela nous dispense de nous y attarder.

Cela dit, la vraie question est celle-ci : Quelle est et quelle devrait être la mission de l’avocat ? La vraie mission de l’avocat, où qu’il se trouve, est de défendre les droits et intérêts de tous. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que sa mission, en plus de cela, devrait être, dans les sociétés de l’espace francophone, de prendre fait et cause pour les opprimés, les exclus, les déshérités du sort de partout. Les avocats de l’espace francophone, qu’ils soient du Nord ou du Sud, doivent parler d’une seule voix.

Il va de soi que les avocats de l’espace francophone n’ont pas tous les mêmes préoccupations, et cela se comprend aisément. Les bâtonniers africains avaient tous, sans exception, mis l’accent sur la violation systématique des droits humains chez eux. Ce n’est pas de la rhétorique, c’est une réalité qu’ils disent vivre au quotidien.

Haïti, malgré sa pauvreté, malgré la faiblesse de sa Justice et de ses institutions politiques, n’est pas comparable à ces pays où les citoyens semblent n’avoir aucun droit si ce n’est celui d’être exploités et emprisonnés pour leurs convictions politiques et idéologiques. C’est, en fait, LA TROISIEME CHOSE QU’IL FAUT RETENIR de ce congrès, lors même qu’il ne faut pas nier qu’en politique on ne fait pas de cadeau. «La politique, disait l’écrivain et homme politique italien Nicolas Machiavel, n’est pas un métier de Saint. Il faut savoir être simulateur et dissimulateur car des hommes sont si simples que celui qui trompe trouvera toujours qui se laissera tromper». Cela pour dire que les libertés publiques pourraient toujours être remises en cause par un prince machiavélique.

La CIB peut toujours prendre des résolutions pour condamner ce qui se passe en Afrique en matière de violation du droit des avocats, mais qu’adviendra-t-il après ? Toute la question est là.

Que l’on ne s’y trompe pas. Il ne faut pas s’attendre à ce que, de ce côté, les lignes bougent véritablement. Le droit a toujours été et reste encore, ici et ailleurs, un instrument de domination entre les mains de la classe possédante. Et ce n’est pas la Conférence Internationale des barreaux (CIB), malgré son importance, qui va changer, à coups de résolutions, cette réalité. C’est la QUATRIEME CHOSE QU’IL FAUT RETENIR de ce congrès et de tous les autres à venir.

La Justice, aussi longtemps qu’elle sera, dans les pays du Sud notamment, à double vitesse, aussi longtemps qu’elle y sera vendue, selon divers témoignages, aux plus offrants, ce sera aussi longtemps que l’édification de l’Etat de droit restera un leurre. Le président Jovenel Moïse n’a jamais raté une occasion, tant en Haïti qu’à l’étranger, pour dénoncer la corruption qui fait rage dans notre société. Malheureusement, la justice, la seule institution qui porte le nom d’une vertu : justice, n’est pas, elle-même, un modèle de vertu et d’équité.

La réflexion du sociologue allemand Max Weber sur l’éthique morale et l’éthique de responsabilités, dans son ouvrage L’ETHIQUE PROTESTANTE ET L’ETHIQUE DU CAPITALISME, nous interpelle. Est-il moralement correct, bien que la loi ne l’interdise, que des avocats, relativement bien payés comme consultants dans des ministères ou entreprises publiques, obligent des Concessionnaires liés à ces institutions publiques par des accords de partenariat, à leur payer des honoraires en raison d’une simple SOMMATION pour cause de dette ?

LA CINQUIEME CHOSE QU’IL FAUT RETENIR, est ce qui ressort de la brillante intervention de Me. Daniel Jean, qui sait bien ce dont il parle pour avoir été, durant quatre (4) ans (2006-2010), SECRETAIRE D’ETAT A LA REFORME JUDICIAIRE, suivie de celle de Me. Sammuel Madistin, ancien député et ancien sénateur, qui ne mâchaient pas leurs mots à l’endroit de la communauté internationale qu’ils disent avoir beaucoup dépensé en Haïti, en matière de REFORME JUDICIAIRE, pour si peu de résultats. En ce sens, le titre du livre de Ricardo Seitenfus, ex-représentant du secrétaire général de l’OEA en Haïti ( 2009-2011) : L’ECHEC DE L’AIDE INTERNATIONALE A HAITI : DILEMMES ET EGAREMENTS, est évocateur et significatif à bien des égards.

En tout état de cause, force est de préciser que vers la fin des années 1990 et au début des années 2000 où nous étions juge d’instruction, le programme de la réforme judiciaire, initié sous les auspices de la Mission civile internationale en Haïti OEA/ ONU (MICIVIH), a eu un très bon début. Aujourd’hui, malheureusement, aucune trace de cette réforme n’est perceptible, sinon quelques bâtiments, certes importants, logeant les parquets et tribunaux de première instance, construits par l’Agence canadienne pour le développement International (ACDI).

Jean-Paul Sartre, dans son livre PLAIDOYER POUR LES INTELLECTUELS, définit l’intellectuel comme « un technicien du savoir pratique ». De ce fait, l’avocat, en tant que membre de l’«élite du pouvoir », selon les mots du sociologue Charles WRIGHT MILLS, se doit d’être un vecteur de changement et de progrès.

Haïti vaut ce que valent ses élites. L’éminent sociologue italien Vilfredo Pareto écrit <>

LA SIXIEME ET DERNIERE CHOSE QU’IL FAUT RETENIR de ce 32ème congrès de la CIB, tenu en Haïti, c’est que tout n’est pas perdu. Il y a encore chez nous des gens, notamment des jeunes dont l’esprit n’est pas encore engourdi par la routine ou qui ne sont pas embrigadés dans l’œuvre malveillante de destruction des valeurs haïtiennes, qui sont encore capables de provoquer le changement dans ce pays, de par leur sérieux et surtout leur intelligence, considérée aujourd’hui comme un important facteur de production. Le bâtonnier Stanley Gaston en a donné l’exemple et le ton en faisant valoir, aidé de Me. Monferier DORVAL, président de la commission d’organisation, et d’autres membres du Conseil de l’ordre, ce que devrait être la vraie mission de l’avocat.

Fenold Mathurin, Av. Auteur
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