Haïti : nécessité d’une psychanalyse

Publié le 2018-02-08 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Les jours et les générations passent dans une même cadence, avec un imperturbable calme. Personne ne semble plus s’inquiéter, ni s’indigner de l’impuissance collective à changer la trajectoire d’un pays foutu, d’un pays bon à rien qui va fatalement vers l’abîme. Si un citoyen rouspète, vraisemblablement, ce n’est pas pour changer la donne ni le rythme, mais plutôt pour s’attirer l’attention, jouer au « One man show » ; mais finalement à la file indienne, tous, nous nous précipiterons vers le précipice commun,avec des remords et des rages de ne pas pouvoir trouver le bon manège pour nous en reculer ou simplement nous en détourner.

Nous, Haïtiens d’aujourd’hui, nous arcboutons à un passé de gloire en dents de scie et rejetons nos glissades et nos laideurs sur l’ingratitude de tous ceux que nous avons aidés dans leur lutte de libération.Mais, s’est-on jamais demandé comment est-ce que nos contributions n’aient pas eu tout son poids dans la balance de reconnaissance de tous nos anciens protégés ? Comment a-t-on pu être, partout et en tout,des porte-étendards de toutes les batailles pour la liberté et en sortir sans butin et sans grande reconnaissance ? Est-ce que les esclavagistes(ante et post Indépendance)anciens et nouveaux maîtres de cette portion de l’ile d’Hispaniola n’ont pas toujours utilisé le mêmes chéma des Pompons Rouges, l’assassinat ou l’abandon après victoire, pour se débarrasser d’une manière ou d’une autre des « Suisses » trop guerrières, trop tapageuses, trop aguerries, trop sûres d’elles-mêmes, trop revendicatives ou trop exigeantes d’une certaine redevance et de respect ? Est-ce que la démarche d’envoyer des troupes en aide à Savannah, en Amérique latine,sur fond du noble slogan « vivre libre ou mourir » fièrement époumoné sous le fanion des combattants de la LIBERTE, n’entrait pas dans une stratégie d’assassinat ou d’exil afin de dépeupler un peu la masse anti-esclavagiste ? Est-ce que la sollicitation de ces pays n’était pas déjà considérée comme une prime inestimable offerte aux nouveaux maîtres d'Haïti en quête d’exutoires ou de déversoirs pour se démerder de leurs éléments gênants?

D’ailleurs, est-ce que l’ensemble de nos pesanteurs et paradoxes n’en disent pas long ? Comment, en dehors d’une bonne psychanalyse,comprendre que :

• nous sortons vainqueurs de la guerre d’indépendance, sans butin et au même moment, Haïti a accepté sa capitulation à l’ancien ennemi vaincu, dans un momentum à menace quasi nulle?

• notre histoire soit extorquée, travestie et nous soit contée par les vaincus à la dimension de leur aune?

• Haïti radicalement antiesclavagiste, pourtant sa jeunesse depuis l’indépendance s’engouffre dans des engins de transports de toutes sortes, suivant l’époque, pour se donner volontairement aux marchés ouverts ou camouflés de l’esclavage, sous le regard passif ou amusé des dirigeants collabos du colonialisme, ou d’ignares « abolotcho » trop contents de cette nomadisme des forces vives du pays pour mieux lorgner un pouvoir à vie, sans résistance ni opposition?

• chez nous, à cause du trauma de l’esclavage, toute œuvre manuelle est interprétée comme œuvre de forçat? or, nos émigrés, ailleurs, ne ressentent aucun complexe à s’y enfoncer et même avec fierté tout en étant détenteurs de licence en droit, génie civil, médecine ou de l’École normale;

• chez nous, nous revendiquons tout de l’État et nous sommes prêts à faire la guerre ou à nous soulever contre toute exigence fiscale, tandis que nous sommes connus comme de bons payeurs ailleurs?

• nous rêvons de la démocratie avec des institutions antidémocratiques, monopolistes, rentières ou cooptées?

• nos politiciens parlent du peuple et de son bien-être généralisé, mais en soustraient leur famille, expédiée en exil doré à l’étranger?

• chaque Haïtien pris séparément est la bonté faite chair, mais dès qu’ils sont associés dans l’objectif de l’atteinte d’un but commun ou patriotique ils deviennent des fauves à s’entredéchirer?

• le travail c’est la liberté et la Bible même nous enseigne que le Créateur de l’univers a bossé six jours sur sept et a chômé le septième jour, nos religions ouvrent leurs églises sept jours sur sept pour faire jeûner leurs ouailles sur cette même Bible en attente de la manne oubliant royalement le principe divin « à la sueur de ton front tu mangeras »?

Alors en quoi une psychanalyse est-elle nécessaire à Haïti ou à nous Haïtiens

?

La psychanalyse, par essence, donne à voir et à entendre une autre version que celle de la conscience, de la représentation collective et publique. Elle donne la parole à l'inconscient, dissimulé sous la surface des mots et des actes . Karl Marx disait déjà que derrière chaque discours, chaque sermon, chaque action, il faut déceler l’intérêt caché. Or, nous les Haïtiens, c’est ce que nous faisons le moins, voilà pourquoi, par simple slogan ou dénonciation ou même simple démonstration, nous couronnons des ignares, des abrutis, des marchands de patrie, des esclavagistes blancs et noirs, comme on l’a vu ces derniers temps en Lybie ou bien chez nos voisins sous un visage plus voilé. La psychanalyse,comme on l’a si bien dit, « est subversive ; car elle pousse irrésistiblement vers la révolution, quand la prise de conscience provoque un bouleversement de l'ordre établi dans les croyances du sujet, une révolution intérieure qui lui donne une nouvelle lucidité sur le réel extérieur, cause de sa servitude et de son aliénation » .

La cérémonie du Bois « Kay Iman » l’a été

en quelque sorte au regard du contenu de la prière évoquée ce soir-là: « le Dieu qui a créé la terre, qui a créé le soleil qui nous donne la lumière, le Dieu qui détient les océans, qui assure le rugissement du tonnerre, Dieu qui a des oreilles pour entendre : toi qui es caché dans les nuages, qui nous montre d’où nous sommes, tu vois que le blanc nous a fait souffrir. Le dieu de l’homme blanc lui demande de commettre des crimes.Mais le Dieu à l’intérieur de nous veut que nous fassions le bien. Notre Dieu, qui est si bon, si juste, nous ordonne de nous venger de nos torts. C’est lui qui dirigera nos armes et nous apportera la victoire. C’est lui qui va nous aider. Nous devrions tous rejeter l’image du dieu de l’homme blanc qui est si impitoyable. Écoutez la voix de la liberté qui chante dans tous nos cœurs. »

Les Haïtiens n’ont-ils pas besoin actuellement d’une psychanalyse pour comprendre derrière des attitudes des jeux d’intérêt? Cette ouverture du Brésil, du Chili et maintenant de l’Argentine faisant actuellement son clin d’œil à cette migration sauvage et à grande échelle des Haïtiens ne devrait-elle pas donner lieu à soupçon d’une autre forme d’esclavage cachée, alimentée par nos dirigeants qui y voient un bon débarras pour évacuer nos jeunes gaillards, potentiels remparts au projet de liquidation du pays? N'est-ce que pas le jeu traditionnel du néocolonialisme avec notre masse inculte, crédule, affamée et bon marché qui,dans un premier temps, avait été traînée à Cuba, avant la révolution castriste, ensuite à Saint-Domingue dans les plantations de canne et rejetée plus pauvre qu’avant sous le poids de la vieillesse, du dépaysement, de la déculturation, bref de la déshumanisation ? N’est-ce pas par le truchement d’une loi sponsorisée par des puissances économiques, les vrais maîtres de l’île, que les Dominicains noirs de souche haïtienne ont été rendus apatrides, sous les yeux amusés des grands magnats du commerce international basés sur l’île entière ?

Les mouvements révolutionnaires post-1986, particulièrement à partir de 1990, n’ont-ils pas été sapés par un coup d’État sanglant, commandité par les amis d’Haïti ? N’est-ce pas encore eux, pour le colmater, qui ont choisi un embargo mortifère de trois ans, période utile et nécessaire pour le voisin dominicain de prendre la tête du peloton ? Qu’en est-il des meneurs de ces mouvements revendicatifs ? S’ils n’ont pas été assassinés, effrayés, n’ont-ils pas été arrosés à coups de visa pour laisser le pays, mettant ainsi frein à tout élan révolutionnaire?

Maintenant, quel mouvement anticipe-t-on avec cette vague migratoire en rotation ? Comment comprenons-nous qu’au moment où le Chili s’essouffle sous le poids de plus de cinquante mille réfugiés haïtiens en moins d’une année,et comme par magie,tout de suite, l’Argentine, avec tous ses problèmes économiques, claironne que sa barrière est libre ? Et cette offre arrive après une tournée du pape argentin en Amérique latine ? Comment expliquez-vous que, sans prendre souffle et en urgence, il reçoit à Rome, la famille présidentielle haïtienne ? Sommes-nous tous aussi bêtes, avec un cerveau ankylosé pour ne même pas en soupçonner un quelconque lien avec un plan bien ficelé des maîtres pour pousser nos jeunes gaillards à aller bourlinguer dans des pays où les populations sont plus vieillissantes et plus éduquées, donc plus chers et moins disponibles pour les travaux plus âpres et plus risqués dans les mines, l’assainissement, la construction et les champs empoisonnés de pesticides ?

Et, plus tard, quoi espérer des États hôtes, une fois leur objectif atteint, devenant de plus en plus riches, ils vont pousser leur arrogance dans cinq ans, dix ans et vingt ans jusqu’à nous renvoyer les vieilles carcasses de nos travailleurs, certainement pour venir grossir le lumpen, la crasse et la misère. C’est exactement ce que Saint-Domingue, actuellement, est en train de nous faire subir avec nos déportés nus et malades . Trump, président d’obédience républicaine, menace les sans-papiers, ce n’est pas pour les déporter, mais pour les contraindre à travailler au noir, pour une meilleure exploitation à zéro coût social pour l’État américain. N’est-ce pas toute la dimension de son slogan « America First » ? Nos économistes si pressés et si entêtés d’additionner, en milliards, les biens fongibles expédiés par la diaspora haïtienne, ont-ils quantifié les dollars volatilisés en billet d’avion, assurance et argent de poches durant ces deux dernières années ? Les injections incessantes, de la BRH, de dollars dans l’économie nationale ne contribuent-elles pas aux fuites rapides de capitaux et devises vers l’étranger ?

Finalement,sans une psychanalyse, comprendrons-nous l’empêtrement d'Haïti dans cette Ariane de paradoxes où plus ça change, plus c’est la même chose? Les maîtres se bousculent, se supplantent, s’activent toujours dans la même stratégie d’entretenir des creusets de bêtes de somme, des « Shithole countries » pour être des poubelles, des labos, des cobayes de toutes les expériences de foi, de sciences, de guerre, de brassage de population, de paradis fiscaux, de vente d’armes, de drogues et de trafics de toutes sortes. Pour cela aussi, il faut au sommet de la pyramide politique : des soulards, des drogués, des marionnettes, des amuseurs sociaux, des parvenus, des aliénés, des gens en rupture de ban, des corsaires, des 007, des anonymes sans foi ni loi pour accomplir les sales besognes de ce néocolonialisme essoufflé et en mal d’alternative. Alors nous, les fous de toutes les masses, il est grand temps de sortir de notre léthargie pour dire aux prétendus maîtres : BASTA !

Groupe d’Affranchis aux cocardes rouges se battant contre les planteurs blancs aux cocardes blanches Trois cents noirs assassinés,après la victoire, par ceux (les Pompons rouges) qu’ils ont aidé à battre les Pompons blancs Blog La voie est libre, libère ta parole, Le billet de Loup Rebel, 11/01/2018, inspiré de Silvia Lippi& Patrick Landman, in Marx, Lacan : L’Acte Révolutionnaire et l’Acte Analytique, ederès, coll Point Hors Ligne ibid
Daniel JEAN 28 janvier 2018 Daniel_jean50@yahoo.fr Auteur
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