La sculpture en Haïti au XXe siècle : les architectes sculpteurs : Albert Mangonès

Mémoire

Publié le 2018-02-06 | Le Nouvelliste

Culture -

Dans la classification des arts, objet de querelles à travers le temps, l’architecture occupe une place importante. Associée généralement à la construction conçue comme le symbole de l’activité qui s’y déroule : une église, une école, un lieu de divertissement…, elle lui apporte quelque chose d’important : le produit de réflexions qui relèvent de l’esthétique, du social, de l’environnemental, tout à la fois. Ainsi, elle permet au bâti de dépasser son aspect fonctionnel qui est d’abriter des activités diverses qui, toutes, ont comme point commun : l’homme. Et, si l’on s’arrête aux réflexions esthétiques apportées à la construction, il est facile de rapprocher architecture et sculpture.

La sculpture, pour sa part, est souvent considérée comme une architecture des formes. Elle est l’art de créer des formes en volume, des structures qui, par leur tridimensionnalité, occupent un espace. Cette idée d’occuper un espace, ajoutée aux notions de plein et de vide que l’on retrouve souvent dans la sculpture, fait qu’on peut la rapprocher de l’architecture.

En Haïti, nous avons eu quelques architectes qui se sont distingués par leur apport à la sculpture. On pourrait retenir les noms d’Albert Mangonès, de Sacha Thébaud (Tebo?). À l’inverse de Sacha Thébaud qui a été plus sculpteur qu’architecte, Gérard Fombrun a été bien plus architecte que sculpteur.

Adolescent qui pensait devenir architecte, j’ai eu le plaisir de fréquenter le bureau d’architecture d’Albert Mangonès (1917-2002). Mes rencontres avec lui étaient facilitées par le fait que mon père, ingénieur civil, travaillait avec lui à différents projets. Malgré ma jeunesse, Albert (il insistait pour que je l’appelle par son prénom) prêtait attention à mes questions et avec patience il m’apportait des réponses. C’était l’époque des voiles de béton, une innovation qui intéressait au plus haut point Albert, et donc moi aussi. J’étais fasciné par la facilité avec laquelle il faisait des croquis précis illustrant l’agencement de structures dans l’espace. Parti pour des études à l’étranger, j’ai perdu contact avec lui mais nos relations ont repris, inchangées par le temps, lors de mon retour au pays. J’ai alors vu plusieurs dessins achevés de lui, et informé de sa formation, j’ai déduit qu’il avait sans doute acquis ce sens de la ligne, lors de son passage aux Beaux-Arts de Bruxelles.

Il avait entre-temps réalisé ce monument emblématique, le «Nègre Marron» qui, j’ai eu à le découvrir, n’était pas sa première sculpture de grandes dimensions. Il avait en effet réalisé, pour la chapelle de St-Jacques à Fermathe, un Christ impressionnant créé à partir de formes que suggérait un tronc d’arbre. C’était un peu comme l’avait fait ce sculpteur autodidacte dont il admirait l’œuvre : André Dimanche. Ce Christ a été admiré par un public nombreux lors de l’exposition « Le symbolisme de la Croix », au Musée d’art haïtien du collège St-Pierre, exposition organisée par la Fondation Culture Création. Mais nous nous concentrerons sur ce Nègre Marron qu’il ne faut pas se contenter de voir mais qu’il faut de préférence regarder.

Celui qui fait le tour de cette statue, même s’il n’en connaît pas l’auteur et ses qualifications, pourra apprécier le fait qu’il sait parfaitement travailler les structures, qu’il est probablement un architecte. Il comprendra aussi que la signification de cette œuvre n’est pas seulement dans ce profil que l’on voit en passant mais dans son ensemble. La vérité est qu’il existe un lien dynamique entre les différentes parties qui, vues de différents points de vue, s‘inscrivent dans notre esprit et se complètent mutuellement pour faire un tout, une œuvre réussie.

C’est un homme, le regretté Andrisson Fils-Aimé, sculpteur et fondeur attaché à l’atelier de l’École des Beaux-Arts (aujourd’hui l’ENARTS), qui a servi de modèle pour définir la posture que prendra le personnage. Si l’on regarde la statue à partir du monument à Toussaint Louverture, le point de vue qui nous est le plus familier, on peut voir que l’architecte-sculpteur a veillé à lui donner la stabilité la plus grande. Les axes tracés en rouge sur l’image montrent comment la base triangulaire s’étend vers l’arrière de manière à contrecarrer l’inclinaison de la tête et du lambi vers l’arrière.

Une structure triangulaire peut se voir encore lorsqu’on observe la statue de face. Dans ce cas, le triangle est de côtés égaux et la ligne médiane de celui-ci peut s’étendre pour rejoindre l’axe de la statue tel qu’il apparaît à partir de ce point de vue. En revanche, vu de dos, on décèle une structure rectangulaire qui permet au bras droit de servir de support stabilisant l’ensemble malgré le mouvement du bras gauche qui entraîne la tête et le lambi vers la droite.

Au moment de concevoir une sculpture monumentale d’une aussi grande importance, il est normal que le sculpteur ait eu en tête l’environnement dans lequel elle sera installée. Lorsque le sculpteur est aussi architecte, il lui est offert la possibilité de concevoir lui-même cet environnement. Il se trouve que de tous les arts, l’architecture est le moins indépendant, puisque souvent soumis aux contraintes de sa fonction qui lui est imposée déjà au moment de la conception. Dans la réalisation de ce projet, Albert Mangonès a exprimé sa liberté. Architecte-sculpteur, il a eu la liberté de faire les choix qui permettraient d’arriver à un ensemble, une pure création de l’esprit. Respectant les exigences de différentes matières, leur poids spécifique, l’aspect de leurs surfaces respectives : le bronze, le béton et la pierre, il est parvenu à ce dialogue entre eux et avec l’environnement, et à exprimer cette cohérence qui donne de la grandeur à son « Nègre Marron ».

Gérald Alexis Auteur
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