Le professeur Patrice Dalencour: entre enthousiasme et désenchantement ou les affres d’une réflexion

Publié le 2018-01-26 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Jérôme Paul Eddy Lacoste

Les études de diagnostic du système éducatif haïtien pour en saisir les fondements structurels et essayer du même coup d'en comprendre et d’en expliquer les faiblesses, les carences ainsi que les orientations et évolutions controversées constituent un champ d’exploration fertile durant ces dernières décennies. Si jusqu’aux années 1970 l’ouvrage de M. Edner Brutus, Instruction publique en Haïti : 1492 - 1945, était la référence obligée en la matière avec une approche historique de la question, à partir des années 1980, des chercheurs se sont penchés sur la thématique avec les apports de la sociologie, de la psychopédagogie et des sciences de l’éducation. C’est l’occasion pour nous de mentionner les travaux du CHISS (Centre haïtien d’investigation en sciences sociales) de feu le professeur Hubert de Ronceray, les ouvrages du Dr Pradel Pompilus, de Charles Tardieu, de Serge Petit-Frère, de François Latortue, de Léon Denius Pamphile, de Louis Auguste Joint. Plus près de nous, nous avons les apports de Claude Souffrant, de Norbert Stimphil, de Pierre Enocque François, de Delima Pierre ainsi que les études et statistiques de l’Office national de partenariat en éducation (ONAPE). Nous retenons également, depuis ces dernières années, un engouement pour des étudiants en licence et en maîtrise au sein des universités publiques et privées du pays d'étudier la réalité de l’école haïtienne dans leurs mémoires de sortie en sociologie, anthropologie, travail social, psychologie, démographie, sciences de l’éducation et sciences du développement. Il s’agit bien d’une démarche opportune que celle d’essayer d’appréhender le fait éducatif haïtien dans le cadre de la rigueur et des exigences de l’écrit universitaire.

Avec l’ouvrage du professeur Patrice Dalencour, « Entre enthousiasme et désenchantement : un éducateur s’interroge », la démarche est tout autre. Nous avons ici un témoignage vivant, verbatim, à partir des expériences vécues en salle de cours au niveau du secondaire et à l’université. Il s’agit d’une démarche intellectuelle d’un professeur de carrière qui a été secrétaire d’État, puis ministre de l’Éducation nationale et qui nous livre ses réflexions sans fards, in situ, de l’intérieur. C’est dire l’importance, l’originalité ainsi que la portée de ses réflexions pour le grand public, surtout pour les éducateurs de carrière qui suivent avec « angoisse » les récentes évolutions du système éducatif haïtien et les performances corrélatives de la jeunesse scolaire et universitaire. Le livre du professeur Dalencour va directement au but avec des constatations et réflexions vivantes à partir de l’existant. Pour l’auteur, en effet, la réalité actuelle de l’éducation en Haïti est très préoccupante et il y a même « péril en la demeure ». (p.27). L’ouvrage débute avec un chapitre au titre aussi cru qu’évocateur : « L’arrêt de l’apprentissage en milieu scolaire ».

L’auteur est alors clair dans ses affirmations: « En fait, à la racine de mes réflexions, il y a un constat annuellement renouvelé depuis une douzaine d’années : celui de l’arrêt de l’apprentissage au niveau des classes de terminales. » (p.28) Dans une vision de prospective, le constat est alors terrible : « De pleines fournées de jeunes sortent de nos établissements secondaires, bacheliers ou non, et leurs prétentions à l’enseignement supérieur ou à des postes et fonctions sont déjà lourdement hypothéquées par leur « malformation ». Une telle situation compromet aussi la promotion sociale de toutes ces familles qui ont consenti des années de sacrifices … qui ont suivi la voie légale pour tenter de s’élever. Qu’en ferons-nous ? Qu’en fera la société haïtienne ? Quelle politique pourra-t-on concevoir et adopter face à la montée en nombre et en puissance de ces jeunes qui revendiqueront haut et fort et hurleront leur colère si ce n’est leur désespoir ? » (p.26).

De son « poste de vigie » constitué par sa chaire de philosophie dans les salles de cours, Patrice Dalencour cherche les raisons explicatives de cet « arrêt d’apprentissage » aux conséquences si désastreuses pour nos jeunes écoliers et étudiants. Dans une démarche méthodologique se situant dans le schème théorique et conceptuel du philosophe français Gaston Bachelard avec la notion d’obstacles épistémologiques à l’acquisition et au développement de la connaissance scientifique, l’auteur identifie un ensemble d’obstacles à la pleine réalisation de l’acte éducatif au sein de l’école haïtienne. Parmi ces obstacles et partant de son expérience personnelle, il distingue des obstacles d’ordre culturel et d’ordre pédagogique qu’il importe de dépasser.

Au sein de ces obstacles, il retient des dimensions comme les décalages culturels, le conflit entre les univers culturels haïtiens, l’affaiblissement des instances traditionnelles de socialisation et de transmission culturelle, la substitution de la culture commune à la culture générale, la suprématie de l’immédiateté… Le professeur Dalencour note aussi des obstacles liés au (non) sens du savoir, au refus de toute méthode, à une certaine représentation socioculturelle de la science, aux accommodements avec la logique, au marronnage contre l’apprentissage. La question de la langue de l’enseignement est aussi abordée et l’auteur retient alors l’obstacle de l’emploi du français, un certain usage du créole inefficace et la psychologie même de l’adolescent. Tout cela conduit, chez les jeunes gens des classes terminales, à « une crise de l’espérance ».

Quant à l’expérience de l’auteur au niveau de l’enseignement universitaire, avec notamment les étudiants d’une entité de l’Université d’État d’Haïti (UEH), en l’occurrence l’IERAH / ISERSS, « elle confirme malheureusement ce coup de frein à l’apprentissage observé dans les classes du secondaire. Et même, de façon plus inquiétante, elle en montre une aggravation ». (p. 129). Il passe alors en revue le profil sociodémographique des étudiants ainsi que leurs attentes en tenant compte de leurs antécédents académiques et de leur parcours dans le système en termes de « vécu collectif ».

Ses réflexions sur les « capacités réelles » de ces étudiants à boucler convenablement des études universitaires sérieuses, si rien n’est fait au niveau même de l’université pour leur fournir un accompagnement adéquat, rejoignent les préoccupations non encore ouvertement exprimées de larges secteurs de professeurs des secteurs public et privé de l’enseignement supérieur actuellement en Haïti. D'un autre coté, des problèmes comme la maîtrise et la compréhension de la langue d’enseignement, la conception et de la mise en œuvre de l’écriture textuelle, la lecture de base, la recherche documentaire autonome sont mentionnés et étudiés. Le professeur Dalencour s’interroge avec frayeur en se demandant: « Peut-il être question d’études universitaires pour qui n’est pas capable d’accéder de manière autonome et critique à la documentation ?» (p.133).

Et l’ouvrage se termine avec des interventions ponctuelles de l’auteur consistant en des articles publiés dans les colonnes du Nouvelliste insistant sur le fait que l’école doit garder son autonomie et ne point faire le jeu des secteurs politiques et du texte d’une conférence qu’il avait prononcée en 1984 dans le cadre des cours d’été du CHISS. Les idées exprimées dans ces textes se rapportent au fil conducteur des constats accablants retenus et des actions urgentes à mettre en œuvre pour le relèvement des pratiques éducatives actuelles. Par rapport aux constats empreints d’un « certain pessimisme » assumé par l’auteur (p. 148), il y a un ensemble de recommandations mettant en cause l’État haïtien à son niveau stratégique. Nous retrouvons alors de pertinentes formulations sous le titre : « Penser les conditions nouvelles de la transmission ».

Nous venons de terminer la lecture de l’ouvrage du professeur Dalencour. En refermant (provisoirement) le livre, nous avons nos propres réflexions et opinions que nous voudrions bien exprimer ici. D’abord, nous avons fortement apprécié la franchise de l’auteur dans ses constats. Il n’a pas craint d’aller jusqu’à « un certain pessimisme » et a bien le courage, nous dirions le ferme courage de ses idées et opinions, et surtout de dire clairement ce que des éducateurs de carrière tendent de plus en plus à constater dans leurs pratiques quotidiennes. À l’arrêt de l’apprentissage, au désintérêt manifeste pour les études, à la faiblesse ou à l’absence de lectures de base et de la recherche documentaire, il faudrait bien ajouter ces jours-ci l’usage intempestif du téléphone cellulaire dans les salles de cours. Les préoccupations du professeur Dalencour sont valables, légitimes. Ses remarques concernant l’enseignement actuel de la philosophie et de l’histoire en Haïti, ses réflexions sur les problèmes de lecture et d’utilisation de la documentation à l’université sont pertinentes et appellent à des actions courageuses au niveau de la direction académique des universités publiques et privées du pays dans la perspective d’une certaine amélioration de l’existant.

Cependant, nous estimons, pour notre part, que d’autres « obstacles » et « dimensions » non moins déterminants n’ont pas été mentionnés ou étudiés par l’auteur. Nous retenons sous cet ordre les récentes évolutions du système éducatif haïtien, la gestion calamiteuse du système totalement contrôlé par les agences internationales de financement avec leur propres priorités et agendas, le niveau catastrophique de formation des maîtres, les avatars d’une réforme éducative bafouée et non assumée jusqu’ici par les partenaires éducatifs et sociaux, l’abandon net et complet du système éducatif haïtien par les familles des classes dominantes et même par certaines familles des classes moyennes avec pour conséquence une homogénéisation sans précédent des salles de cours, le démantèlement de l’enseignement classique des humanités, la banalisation des examens d’État avec des questions à choix multiples (QCM) comme critères exclusifs d’évaluation des compétences, les surcharges des classes et des salles de cours dans le secondaire et à l’université…

Dans un tel contexte, il serait bien difficile d’arriver à faire la part des choses entre déterminant et déterminé, entre causes et conséquences, entre structurant et structuré. En d’autres termes, les écoliers et étudiants haïtiens actuels, avec leur « arrêt d’apprentissage » installé et le nouveau formatage de leurs structures mentales par rapport au savoir en tant que valeur, ne sont-ils pas plutôt, jusqu’à un niveau à déterminer, des victimes des modèles éducatifs et sociétaux mis en place par les responsables stratégiques du pays qui ont remis depuis des décennies la gouvernance du système éducatif haïtien aux agences internationales de financement ? Ne pourrions-nous pas oser risquer l’hypothèse d’une « cohérence imperceptible du système éducatif haïtien » (Joseph Chéry : 2002) dans lequel ce que nous prenons pour échec, anomalie ou « arrêt d’apprentissage » a été bien voulu et ne dérange en fin de compte personne en dehors des professeurs de carrière comme le professeur Dalencour, les parents et des élèves eux-mêmes issus des milieux modestes et bourrés d’illusions sur les possibilités de l’école pour accéder à l’université et aux professions libérales ? Cynique, très cynique dira-t-on. Mais on ne sait jamais dans ce monde si petit avec des puissants…si puissants.

Quant aux professeurs de carrière dans les différents paliers du système éducatif haïtien, ils doivent resserrer les rangs, se former davantage, lutter pour l’amélioration des conditions d’enseignement et la concrétisation de ces « Nouvelles formes de transmission » du savoir dont parle justement le professeur Dalencour. Ce en ayant la claire conscience et conviction qu’ils sont en train d’effectuer le travail de Sisyphe, mais d’un « Sisyphe heureux » comme le souligne si bien Albert Camus dans son ouvrage immortel.

Jérôme Paul Eddy Lacoste, Janvier 2018 babuzi2001@yahoo.fr Auteur
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