HAÏTI – CHILI

Des larmes de sang pour Joane Florvil et John Benjamin (Première partie)

Cet article en deux parties est la suite d’une réflexion déclenchée par le spectacle donné au théâtre Caopolican de Santiago du Chili le 16 décembre dernier par l’ex-président Michel Martelly.L’auteur a étudié au Chili dans les années 1960 et il analyse les problèmes de l’immigration haïtienne actuelle au Chili à la lumière de ses souvenirs d’étudiant.

Publié le 2018-02-02 | Le Nouvelliste

Société -

J’avais à peine terminé l’article intitulé « Entre la nostalgie et l’espoir » publié dans Le Nouvelliste du 27 décembre que je voyais mes raisons d’espérer s’effriter au rythme de mes lectures et de mes réflexions sur ce sujet. Après la mort violente, en août dernier, de Joane Florvil emprisonnée et maltraitée par des carabiniers au Chili, j’ai appris cette semaine celle du jeune John Benjamin, victime de la rage du propriétaire de son logement. Tandis que Joane avait était faussement accusée d’avoir laissé sans surveillance sa fillette de trois mois, John a été battu à mort par suite d’un différend portant sur l’équivalent d’une dizaine de dollars US. Dans les deux cas, on était en présence de meurtres imputables, directement ou indirectement, à d’évidentes tensions sociales non contrôlées ou mal gérées par la société d’accueil.

Joane Florvil

Âgée de 28 ans, Joane Florvil avait été arrêtée le 30 août dernier par des policiers qui lui assénèrent, selon la presse locale, de coups violents à la tête. Le lendemain matin, elle succombait des suites de ces mauvais traitements. L’explication fournie par les autorités est qu’elle se serait elle-même cogné la tête contre un mur de la prison et serait morte « de blessures auto-infligées ». Le genre d’explications qu’on entend dans les États racistes des États-Unis. À peine croyable que cela ait pu se produire sur la terre de Salvador Allende !

La communauté haïtienne de sa localité a rejeté en bloc la thèse de l’abandon de l’enfant. Selon les personnes interrogées, Joane Florvil l’aurait plutôt confié à une amie « afin de porter plainte contre un Chilien qui lui avait volé son portefeuille. » Il n’en fallait pas plus pour alimenter la vague de xénophobie déclenchée par l’arrivée massive de ces Noirs considérés comme des voleurs d’emplois et de plus en plus comme des indésirables. À preuve, le commentaire suivant posté dans Loop News peu de temps après le décès :

« Heureusement, avec des nouvelles comme celle-ci, les Haïtiens comprennent qu'ils ne sont pas les bienvenus au Chili. Cette femme a abandonné sa fille, la police l'a arrêtée et elle s'est finalement cogné la tête contre un mur de son plein gré. Elle est au Chili depuis plus d'un an et n'a pas pu apprendre l'espagnol. Elle criait et se plaignait en créole, comme si nous, les Chiliens, devions la comprendre. Les Chiliens n'ont pas à apprendre le créole au Chili. »

La lune de miel avec le Chili était donc terminée, et il fallait déjà s’attendre au pire.

John Benjamin

Moins de trois mois après le meurtre de Joane Florvil, celui de John Benjamin, en pleine période de Noël, a de nouveau plongé la communauté haïtienne dans la consternation. Pour mettre un terme à une chaude discussion relative à une simple question de facture d’eau, le propriétaire du logement, Christofer Yáñez Olivares, a piqué une crise de colère et a roué de coups le jeune Haïtien sans défense. Transporté d’urgence dans un centre hospitalier voisin, John devait, lui aussi, succomber à ses blessures. Comme sa compatriote Joane. Tout ce qu’on sait pour l’instant, c’est que l’agresseur a été placé en détention péventive.

Élégant, affable, John vivait à Santiago, dans la localité de Conchali, et il avait bien commencé à s’intégrer à la société chilienne. Il avait même fait venir un membre de sa famille, ce qui le mettait à l’étroit dans son budget et expliquait le problème avec la facture d’eau. Était-ce cela le vrai mobile du meurtre? À mon avis, la véritable cause réside dans un penchant mal comprimé pour la violence, le conservatisme de la société chilienne, ses instincts de supériorité, les paradoxes de cette société plus attachée à ses origines européennes qu’à ses racines indigènes, etc. La télévision chilienne a montré un grand nombre de scènes illustrant la colère, les appels à la justice et le désespoir que la nouvelle de ce meurtre a déclenchés parmi les Haïtiens.

Comme Joane Florvil et comme tous les autres compatriotes assassinés en République dominicaine, John Benjamin a payé de sa vie l’irresponsabilité, l’incompétence et la cupidité de nos dirigeants. De ces gens sans vision ni conscience nationale dont le principal souci est de déverser dans les ports et aéroports étrangers la masse de jeunes qu’ils privent de tout moyen de subsistance.

De l’espoir à la désillusion

En écrivant l’ article, je savais certes que 50 ans, c’est très peu dans la vie des peuples et qu’il était très improbable que le Chili des années 1960 se soit transformé en si peu de temps en un pôle d’attraction de tout repos pour des dizaines de milliers de sans-emploi noirs. J’avoue aussi que j’étais très circonspect, mais je préférais croire en la vertu des autres. En la générosité des peuples, en la solidarité humaine et en l’humanisme international pendant que s’accumulaient plusieurs preuves à l’effet contraire.

Dans mes questionnements toutefois, je me disais que Michelle Bachelet avait probablement fait en connaissance de cause le pari d’entrer dans l’histoire comme le pendant d’Angela Merkel dans le Cône Sud de l’Amérique. Les illusions d’optique dues à l’éloignement et à la tentation bien connue des vœux pieux avaient eu raison de la logique et j’avais sombré dans l’utopie. Au vu de l’assassinat de ces deux paisibles compatriotes, le vœu que mes amis chiliens«europhiles» jusqu’à la moelle se soient en un demi-siècle métamorphosés en des citoyens tolérants et pacifiques a volé en éclats. Et le réveil pour moi a été brutal.

En cette fin d’année 2017 où je pleure l’assassinat de Joane et de John, je me demande, décontenancé, si cette émigration massive commencée dans l’euphorie avait la moindre chance de finir autrement que dans le conflit permanent et le départ de nos compatriotes vers d’autres cieux où personne ne voudra encore de nous. Même pas au pays natal!

Les signes avant-coureurs de l’échec

Haïti était encore en plein dans sa lune de miel avec le Chili que l’horizon a commencé à s’assombrir. Je retiendrai deux éléments à ce sujet : le différend sur le transport aérien entre ces deux pays et les nombreux reportages réalisés au Chili sur les réactions de la population à l’arrivée massive des travailleurs étrangers. Les lecteurs intéressés par ce sujet trouveront dans Google et dans la plateforme YouTube des réponses à la plupart de leurs questions.

Le différend sur le transport aérien

À la fin de septembre dernier, il s’est produit à l’aéroport international de Port-au-Prince un incident dont la portée profonde n’a pas été immédiatement comprise. Le Chili ayant mis unilatéralement fin à une liaison Port-au-Prince/Santiago assurée par la compagnie haïtienne Sunrise Airways, l’Office national de l’aviation civile d’Haïti, l’OFNAC, refusa de renouveler le permis de vol de la compagnie chilienne Latin American Wings (LAW) qui venait de transporter, en moins d’un an, plus de 20 000 passagers au Chili. Le bras de fer dura plusieurs jours au cours desquels le Chili sortit son artillerie lourde et imposa son point de vue. La preuve que, même dans la coopération Sud-Sud, les États n’ont pas d’amis, mais plutôt des intérêts. Et que l’aide internationale et les déclarations d’amitié sont la plupart du temps au service des intérêts commerciaux. On pouvait dès lors s’attendre au pire.

Dans les négociations, le Chili a souligné que sa diaspora haïtienne avait transféré 36 millions de dollars en Haïti en 2016, ce qui faisait de lui la deuxième source de transferts de migrants d’Haïti. Sous-entendu, un partenaire commercial privilégié à exempter de l’application du principe de la réciprocité dans le transport aérien. Le commerce inégal s’affirmait dans toute sa laideur dans le Tiers-Monde. Sunrise n’a toujours pas eu gain de cause.

Si l’ensemble des transferts des Haïtiens de l’étranger se chiffre à 2 milliards par année, on ne voit pas comment le Chili peut prétendre être le deuxième fournisseur mondial de paiements de transfert d’Haïti. En réalité, personne ou presque ne prend au sérieux la prétendue valse de millions qui se danse depuis deux ou trois ans entre Haïti et le Chili. Des millions qui partent d’Haïti et qui reviennent à un rythme étourdissant. Vrai ou faux, cet argument se répète inlassablement et il a contribué à empoisonner le débat sur le poids de l’immigration haïtienne au Chili : les Haïtiens sont en train de modifier le paysage social du pays et de voler un grand nombre d’emplois aux Chiliens, tout en puisant 3 millions de dollars par mois dans les réserves de devises du pays.

Dans la deuxième partie, nous passerons en revue les reportages réalisés par la télévision chilienne sur l’immigration haïtienne, l’échec de la tentative d’ouverture du Chili à ses voisins, ainsi que quelques exemples de réussite personnelle d’émigrés haïtiens dans ce pays.

Par Eddy Cavé Ottawa, le 31 décembre 2017 eddycave@hotmail.com Auteur
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