Cimetière vivant

Charge tellurique dans la poésie de Claude Carré

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a inspiré artistes-peintres, écrivains, cinéastes, dramaturges. Le professeur Claude Carré, guitariste, musicien de jazz, exprime l’innommable dans son premier recueil de poèmes, « Vents d’Azur », sous un titre poignant « Cimetière vivant »

Publié le 2018-01-10 | Le Nouvelliste

Culture -

12 janvier 2010. Une date qui donne le grand frisson. Une vision d’apocalypse en Haïti. Le poète et musicien Claude Carré, dans son recueil titré « Vents d’Azur », fait revivre la dure journée qui aura marqué l’âme de tous ceux et toutes celles qui l’ont vécue dans leur chair. L’un des poèmes de son premier recueil sorti aux éditions Perle des Antilles, « Cimetière vivant », témoigne cette écorchure vive avec des mots qui font gicler le sang et l’effroi de ces yeux immensément ouverts sur le chaos de cette terre qui a broyé des vies. 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes et 10 secondes, le monde a basculé pour Haïti. Des milliers de vies se retrouvent dans l’envers du décor. Des secousses enregistrées à l’échelle de Richter trouveront leur foyer dans le cœur du poète.

Dans ce poème, l’aire urbaine n’est que fêlures, brisures, épais nuages de poussières, dégâts considérables qui dépassent l’entendement humain. Dans les jours qui suivront, des bilans s’affichent sur Intenet. Des stations de radio, des chaînes de télévision relaient ces chiffres qui effraient. On parle de plus de 300 000 morts !

Le poème de Claude Carré accroche cet instant de douleur dans « Un cimetière vivant »

« Il y avait des sanglots partout

Les cieux grimaçaient de douleurs

La poussière des cadavres en éclat

Puait le sang des membres déchiquetés

Des os broyés sous les dalles

Les yeux crachaient la terreur

De la mort à deux doigts côtoyée

Par des rescapés en quête

Torturés, hagards, sans souffle

Ecartelés d’entre les gouffres

Pourtant les chiens s’étaient mis à aboyer

Les oiseaux s’étaient enfuis

Bien avant d’une drôle de manière

La terre avait bougé

Et des voix avaient prévenu

Les clameurs s’amplifiaient

Dans les rues les gens s’amassaient

Passaient des hommes ensanglantés

Des femmes et des enfants estropiés

Zombis de cimetières effarouchées

Explosées les maisons, aplatis les étages

Implosés les abris, propulsées les enceintes

brisures, fêlures…

De pierres, de briques, de fer et de ciment

Enrobés de chair et tachetés de sang

Chacun pour soi tous pour un

Sueurs, angoisses, inquiétudes

Souffrances, douleurs, sans espoir

errances, délires…

Il fallait être dehors, ailleurs

Réflexes reptiliens sans raisons ni rimes

Peurs bleues, noires-orange et cendres

Pourquoi mourir, pourquoi vivre

Pourquoi moi, pourquoi pas ?

La nuit et le jour s’accouplaient

La terre et les cieux s’agrégeaient

Les lumières projetaient des voiles de pleurs

Les ombres fabriquaient des tissus de marbre

Morts et vivants partageaient le même lit

A même la rue, à même le sol. »

Claude Carré

Pour l’écrivain Mérès Weche qui a vécu dans sa chair cette tragédie à Port-au-Prince, loin de sa Grand’Anse natale : « Le poète, peintre, musicien et musicologue, Claude Carre, synthétise dans Vents d’azur ses pulsions intérieures, pour non seulement figurer en lettres majeures, mais aussi syntoniser ces minutes d’angoisse, faites de douleur et de désespoir, en cet inoubliable après-midi de janvier 2010. Toute une fresque au rythme saccadé pour dire l’inoubliable tout en exorcisant les mémoires oubliées de notre triste quotidien. »

Claude Carré, ce guitariste de jazz, chercheur en musicologie, a fait défiler dans notre mémoire des sonorités lancinantes, des syllabes et des voyelles dans un long sanglot afin que nul n’oublie.

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