Pourquoi je suis allé aux funérailles de Rachel Beauvoir-Dominique...

PUBLIÉ 2018-01-10
A l'instar des représentants de diverses composantes de la société haïtienne, je suis allé rendre un dernier hommage ce 9 janvier à l'anthropologue et mambo Rachel Beauvoir-Dominique qui nous a quittés vendredi dernier. Dans le texte qui suit, j'explique pourquoi c'était important pour moi de suivre jusqu'au bout cet émouvant rituel funéraire qu'on lui a dédié au Lakou Beauvoir (péristyle de Mariani) où elle est enterrée aux côtés de son père, feu Max Gesner Beauvoir, sa mère Elisabeth et sa soeur Estelle.


Rachel Beauvoir-Dominique me manquera beaucoup. C’est l’une des personnalités les plus cultivées et qui est devenue, avec le temps, la plus grande spécialiste qu’on pouvait contacter quand il fallait éclairer sa lanterne sur des thématiques relatives au vodou. Mon premier contact avec elle remonte à 2016. Depuis lors, chaque fois que je la contactais, elle était disponible, prête à partager ses connaissances avec moi.

La première fois que j'ai décidé de l’aborder, je redoutais de sa part une attitude hautaine propre à quelques surdiplômés trop pleins d’eux-mêmes, qui affichent parfois de la condescendance envers les gens qui n’ont pas leur niveau de connaissance. La diplômée de Tufts (Boston) et d’Oxford (Grande-Bretagne) n’est pas de ceux-là. Je me rappelle qu’elle m'a questionné en ces termes : « C’est la mambo que vous contactez, monsieur, ou l’anthropologue ? ». Je lui ai répondu : « Celle qui est la plus capable de nous éclairer sur les Gede », ces esprits à qui on a consacré un dossier en 2016. Grâce à ses renseignements, on a produit un article consistant qui a marqué l’époque; il a été publié presque une année après le décès de son père Max Gesner Beauvoir, le premier Ati National.

De là, une collaboration franche s’est développée entre elle et moi jusqu’à son décès le 5 janvier courant. Elle me disait toujours que sa méthode c’est de faire en sorte que ce qu’elle énonce soit compris par tout le monde. Elle n’était pas du genre à ne citer que des érudits pour faire l’intello. A côté de ce qu’elle obtenait dans ses travaux de terrain, elle évoquait parfois les croyances populaires, les symboles, la tradition orale, toujours en ayant le soin de tracer le contexte dans lequel ils sont créés. « Il faut reconnaître la capacité de chaque communauté à sacraliser ce qu’elle entend. C’est son droit le plus entier », disait-elle. Il lui arrivait parfois de me demander du temps pour effectuer des recherches avant de réagir sur certains sujets.

L’humilité de cette femme va me manquer parce qu’elle est une vertu rarissime chez les intellectuels médiatiques ou ceux des réseaux sociaux, les fanatiques de tout poil qui croient pouvoir réagir sur tout sans même réfléchir une seconde. C’est une référence solide qui va manquer à mes quêtes sur la culture haïtienne.

Sans sombrer dans la superstition, c’est en pensant à ce manque que je ressens déjà, que j'ai décidé le mardi 9 janvier de participer à ses funérailles en portant une chemise blanche comme il était demandé aux initiés. Si, jamais, elle n’a manifesté une sorte de prosélytisme à dessein de me rallier à sa communauté religieuse, je peux admettre qu’elle m'a initié à une façon objective d’appréhender la culture du terroir. Elle n’est pas devenue ma mère spirituelle mais elle m'a transmis une parcelle de ses connaissances qui pourra m' aider à être un meilleur journaliste cheminant vers un retour aux sources.



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