Au fil de nos souvenirs ( 1 de 2 )

Publié le 2018-02-22 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne

Le milieu intra-organique est un creuset qui exerce une influence certaine sur l’évolution de la société. C’est aussi important de chercher à comprendre le déterminisme des phénomènes chez les êtres vivants. Il prend en contre d’une part leurs cellules et leurs tissus et d’autre part leur sang et leurs humeurs. L’étude de la société passe d’abord par le fonctionnement de la famille, qu’elle soit nucléaire ou élargie. Un jour, peut-être, la science nous expliquera le mécanisme de fonctionnement de la pensée et du défoulement des passions de l’homme qui lui permet de passer de l’action à la raison de la raison à la passion et de la passion à la folie.

Le milieu modifie sans cesse les phénomènes, agit sur les comportements et les attitudes et transforme les sociétés en un véritable roman expérimental. Il montre les rouages des manifestations intellectuelles et sensuelles comme la physiologie nous les aurait expliquées tout en tenant compte de l’hérédité et des circonstances ambiantes. Il présente l’homme vivant dans un espace qu’il a lui-même produit; qu’il modifie tous les jours et au sein duquel il éprouve tour à tour une transformation continue.

Les problèmes de société sont des problèmes récurrents et permanents qui deviennent de plus en plus complexes depuis que le monde est devenu un petit village interconnecté avec une mobilité déconcertante. Les cultures et les habitudes propres tendent à disparaitre pour céder le pas à celles des pays du Nord qui nous viennent par monts et par veaux. En rappelant à notre conscience certains engagements puérils et certaines habitudes notoires qui ont marqué notre jeunesse, nous restons viscéralement attachés à notre ville natale du Cap-Haïtien dont on a vanté le charme et la beauté avec des accents particuliers et très forts, pour exalter l’intérêt et pour pousser les incrédules à descendre au fond de ce puits où sont entassées des richesses historiques, sociales, politiques et culturelles. Le sort, les circonstances et la nécessité nous ont obligés et de manière la plus brutale à nous détacher de ce coin de terre tant aimée où sont enterrés nos égarements, nos erreurs de jeunesse et nos péchés mignons.

Le calvaire des candidats au baccalauréat haïtien d’autrefois

Le baccalauréat haïtien n’a jamais été l'épreuve simple et dévalorisée qu’il est aujourd’hui. Son contenu a changé; sa performance a baissé, son importance dans la société et dans le monde est réduite à sa plus simple expression; sa valeur marchande a disparu; son équivalence est l’expression d’une peau de chagrin. L’élève qui réussit maintenant au bac lit avec beaucoup de difficultés et ne parle aucune langue connue; et il comprend rarement un texte après une lecture. Il ne possède aucune capacité d’analyse, de réflexion et de synthèse : L’analyse littéraire, le portrait, les dissertations historiques et philosophiques, la concordance des temps, l’étymologie, l’analyse logique et grammaticale ; les calculs mentaux élémentaires; les systèmes métriques, la racine carrée, les fractions de tout ordre; la règle de trois; les raisonnements arithmétiques; les tables pour réaliser les calculs les plus simples sont de vains mots et représentent une véritable utopie. La technologie résoud une partie du problème. Et le reste, on s'en fout.

L’élève en classe de philosophie qui n’a pas une calculatrice ne s’embarrasse pas de manière pour compter sur les doigts de la main au vu et au su de tout le monde. Il lit l’heure seulement dans les montres digitalisées. Les cours d’histoire d’Haïti et de connaissances générales sont remplacés tout simplement par ceux de sciences sociales qui relèguent l’histoire du pays au second plan et qui font de l’étudiant haïtien un étranger dans son propre pays. Le système a pourtant formé des citoyens valables, honorables et respectables qui ont fait la fierté du pays tant à l’intérieur qu’à l’étranger. Pourquoi le changer ? On l’a tellement simplifié, mortifié et allégé pour copier sur les autres, pour ressembler aux autres, pour plaire aux autres, pour jouir et dépenser l’argent des autres que maintenant il n'en reste plus rien.

La calebasse est creuse et vide alors qu’il y a maintenant plus de facilités et d’opportunités et beaucoup moins de sérieux dans l’organisation de ces épreuves. On fait des réformes à n’ en plus finir pour obtenir des résultats de plus en plus maigres; insignifiants; catastrophiques et contre-nature. Nous ne marquons même pas des pas sur place; nous sommes en train de retourner sur nos pas et de rebrousser chemin. En tout état de cause, nous formons quel citoyen et pour quel pays ?

Dans le temps, tout se faisait à Port-au-Prince, de l’inscription des candidats jusqu'à la proclamation des résultats. Le processus comprenait : l’inscription et la validation des candidats, le choix des textes, les épreuves, le dessouchage et l’empaquetage des copies, la correction des copies, l’enregistrement et le comptage des notes, l’identification des copies, les résultats à l’écrit, les examens oraux, les résultats définitifs. Les professeurs des villes de province retenus pour la correction devaient passer le temps de la correction à la capitale. On n’avait pas encore de bureaux départementaux. Actuellement, on met 4 à 5 heures pour couvrir la distance Cap/ Port-au-Prince. À cette époque, on y passait des journées entières et on bifurquait par Marchand Dessalines parce que la route était en très mauvais état et le pont de l’Estère était tombé. On montait et descendait sans cesse du camion parce que, certains endroits difficiles, le chauffeur ne voulait pas risquer la vie des passagers. Il les faisait descendre.

Ce voyage était un véritable supplice, un calvaire. Les candidats qui avaient des parents à Port-au-Prince séjournaient chez ces derniers ; le reste était hébergé dans les lycées. Ils étaient pris en charge par l’État jusqu’au samedi qui suit les examens. Le bureau central qui gérait ces épreuves représentait une véritable industrie. Le résultat de ces examens mobilisait beaucoup de ressources et d’attention. Il était publié à la radio et représentait un centre d’intérêt primordial pour la société. On les proclamait par section et dans un ordre alphabétique rigoureux. Il était entrecoupé de publicités sollicitées et payées chèrement pour la circonstance.

Les parents et les membres de la famille suivaient et surveillaient avec beaucoup d’émotion et d’intérêt le nom de leur protégé. Chaque cri de joie poussé par une famille correspondait à une réussite .Les directeurs d’école avec leurs listes en main déterminaient avec anxiété leur taux de réussite en attendant la communication de l’état d’émargement qui donne la performance de chaque candidat dans chaque discipline. Les élèves ajournés reprenaient tous les examens au cours de la session extraordinaire. Ils se remettaient rapidement à l’œuvre une fois les résultats proclamés et prennaient toutes les dispositions pour recommencer l’expérience. Les classes travaillaient deux fois par jour : le matin et l’après-midi. Les sections commençaient à partir de la troisième. Dans les classes de base, on enseignait toutes les matières, y compris le grec, le latin, la musique et l’art oratoire.

Les gens de notre génération n’avaient pas d’alternatives après la philo en dehors de l’Éole libre de droit et de l’École des infirmières. Il fallait de toute façon atterrir à P-au-P comme des sardines et des congos transportés dans des conditions difficiles pour subir les épreuves du baccalauréat comme de véritables nègres importés d’Afrique. Le trajet Cap- Port-au-Prince représentait un véritable commerce avec un trafic intense et permanent, le jour comme la nuit, une semaine avant les examens. On s’organisait par école, par relation d’amitié; par équipe; par famille; par groupe de travail pour faire le voyage. Les candidats venaient de toutes les régions du pays et les examens ne se déroulaient qu’à Port-au-Prince.

Les candidats des villes de province étaient entassés dans les lycées non retenus comme sièges d’examens. On séparait les hommes des femmes. À cette époque, les rues de la capitale n’étaient pas identifiées et on avait beaucoup de problèmes pour circuler dans une ville inconnue à la recherche d’un siège d’examens. On était obligé de sortir en équipe et dans chaque équipe, il y avait un guide qui connaissait la route et le siège d’examens .On laissait la base très tôt le matin pour ne pas être en retard. On subissait les examens du lundi au vendredi, dans la matinée et dans l’après-midi mais on restait dans les parages à midi.

À la fin de la journée, il fallait attendre tout le monde puis, on regagnait sa base pour préparer la prochaine journée. Tout nous était étranger : la ville, les rues, les sièges d’examens ainsi que le personnel qui y était affecté. Après l’identification des copies, il fallait revenir en cas de réussite pour passer les examens oraux face à des professeurs inconnus. Les examens oraux étaient réalisés pour tester notre niveau de connaissance et pour déterminer notre capacité d’expression et d’élocution.

À l’examen oral, tout était possible. On vous pose des questions sur n’importe quel sujet, local ou international, et dans n’importe quel domaine. À l’examen oral, en philo, on devait répondre à deux des trois questions suivantes :

1 Que pensez-vous de la situation du Chili après Allende ?

2. Déterminer le rôle et l’importance du canal de Panama dans le trafic maritime international ?

3. Le plus grand procès de l’histoire d’Haïti a été réalisé en quelle année, sous quel président .Donnez le nom de trois consolidars qui sont devenus présidents d’Haïti ? Si vous échouez à l’oral au cours de la session ordinaire, vous devez revenir au cours de la session extraordinaire pour passer les examens .Si l’échec survient au cours de la session extraordinaire, le candidat doit reprendre l’année scolaire.

Notre génération n’a connu ni baccalauréat allégé, ni matières au choix, ni calculatrice, ni téléphone. Même pour l’examen de latin, on n’admettait pas de lexique et pourtant, on réalisait avec succès non seulement tous les calculs pour toutes les matières scientifiques mais encore la traduction de la version latine. On composait dans toutes les matières indistinctement, dépendemment de la section. Certains candidats prenaient le chemin du retour dès vendredi soir une fois les examens terminés, dans les mêmes conditions. On tombait ensuite dans l’enfer des préfacs pour préparer les concours d’admission et pour vivre avec beaucoup d’émotion le douloureux spectacle de la fête des bleus. La capacité de nos facultés de base n’a augmenté d’une virgule depuis lors. Ces différentes maisons de formation ne reçoivent pas plus d’étudiants aujourd’hui qu’autrefois même si la demande devient de plus en plus forte.

Chemin faisant, on faisait de nouvelles connaissances et on était noyé dans une capitale multiforme et multicolore, fonctionnant à plein rendement de jour comme de nuit, avec ses principes et ses habitudes, comparable à un spaghetti arrosé de toutes les sauces. Tous les grands techniciens du pays non formés à l’étranger, en dehors des avocats et des infirmières, devaient se mettre à genoux devant cette reine que représentait la capitale pour poursuivre les études universitaires. Même pour intégrer la sélection nationale de football, on devait jouer à Port-au-Prince pour être évalué par les grands barons de la cité.

Il y a de cela quelques siècles, un sage chinois, conseiller de son empereur, confia à ce dernier: «Si vous voulez détruire un pays, ce n’est pas nécessaire de lui faire une guerre sanglante qui pourrait durer des décennies et coûter cher en vies humaines. Il suffit de détruire son système d’éducation et d’y généraliser la corruption. Ensuite, il faut attendre 20 ans et vous aurez un pays constitué uniquement d’ignorants et dirigé par des voleurs .Il vous sera alors très facile de les vaincre. »

À suivre

Islam Louis Etienne

Déc. 2017

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