Le président Jovenel Moïse dans le sillage de ses prédécesseurs

Publié le 2017-12-29 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Quand, en pleine campagne présidentielle -la plus longue et la plus sulfureuse de l'histoire politique récente du pays-, le candidat Jovenel Moïse alla de contrée en contrée, de tribune en tribune, promettant, avec tambour et trompette, d'organiser, s'il était élu, les états généraux sectoriels de la Nation, des citoyens, fatigués du long règne de l’instabilité politique dans le pays et des pouvoirs cheminant de tâtonnement en tâtonnement et de maladresse en maladresse, poussaient un OUF! Ouf de voir un candidat, à deux doigts du fauteuil présidentiel, affichant une certaine volonté de procéder à la réalisation d'un état des lieux général des différents secteurs d'activité du pays, de réunir autour d'une même table, celle de la fraternité, du dialogue et de l'entente, les élites haïtiennes pour poser conjointement les problèmes réels du pays et y trouver des solutions viables et, dans la foulée, de montrer que la politique pouvait se faire autrement et de manière moderne en Haïti, ainsi que la gestion de la res publica.

Bien compté, mais mal calculé? En tout cas, devenu président de la République, depuis le 7 février 2017, Jovenel Moïse semble avoir vite oublié ces grandes assises nationales et patriotiques qu'il promettait, en grande pompe, d'organiser ou sê'tre ravisé. Et comme le temps passe vite ! Dans moins de deux mois, M. Moïse aura un an à la tête du pays, douze mois au cours desquels beaucoup de choses auraient pu être faites, dans le sens de l'organisation de ces états généraux de la nation haïtienne, cette nation divisée, déchirée depuis très longtemps et qui, comme un navire en déroute livré aux caprices et au déferlement des vagues, est sur le point de faire naufrage, si rien n'est fait pour conjurer ce triste sort. Tragique destin d'un peuple qui a fait Vertières et 1804.

Mais le plus pénible, surtout pour ces citoyens et citoyennes qui voulaient jouer la carte de l'optimisme, en dépit de leur grande connaissance des pratiques politiques en Haïti et de l’étroitesse d'esprit des hommes et femmes politiques haïtiens, c'est que le climat politique, très tendu depuis notamment la fin du règne de l'ex-président Michel Martelly, tend à le devenir davantage sous celui de Jovenel Moïse, rendant du coup plus qu'improbable, du moins sous l’ère du 2e président "tèt kale", l'organisation desdites assises. S'ajoute à cette inquiétude le fait qu'en Haïti, l'opposition, à travers ses principaux partis et grandes gueules, est toujours pressée, plus pressée de prendre le pouvoir ou d'en arracher une parcelle que d’œuvrer véritablement pour le sauvetage de la barque nationale et la renaissance d'Haïti. Des deux côtés le mal est infini.

À la suite de son intronisation, par des temps de brume et d'orage, l'ex-patron d'Agritrans se devait, entre autres actes prioritaires, d'envoyer à toutes les couches du pays, aux groupes d'influence incontestable en particulier, des signaux clairs, susceptibles d'aider à l'apaisement, le plus possible, de l’atmosphère sociopolitique, afin de créer un climat de confiance propice au dialogue sincère et à une gestion sereine de la République. Bien au contraire, le chef de l'État a préféré s’engouffrer dans des conflits inutiles avec ses adversaires politiques et un pan non moins important de la société et de la classe des affaires.

"Je suis le chef de l'État, je suis le seul à avoir les solutions au fléau de la corruption, je suis ceci, je suis cela...", c'est un Jovenel Moïse arrogant, plein de lui-même, se croyant le seul maître à bord, voire un chef suprême qui, petit à petit, se dessine à la tête de l'État. Ainsi, au milieu des irritants, depuis presque toujours, qui devaient, de l'avis d'observateurs très avisés de la chose politique haïtienne, être évacués dans le cadre d'un dialogue franc avec les principaux acteurs et secteurs organisés de la vie nationale, en combine avec des parlementaires, pour la plupart sans idéologie politique claire et avares d’espèces sonnantes et trébuchantes, Jovenel Moïse fonce. Sans doctrine ni budget, et malgré, à ce sujet, un flot d'interrogations demeurées sans réponse, les Forces armées d'Haïti (FAD'H) ont été remobilisées, dans un pays où nombre de citoyens et citoyennes gardent des souvenirs des plus douloureux de cette institution, si symbolique qu'elle soit, compte tenu de la genèse de la nation haïtienne, et si importante qu'elle pouvait être pour le développement du pays. À une vitesse éclair, l'on s'achemine, de combine en combine, de tractations en tractations, à la mise en place du Conseil électoral permanent, dans un pays où les crises politiques majeures sont nées à la suite d’élections frauduleuses organisées par des CEP peuplés d'hommes et de femmes à moralité douteuse et acquis, dès le départ, à la cause des pouvoirs exécutifs. Qui ne se souvient pas du CEP de Gaillot Dorsainvil, ou de celui de Yolette Mengual? D'ailleurs, la disposition Constitutionnelle simplifiée, devant faciliter la mise en place de l'institution électorale permanente, provient elle-même d'un amendement frauduleux de la constitution, amendement qui divise encore les sociétés politique et civile. La prochaine révision de la loi-mère va se réaliser, peut-être, dans cette même atmosphère politique délétère et de suspicions légitimes. Qui vivra verra.

L'une des plus grandes erreurs de nos chefs d'État, ceux notamment des trois dernières décennies, est de croire qu'ils sont plus intelligents, plus malins et plus populaires que leurs prédécesseurs, qu'ils dirigent, malgré le dysfonctionnement quasi général de l'État, un pays fonctionnant le plus normalement du monde et qu'ils peuvent ainsi avancer avec leur seule chapelle politique, dans lápplication de leur programme politique. Erreur fatale, dans un pays où tout reste à faire, tandis que les moyens sont extrêmement limités, et où les appétits de pouvoir sont souvent démesurés. Quel chef d'État, au cours de ces trente dernières années, a été plus populaire que Jean-Bertrand Aristide? Aucun. Et quel chef d'État a eu à sa disposition plus de ressources financières que Michel Martelly? Aucun. Cependant, malgré sa forte popularité, Aristide n'a même pas réussi, et à deux reprises, à boucler ses mandats présidentiels. Et quant à Martelly, malgré les millions des appels et transferts entrants, les milliards du PetroCaribe et de la reconstruction d'Haïti après le cataclysme du 12 janvier 2010, il réussit difficilement à terminer son mandat, mais aucun problème réel du pays n'est solutionné. Haïti continue de vivre comme si elle n'a jamais disposé d'autant d'argent. Reconnaissons-le, outre la grande corruption qui battait son plein sous le régime de Martelly, ce dernier, tout comme Aristide, a dû dépenser une fortune pour réussir à arriver au terme de son quinquennat. Que dire de Lesly Manigat, probablement le chef d'État le plus instruit que le pays a connu? La solide formation intellectuelle de l'illustre historien et professeur, entre autres prestigieuses universités internationales, à Paris I (Panthéon-Sorbonne), n'a pu lui épargner un coup d'Etat, après seulement quatre mois de règne d'un mandat de cinq ans. L'histoire ne ment jamais.

Tant que, en Haïti, l'on ne réussisse à dégager un large consensus sur ce qu'il convient de faire pour sortir le pays des gouffres du sous-développement, tant que l'on n'arrive à réconcilier les Haïtiens, tant avec eux-mêmes qu'avec le passé glorieux de ce pays porte-étendard de la liberté et de la dignité humaine, et tant que l'on ne parvienne à mobiliser jeunes et vieux, femmes et hommes, citadins et campagnards dans un même esprit de changement et une volonté inébranlable de voir une Haïti meilleure se dessiner à l'horizon, nos gouvernants, à quelque pouvoir qu'ils appartiennent, auront beau avoir de bonnes intentions et multiplier des actions, les unes plus inefficaces et plus farfelues que les autres, dans le but de redresser le pays, les problèmes réels resteront entiers ou seront solutionnés seulement dans le fantasme des tenants des pouvoirs qui finiront tous dans l'impuissance, le désarroi ou les décombres de l'histoire.

Jonas Dorisca jdorisca2@yahoo.fr Auteur
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