IN MEMORIAM

Gracia Jean: le militaire que j'ai connu

Publié le 2017-12-13 | Le Nouvelliste

Société -

Par Rommel Pierre

Cadet de la XVIe promotion de l'Académie militaire d'Haïti (6 octobre1959-22 septembre1961) baptisée Lysius Félicité Salomon Jeune, il a fait ses premières armes comme jeune officier dans le Sud du pays. La première fois que je l'ai vu, c'était au Camp d'application à Lamentin, une ancienne école de formation de soldats à Carrefour. En 1975, il était capitaine, et moi j'étais gosse, encore à l'école primaire. Durant les vacances, mon papa, alors chargé du dispensaire et formateur des sous-officiers, nous emmenait au camp pour assister aux activités sportives, tels le football, le volley et le judo pratiqués par les soldats.

Je ne sais par quelle folie, ma petite sœur Ney, mon petit frère Sylla et moi, de vieilles seringues en main, on se dirigeait au bord la mer pour cueillir des amandes non loin du carré des officiers. Le capitaine Gracia, qui se retrouvait un jour sur notre chemin nous a demandé sur un ton jovial : "A qui allez-vous administrer ces piqûres, mes enfants?". J'ai répondu avec une désinvolture qu'on venait de piquer quelques anolis, soit une dizaine, et l'on espérait piquer d'autres, en descendant vers le phare Lamentin pour poursuivre mes activités génocidaires.

Le capitaine s'inclina et attrapa un poussin qui passait par hasard et il nous posa la question que voici: c'est quoi ça? Un poussin, dis-je. C'est plus qu'un poussin dit -il, c'est une vie! Il faut la protéger. Sans rien ajouter, nous comprenions rapidement la leçon du capitaine.

Depuis, on avait cessé cette campagne contre les reptiles innocents, victimes de l'ignorance de notre âge. On ne continuait plus à chasser les oiseaux, connus sous le nom de ''madan sara'', qui envahissaient les chênes qui bordaient le périmètre du camp.

Homme du Nord, plus précisément de la commune de Pilate, il prenait un plaisir immense à nous parler de son père Charite Jean, des membres de sa famille, de l'éducation qu'il a reçue. Il en était fier, en dépit de la rigueur qui la caractérisait. Il aimait la vie. Sa grande carrure ne le rendait pourtant pas encombrant même dans un espace exigü. Il pouvait être là sans qu'on s'en aperçoive. L'uniforme qu'il portait ne gênait nullement son environnement civil , contrairement à certains de ses pairs qui y trouvaient un motif de fierté. Je me rappelle ces soirées mondaines et petits bals de salon où il se confondait avec tous et toutes. À ces soirées mondaines, dans notre quartier, à la ruelle Titus, à Carrefour, on rencontrait à l'époque Papa Pyè, le comédien ou le pratiquant de karaté, le grand peintre Georges Paul Hector, le Dr Ernst Mirville, fervent défenseur de la langue créole ainsi que Gracia Jean et d'autres étaient là pour danser, parler, rire, discuter et sacrifier un cabri en la circonstance. C'était le bon vieux temps. Quelque deux années plus tard, ma famille, qui l'affectionnait beaucoup, avait perdu de vue le capitaine devenu, tour à tour, responsable et commandant à d'autres niveaux.

Heureusement, ce militaire qui m'avait appris cette leçon concernant le droit des animaux à Lamentin n'était pas si loin. C'est à Petit-Goâve que je l'ai revu. Peu de temps après, il nous a invités à venir le voir. Le capitaine avait un mot particulier qu'il aimait utiliser quand quelque chose lui plaisait. C' était le mot "charme". Ce mot lui revenait sur les lèvres chaque fois qu'il était émerveillé, face à la performance d'un soldat au cours d'un entraînement de judo ou à un beau geste technique en football. Il jouait avec les recrues qui le regardaient comme un officier différent. Je l'ai entendu décrire la ville de Petit-Gôave comme un charme, une façon à lui d'inciter notre famille à venir le voir et à ne pas rater l'opportunité d'admirer, à l'époque, l'une des communes attrayantes de la région des Palmes. Et nous avons passé quelques heures avec lui. Il nous parlait de la zone comme s'il y était né, il nous expliquait qu'il se sentait dans sa peau, peu importe la région où il se retrouve, car il y a toujours quelque chose ou une histoire liée à sa ville natale, Pilate.

Après son passage à Petit-Gôave, il a été chef de la police du Cap-Haïtien puis commandant du département militaire du Nord et du Nord-Ouest entre 1980 et 1984. Je l'ai croisé comme par hasard en été 1985, au Land des Gabions, aux Cayes. Il n'était plus le capitaine célibataire que j'avais connu au milieu des années 70, il avait pris femme aux Cayes, mais il gardait toujours son sens de la conversation. En 15 minutes, nous avons fait le tour de la situation générale du pays. Il aimait savoir ce que les gens pensaient de tout et sur tout . Il m'a confié qu'il était attristé que mon père soit embastillé pour complot contre la sûreté intérieure de l'État le samedi 3 novembre 1984. Vieille rengaine selon lui, souvent vide de contenu, marmonne-t-il . Pour lui, la peur envahissait tout le monde, personne ne défend personne. J'étais heureux de retrouver Gracia Jean, devenu colonel, égal à lui même, avant d'aller rejoindre Marc Arios Césaire, Jimmy Jean Félix, Mathias Guerrier et Charles Alnave, mes collègues musiciens avec lesquels je devais me produire à un spectacle de musique Gospel à la salle Saint-Louis des Cayes.

Entre-temps, le colonel avait été en poste comme attaché militaire naval et de l'air à Paris, puis officier de service au Grand quartier général des Forces armées. Commandant du Corps des transmissions en janvier 1986 avant le départ de Jean-Claude Duvalier. Il est mis à la retraite en 1987. Tandis que j'étais au début de ma carrière de journaliste, il est passé chez moi à Mahotière 75 pour saluer mes parents. Quoique de bonne humeur, le colonel me parlait comme s'il poursuivait la dernière conversation qu'on a eue aux Cayes avec encore une très grande préoccupation. Il avait l'air inquiet sur la situation de pays. Pourtant, il m'encourageait dans mon choix de faire du journalisme. Il m'invitait à suivre les meilleurs dans la profession.

Quant à la situation du pays, il me parlait déjà de notre incapacité comme société à pratiquer la tolérance. "Même dans mon institution, je reconnais que c'est difficile pour un militaire de parler, d'entendre et de discuter avec un autre". "Observez, cher ami, la douleur d'un homme en uniforme dans une discussion avec un civil". La non-acceptation de l'autre est un problème sociétal. Hochant la tête, il m'a dit, je ne crois pas que mes frères d'armes aient été préparés pour faire face à cette situation post-duvaliérienne.

En 1991, sous l'administration Nérette-Honorat, il a été ministre de l'Intérieur et de la Défense nationale. En 2005 , il a été nommé directeur de cabinet du Premier ministre Gérard Latortue . Comme un magnétophone, j'ai dû enregistrer dans ma mémoire toutes les conversations que j'ai eues avec le militaire. Pendant longtemps et presque partout, j'ai rencontré beaucoup de compatriotes qui ont fait des témoignages élogieux à l'endroit de ce militaire qui a fait carrière en pleine dictature. C'est pas toujours évident.

Homme de droit et entiché de livres, Gracia Jean, membre du barreau de Port-au-Prince, est resté malgré tout un militaire haïtien en dehors des projecteurs. Frappé, comme tout élément modéré, par ce déficit de popularité dont tout individu simple, modeste, vrai fait les frais, il reste un modèle de militaire, intelligent, humble qui illustre le dicton: la force n'est pas dans le bruit.

jjrommel57@yahoo.fr Auteur
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