[Re] fonder l’enseignement supérieur au vu de la problématique de l’adéquation formation-emploi-développement

La genèse de la question de l’enseignement supérieur en Haïti, pris en charge par ses intellectuels, soulève le problème de la très laborieuse intégration de l’institution universitaire à la société. Pour amorcer la recherche de solutions à ce problème, je propose une réflexion à partir du cas du Campus Henry Christophe de Limonade.

Publié le 2017-12-26 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Le Campus Henry Christophe de Limonade (CHCL) a été financé et construit par l’État dominicain en réponse au séisme dévastateur du 12 janvier 2010, dans le cadre du renforcement des liens de solidarité entre les deux nations jumelles et de la reconstruction du système d’enseignement supérieur en Haïti. Le CHCL dépend, depuis son ouverture en novembre 2012, de l’Université d’État d’Haïti (UEH) et hérite directement des structures administratives et pédagogiques vétustes de cette institution déliquescente. Après cinq ans d’existence marqués par des moments considérables de dysfonctionnement, la succession de deux conseils de gestion, le CHCL n’a toujours pas de projet académique voire un plan d’action à court terme. En conséquence, sa première promotion (2012-2015) est encore dans les limbes.

Ainsi, il est nécessaire, voire urgent, de proposer des solutions durables, de promouvoir de manière décisive la formation de qualité destinée à l’emploi et au développement, afin de permettre à l’enseignement supérieur et à la recherche en Haïti, à l’UEH et au CHCL en particulier, de sortir de son sommeil dogmatique.

En ce sens, comment résoudre l’équation formation-emploi-développement afin d’instituer une université au « service à la société » qui crée l’espoir en offrant des diplômes ayant une valeur réelle et en formant des individus susceptibles de contribuer au développement humain ? Comment, in fine, affirmer l’originalité de l’être haïtien dans le XXIe siècle, techniciste et matérialiste ? Autant de questions qu’il est possible de se poser, à l’orée de cette nouvelle année académique et à l'occasion de ce cinquième consternant anniversaire d’ouverture du CHCL.

Passer d’une offre de formation inadaptée à l’assurance d’une formation de qualité et utile

Que propose l’Université d’État d’Haïti à la société haïtienne confrontée aux dures réalités de l’existence en cette période instable de marasme économique? Autrement dit, que fait l’UEH pour améliorer cette existence dont le reste du monde ne retient que des images d’une société haïtienne ravagée par la faim, la pauvreté, les maladies ; des images d’une Haïti en proie aux problèmes écologiques et environnementaux, à la surexploitation des populations déshéritées par des oligarchies insatiables ; des images d’un pays où règnent la corruption, le népotisme et l’impunité ? Quelle contribution propose l’UEH pour atténuer les faits et les maux à l’origine des clichés qui collent à la peau des Haïtiens et Haïtiennes tels des stigmates presque indélébiles?

À l’issue de cette réflexion, je compte démontrer comment cette université pourrait répondre aux attentes de la société haïtienne déshéritée si, et seulement si, elle arrive à se redéfinir pour sortir d’une crise structurelle de pensée qui remonte à son avènement. Cette institution qui aspire à jouer un rôle significatif dans une Haïti tourmentée par des mutations aussi rapides que profondes ne pourrait échapper à une réforme en profondeur.

Les questions qui précèdent, et bien d’autres, ont été posées sous différentes formes depuis la mise en place des premiers établissements d’enseignement supérieur. En 1810, dans le Royaume du Nord, dirigé alors par Henry Ier, l’école de médecine et de chirurgie est restée ouverte jusqu’en 1820. Joseph Balthazar Inginac, secrétaire général de la présidence entre 1816 et 1843, annonce la création d’une Académie d’Haïti le 4 janvier 1823, placée sous la direction du professeur et médecin Pescaye, qui recrute sur concours et offre des formations non seulement en médecine, mais aussi en droit, en astronomie et en littérature.

Les premiers cours de médecine débutent le 15 janvier 1823. Le directeur de l’Académie, M. Pescaye, promulgue le 15 mars 1823, son règlement intérieur, qui fixe la durée des études médicales et celles du droit à quatre ans. Les examens de médecine comprennent l’anatomie, la physiologie, la pathologie interne, les opérations chirurgicales, la médecine légale, l’hygiène et la clinique. Les élèves poursuivant le parcours en droit subissent des évaluations en droit romain et en droit civil, en procédure civile, en code de commerce, en code pénal et en code d’instruction criminelle. Les évaluations contiennent deux phases : oral et écrit. Après avoir subi les examens avec succès, l’étudiant obtient un diplôme qui lui donne le droit d’exercer sa profession sur tout le territoire d’Haïti. L’étudiant qui obtient de bonnes notes dans les matières indiquées ci-dessus, est admis à soutenir publiquement une thèse sur un sujet de son choix, moyennant l’approbation du travail par le directeur de l’Académie, qui lui octroie le titre de docteur.

Le secrétaire d’État de la Justice, de l’Instruction publique et des Cultes, dans un projet de loi rédigé et soumis au Parlement en 1847, recommande la création d’une université haïtienne avec ses facultés, ses grades et ses fonds particuliers. La loi du 29 décembre 1848 prévoit la fondation de plusieurs académies pour l’enseignement des lettres et des sciences, qui ne se sont jamais matérialisées. L’école de médecine et de chirurgie de Port-au-Prince continue à fonctionner, mais dans des conditions exceptionnelles, au point qu’elle est complètement désertée par les étudiants. La loi mentionne trois diplômes pour les études de lettres et des sciences qui sont le baccalauréat, la licence et le doctorat. Pour les études de droit, il n’en existe que deux : la licence et le doctorat. Néanmoins, il est écrit dans cette loi que nul ne peut être licencié en droit, ni docteur en médecine, s’il n’est bachelier ès lettres. Les droits universitaires sont fixés à 20 gourdes pour le baccalauréat, 40 gourdes pour la licence et 60 gourdes pour le doctorat, exigibles en partie avant l’examen, l’autre partie devant être payée au moment de la délivrance du diplôme. Le candidat qui n’est pas reçu est remboursé de la moitié des droits versés à la caisse de l’université.

Les instituteurs attachés aux écoles particulières ou communales, qui préparent les concours d’accès aux diplômes universitaires, jouissent de l’exemption du service militaire. La détention des diplômes n’est cependant pas obligatoire pour les institutrices. L’Université d’Haïti reconnaît et admet l’équivalence des diplômes délivrés par des universités étrangères. La loi du 27 juin 1859 vient réorganiser l’enseignement du droit en Haïti et la durée des études est réduite à trois (3) ans (pour de plus amples informations, voir à ce sujet, Délide Joseph, L’État haïtien et ses intellectuels. Socio-histoire d’un engagement politique de 1801 à 1860, Port-au-Prince, éd. Le Natal S.A., 2017 « prix d’histoire 2015 »).

L’injonction du service à la société

Le but de ma démarche est d’identifier les stratégies et les moyens qui peuvent consacrer l’intégration de l’UEH à la société haïtienne. Cette intégration passe par la transformation des institutions existantes qui appuient ce qu’il est convenu d’appeler le développement national dans ses dimensions politique, économique, sociale et culturelle.

Depuis la fin des années 1990, il est de notoriété publique que l’UEH et les différentes facultés de droit et des sciences économiques de province n’assument pas convenablement les fonctions sociales traditionnellement dévolues à ce type d’institution. En dépit des alertes répétées des penseurs critiques et des pressions sociales, l’UEH n’est pas parvenue à prendre en compte les besoins de l’économie et de la société qu’elle dessert. Les appels des penseurs critiques à diversifier les programmes de formation et de recherche en fonction des exigences du développement national ont rarement dépassé le stade du discours d’orientation politique.

Il est ainsi reproché à l’UEH l’inadaptation de ses programmes d’enseignement et de recherche. Cette inadaptation tient au fait que les programmes des facultés et des écoles de droit de province ne forment pas les diplômés à résoudre les problèmes auxquels fait face la population haïtienne dans sa quête de satisfaction de ses besoins fondamentaux. Les programmes d’enseignement et de recherche de l’UEH n’appuient pas le processus du développement régional des départements et encore moins les efforts de survie des sociétés rurales traditionnelles d’Haïti.

Toutefois, à partir des années 1990, sous l’impulsion de l’effervescence politique, certaines facultés de l’UEH avaient consenti des efforts appréciables en vue de diversifier l’offre de formation. La plupart de ces facultés ont cependant favorisé l’accès du plus grand nombre à l’enseignement supérieur au détriment de la qualité de la formation dispensée. Là encore, je constate a posteriori que cette ouverture n’avait répondu qu’à des visions idéologiques et politiques. Initialement, la raison d’être de l’enseignement supérieur et de la recherche en Haïti était de démontrer la capacité de « l’homme noir », et d’Haïti en particulier, à abriter des centres de formation de niveau supérieur et à produire des diplômés de ce niveau d’enseignement. Il ne s’agissait pas d’en obtenir une certaine rentabilité ni une adéquation de ses programmes aux réalités haïtiennes. Mais les élites politique, culturelle, économique et intellectuelle ont-elles vraiment mesuré les implications d’une telle politique sur le long terme ?

La forte demande d’enseignement supérieur qui a résulté d’abord de l’accroissement naturel de la population, puis la scolarisation (toujours insuffisante) de jeunes du niveau de l’enseignement primaire et secondaire ont entraîné l’engorgement des structures d’accueil à l’UEH, et le dépassement des ressources d’encadrement disponibles. L’accentuation de la crise économique et l’assujettissement de l’État haïtien aux programmes d’ajustement structurel sont venus mettre en exergue l’inadéquation des programmes d’enseignement. Celle-ci est illustrée, entre autres, par les difficultés qu’éprouvent les diplômés à s’insérer dans le marché de l’emploi ou à créer leurs propres structures de production ou de services.

Par ailleurs, aucun changement fondamental n’est constaté du côté des autres rôles sociaux de l’université qui découlent de ses fonctions de création et d’adaptation des connaissances, de formation à la recherche, de conseil et de service à la collectivité. Par leurs activités de recherche, les universitaires n’ont pas apporté l’appui espéré à la croissance économique et au développement social, culturel, économique et politique. Par exemple, ils n’ont pas contribué à améliorer le sort des communautés rurales laissées dans l’ignorance par le système éducatif postcolonial. Les communautés rurales haïtiennes se trouvent encore plus marginalisées à cette heure de la mondialisation de l’économie et du savoir, inhérente à la révolution des technologies de la communication.

L’appui que l’UEH fournit à la société haïtienne, à la croissance économique et au développement national est donc demeuré de portée peu significative. Je postule que l’enseignement supérieur en Haïti contribue à appauvrir la société haïtienne au lieu d’être le moteur de son développement. Par le fait qu’il absorbe plus de ressources (coût de la formation) qu’il n’en produit et que sa contribution au développement national est inférieure à ce qu’elle pourrait être. Contrairement à la critique répandue par les responsables de l’UEH sur la part maigrichonne du budget national allouée à cette institution, je défends l’idée que cette part, aussi faible soit-elle, ne sert pas la société haïtienne, dans la mesure où les diplômés formés ne répondent pas aux besoins de l’économie nationale et les offres de formation sont socialement injustes et économiquement inefficaces.

Des études approfondies doivent être consacrées à la crise de l’enseignement supérieur en Haïti, et à l’UEH en particulier, afin d’énumérer les causes et les conséquences de l’inadaptation des programmes de formation et de recherche par rapport aux besoins de la société et aux exigences de l’économie. Elles devraient également énumérer les causes et les conséquences de leur inadaptation par rapport aux exigences du marché du travail. Bien peu, cependant, analysent les processus de planification du curriculum universitaire pour identifier et décrire ses lacunes et ainsi que les points sur lesquels il faudrait agir pour changer l’UEH en profondeur.

Faire du CHCL un cas d’école

En cinq ans, le CHCL confirme malheureusement ce triste bilan. En effet, les crises structurelles que connaît cette institution depuis son ouverture semblent cheminer, comme dans les autres entités de l’UEH, vers les mêmes résultats d’inadaptation et d’inadéquation des programmes de formation, de dépassement des structures d’accueil et de la capacité d’encadrement. Les problèmes sociaux et économiques en Haïti frappent de plein fouet les corps professoral et administratif. Les problèmes de salaire, liés à la dévaluation de la gourde haïtienne et à l’extraversion de l’économie, condamnent à la clochardisation les enseignants qui se confinent à la divulgation des savoirs produits par des étrangers, sans pouvoir aspirer à être le producteur de leur propre savoir.

La précarité de la vie universitaire au CHCL explique en grande partie la répétition des mouvements de grève. Les deux termes, grèves et CHCL, entretiennent depuis 2012 un véritable contrat de confiance, renouvelé annuellement, dans le plus strict respect de l’engagement. Cette liaison est en passe d’être fatale pour l’avenir de la société haïtienne. Le CHCL se trouve alors étouffé par un pouvoir central (le rectorat) qui ne cède pas un pouce d’autonomie administrative, pédagogique et financière ; par des mouvements d’enseignants, administratifs et étudiants qui précarisent les pouvoirs dévolus aux instances universitaires, pédagogiques et administratifs.

Le CHCL souffre de multiples dysfonctionnements dont l’implosion inhérente à une croissance des effectifs (première promotion, constituée de près de 2.000 étudiants, toujours active sur les lieux) qui n’avait été ni prévue, ni préparée mais subie ; l’absence de liaison organique et suivie avec la vie productive qui conduit le CHCL à vivre replié sur lui-même ; la non-implication de la majorité des étudiants dans la gestion de certains organismes et instances de l’institution.

En effet, ces problèmes se retrouvent dans d’autres entités de l’UEH, mais au CHCL ils prennent une envergure exceptionnelle, qui s’explique par le haut degré d’attente du public et des promesses alléchantes non tenues des autorités. Les revendications à la formation continue et aux bourses de perfectionnement du corps professoral, constitué d’une population très jeune qui vient juste, dans de nombreux cas, de terminer le master, sont récurrentes. Le corps administratif se plaint de l’absence de services sociaux de base qui sont légitimes dans une institution digne de ce nom. La situation est encore rendue plus complexe au CHCL par l’absence d’associations ou de syndicats, susceptibles de porter un message commun et d’être l’interface des autorités. La volonté politique de résoudre les problèmes par la négociation fait cruellement défaut, ce qui généralement entraîne des actes répréhensibles et des actions radicales.

Au même titre que les autres entités de l’UEH, le CHCL est visiblement resté en marge de la réforme des programmes, des structures de gestion et des modes de gouvernance opérée par certains centres universitaires des pays de la Caraïbe en réponse aux évolutions socioéconomiques du monde moderne. Le CHCL devra d’abord négocier une marge d’autonomie financière, administrative et pédagogique au Rectorat de l’UEH afin de pouvoir se doter de structures nouvelles, de l’interdisciplinarité, de l’obligation de rendre des comptes à la société, d’une administration efficace, de programmes de formation et de recherche pertinents aux besoins de la société, et d’un fonctionnement démocratique. Autant d’atouts qui manquent encore à l’UEH. Ce manque a maintes fois été présumé, mais il n’a, à ma connaissance, pas été systématiquement démontré. Or, une réforme en profondeur du CHCL qui tiendra compte de la tridimensionnalité de l’enseignement supérieur formation-emploi-développement, aura des impacts à court terme sur le fonctionnement des autres entités de l’UEH et à moyen terme sur la société haïtienne. C’est le défi majeur de ma génération.

Le CHCL est ainsi placé à la croisée des chemins. Il lui faut édifier les conditions d’une réforme en profondeur. Pour moi, une telle réforme passe par l’exploitation intelligente des acquis théoriques et pratiques du développement curriculaire, suivant un processus de planification et de gestion stratégique. De plus, elle exige la présence de véritables dirigeants universitaires et un leadership éprouvé et éclairé. Ces nouveaux dirigeants éclairés doivent, de manière concertée, élaborer de projets éducatifs qui répondent aux besoins générés par les mutations profondes de la société et répondant aux principaux défis auxquels notre région caribéenne doit faire face.

Cette recommandation reprend, en les réactualisant, les aspirations de la population haïtienne et celles des jeunes Haïtiens. En même temps, elle reconnaît de facto que les multiples séminaires de sensibilisation et d’initiation à la planification éducationnelle organisées à l’intention des responsables des différentes entités de l’UEH n’ont pas produit les effets escomptés sur les programmes de formation. L’enseignement et la recherche à l’UEH n’ont pas changé alors que le contexte économique, social, culturel et politique est en perpétuelle mutation. Pour former une nouvelle génération d’Haïtiens capables de faire face aux exigences de l’économie du savoir, l’UEH ne doit-elle pas s’ouvrir aux disciplines et aux technologies émergentes en se dotant d’une capacité de recherche et de formation à la recherche dans ces domaines ?

Délide Joseph Docteur qualifié en histoire contemporaine à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS-Paris) Enseignant-chercheur au Campus Henry Christophe de Limonade (CHCL-Limonade) Chercheur rattaché au Laboratoire Caribéen de Sciences S Auteur
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