Forces Armées d’Haïti, nouveau chef d'état-major : homme du passé ou du futur ?

Publié le 2017-11-30 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Jodel Lessage a été nommé par le président de la République lieutenant-général et chef d’état-major des Forces Armées d’Haïti (FAd’H) le 17 novembre 2017. Avec ces grade et titre, il est chargé d'entreprendre les travaux relatifs au rétablissement, à l'organisation et au fonctionnement de l’armée haïtienne. Dans le contexte actuel, en plus d'exercer la fonction de commandement dans la définition et la conduite des activités militaires, le lieutenant-général Lessage doit orienter et mettre en place les structures opérationnelles de l’armée nouvellement reconstituée. Au poste de commandant en chef (article 264-1 de la Constitution), cet ancien membre de l’armée démobilisée est le visage sur lequel on peut voir la direction que va prendre les FAd’H dans les années à venir. Ne revient-il donc pas à se demander si Jodel Lessage est un homme du passé ou du futur ?

Un homme du passé qui regarde Haïti dans un rétroviseur et tenterait de reconstituer les FAd’H comme elles étaient avant sa démobilisation en 1995. Une armée au service du pouvoir politique pour réprimer les opposants politiques. Une armée avec la même philosophie et les mêmes structures de commandement et d’organisation que l’ancienne institution militaire. Une armée arbitre du jeu politique à la place du vote des citoyens pour mettre et démettre les présidents et du Parlement pour faire et défaire les gouvernements. Une armée comme bouclier pour protéger ce système économique et social. Une armée au-dessus du pouvoir civil. Une armée qui ignore les instances de règlement des conflits et s'érige en juge. Une armée dans laquelle chaque militaire se comporte en petit chef. Une armée dont les membres échappent à la justice en cas de violation des droits des citoyens. Une armée à composante unique qui ne tient pas compte de sa propre dénomination de « Forces armées » synonyme de plusieurs armées. Une armée dont les unités sont installées dans des casernes calquées sur une structure administrative et territoriale morcelée. Une armée exerçant des fonctions de police et fait de la Police nationale d’Haïti (PNH) une force supplétive. Une armée dont certains militaires sont en détachement dans les équipes de sécurité des membres des pouvoirs exécutif et législatif. Si certaines décisions peuvent renvoyer Jodel Lessage au passé d’autres permettraient de le classer en homme du futur.

Un homme du futur qui regarde Haïti dans un pare-brise et se doit de mettre en place une armée capable de répondre aux enjeux d'aujourd'hui et de demain. Une armée au service du pays et non à la merci d'un pouvoir politique ou d’une classe sociale. Une armée qui n'accomplira pas des missions relevant de la police, de la douane, des gardes forestiers ou d'autres forces de sécurité intérieure. Une armée avec au moins trois composantes : terre, mer et air (article 264 de la Constitution). Une armée avec un haut état- major interarmé et un état-major pour chacune des armées. Une armée avec des organismes interarmés (écoles supérieures, services de santé, renseignement militaire, etc.), des académies et des centres de formation pour chaque armée. Une armée avec un corps de police militaire pour éviter que ce soient les troupes de combat qui aillent en appui à la PNH au cas où celle-ci aurait besoin des services des FAd'H. Une armée avec un corps du génie ouvert aux scientifiques et techniciens de tous les domaines. Une armée qui s'associera avec l'université et l’industrie pour faire de la recherche fondamentale et appliquée. Une armée préparée pour intervenir sur les différents théâtres d'opérations (cyberguerre, guerre asymétrique, guerre urbaine, lutte contre le terrorisme, etc.). Une armée avec des forces spéciales et en état de préparation opérationnelle. Une armée capable de défendre et de se projeter au-delà du territoire national. Une armée avec une doctrine d'intervention clairement définie par la loi. Une armée dont le commandant en chef n’est autre que le président de la République, détenteur d’un mandat populaire. Une armée dans laquelle le lieutenant-général exerce la fonction de chef d’état-major.

Comme nouveau chef d’état-major des FAd’H, le lieutenant-général Jodel Lessage va être jugé sur ses actes. Ses décisions diront s’il appartient au passé ou au futur. Se projeter dans le futur se fait dans le présent qui ne peut ignorer le passé. Dans ce sens, l’histoire de cette institution militaire est à prendre en compte dans la reconstruction de l’armée d’Haïti. Bien qu'elles soient une institution constitutionnelle, les FAd’H n’ont pas été remobilisées sur la base d’une caution légitime du fait de son lourd passé. Cette armée ne peut plus se comporter en passager clandestin caché derrière l’épopée de l’indépendance de 1804 qu’elle n'a pas fait ou de la légalité institutionnelle pour justifier sa raison d’être. Pour retrouver sa légitimité, s’intégrer pleinement dans la société et participer au développement du pays, elle doit prendre le ticket de la démocratie et de la modernité. Dans le cas contraire, les FAd'H courent le risque d'être une institution en sursis.

Me Blair CHERY, Av.

Docteur en droit

Professeur aux Universités

blairchery@gmail.com

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