Quand l’argent parle, la vérité se tait…

Publié le 2017-12-01 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Jameson Francisque

J’ai attendu des jours avant d’écrire sur ce sujet. Pas parce que je n’en avais pas l’envie ni parce que la politique, dans ce « singulier petit pays », me dégoûte. J’ai attendu parce qu’en bon Haïtien, je sais que tout scandale ne nécessite que quelques jours pour s’oublier. Quelques jours pour que n’en subsistent que de vagues hochements de tête de citoyens découragés, nourrissant des envies d’ailleurs. Et parce que je sais qu’ici, très souvent, ce que l’on voit, ce que l’on croit, est tout le contraire de la réalité, la vraie. J’ai donc attendu que tous les remous autour des fonds Petrocaribe soient apaisés, pour faire entendre ma voix. Pour dénoncer certes, mais aussi pour supplier car nous méritons bien une chance de savoir ce qui se trame réellement.

Comme vous, pour la plupart en tout cas, j’ai étudié à l’école le procès de la Consolidation. À l’époque, ce n’étaient que de vagues notions d’histoire, rapidement mémorisées pour ce 9 ou ce 10 dans mon carnet de leçons, pour faire sourire mes parents. Je n’avais pas compris grand-chose. Corruption, malversation, des mots. Rien que des mots qui résonnaient creux dans ma tête d’enfant.

En grandissant, j’ai compris qu’il aurait fallu mille autres procès, tant les dignitaires – et les fonctionnaires – de l’État se servaient sans vergogne de leur position de pouvoir pour piller le peu qu’il nous restait. Comme si voler un pauvre faisait de vous un riche. Comme si enlever le pain de la bouche d’un peuple affamé vous rendait moins misérable.

PetroCaribe en est la preuve la plus actuelle, la plus criante, et peut-être la plus grande. Des présidents de la République, des Premiers ministres, des ministres, des firmes, tous sont impliqués, de loin, de près, de très près. Ce jeudi 30 novembre, les sénateurs devront statuer sur le rapport de la commission d’enquête. Le pays entier sera suspendu à leurs lèvres, mais en réalité nous ne nous attendons à rien de concret. Ils se contenteront de dénoncer, car après tout, nos élus ont eux aussi bénéficié des largesses de l’État à ce qu’on dit. Projets de développement par-ci par-là pour leurs communes… Nous supposons que ce développement est encore au stade de projet, cela expliquerait pourquoi il est invisible.

Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui est impliqué dans cet imbroglio de malversations. Malheureusement, au lieu de chercher véritablement à poursuivre les concernés, certains feront la vedette, d’autres se positionneront pour les futures élections en champion anticorruption, et d’autres encore prendront des dispositions pour protéger leur clan politique, leur famille d’intérêts.

Rapport partiel, partial, politique, injuste, les adjectifs fusent de partout pour qualifier le travail de la commission sénatoriale. Nous, simples citoyens que nous sommes, nous ne voulons pas savoir si le rapport est politique ou s’il est injuste. Nous voulons savoir s’il est vrai. Nous voulons savoir si 1.4 milliard de dollars se sont envolés en ne laissant que quelques traces comme des hôpitaux sous-équipés, des infrastructures routières surcôtées, des lycées sans professeurs et un viaduc qu’on nous présentait comme la nouvelle révolution du transport.

Nous voulons un procès. Nous voulons des têtes, des condamnés, des acquittés ( le cas échéant), et une leçon pour les voleurs d'aujourd'hui, et pour les repentis de demain, qui leur inspirerait de la crainte chaque fois qu’ils compteraient s’approprier les biens de la communauté. Ils nous doivent cela. Cette fois-ci, ce ne seraient pas que des notions d’histoire incomprises, mais un exemple tracé à jamais. Ainsi, bien mal nous en prendrait, nous autres jeunes désireux de remplacer cette classe politique désuète et pourrie (surtout pourrie), d’émuler ces mêmes actions répréhensibles.

Jeudi, je serai devant la télé à défaut d’être dans l’arène. J’observerai attentivement les gestes, les prises de parole, les controverses. Je ferai attention pour découvrir ceux qui veulent que l’on oublie et ceux qui veulent que l’on sache. Ainsi, je saurai vraiment si la vérité se tait quand l’argent parle.

Jameson Francisque francisquejamy@gmail.com @jamy_ht/@tous_nos_maux Auteur

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