Madeleine Lagazy/«Terre d’enchantements»

La part de littérature en nous

Publié le 2017-12-29 | Le Nouvelliste

Culture -

Et si chaque être humain portait (ou cachait) en lui une part de littérature ? Je me proposais, le dimanche 27 août, de creuser cette idée quand dans la soirée je captai l’émission «Littérature sans frontières», présentée sur Radio France Internationale par Catherine Fruchon-Toussaint qui recevait, pour la rentrée littéraire en France, Chantal Thomas qui sort au Seuil «Souvenirs de la marée basse».

Il s’agit, selon Madame Fruchon-Toussaint, d’une cartographie de l’enfance, de la transmission de la passion de la mer... Mes oreilles attentives ont surtout capté un membre de phrase : «Un récit très personnel». Or, je m’étais proposé de démontrer que, sans jamais avoir couché sur la feuille blanche ses dispositions pour le récit (d’une tranche de vie), tout individu porte en lui une part de littérature.

Dans ma prime jeunesse, j’avais été marqué par le récit «Terre d’enchantements» de Madeleine Lagazy (nom d’emprunt, sans date, approximativement 1953-1954, Imprimerie de l’État). Dantès Bellegarde, le préfacier, fait part de la rencontre : «Une petite Parisienne –vingt ans à peine– rencontre dans un restaurant des bords de la Seine un jeune homme à la peau bronzée et aux yeux ardents. Et c’est le coup de foudre.»

Plus loin : «La petite Parisienne en quête de bonheur, c’est Michelle Lagny ; l’étranger à la peau bronzée et aux yeux ardents, c’est l’Haïtien Claude Marcilly... Les voilà mariés et installés en Haïti. » À Paris, Claude a fait de brillantes études de droit. De retour au pays, il ouvrira un cabinet d’avocat, entamant ainsi une carrière professionnelle. Il se forge une clientèle.

Sa femme Michelle se fait des amies dans son nouveau pays d’adoption. Elle s’haïtianise, avoue-t-elle à Maud, son amie délaissée depuis qu’elle a quitté Paris, il y a déjà deux ans. C’est d’ailleurs à Maud que Michelle fera la narration de son coup de foudre pour le bel Haïtien.

Il y a là sa conception romanesque de la vie de couple. Comme dans un traveling arrière au cinéma. Le suspense est entier dès ses premières confidences. Le lecteur a soif de connaître la suite, c’est-à-dire la période haïtienne de son parcours de femme épanouie et comblée pour avoir rencontré l’homme de sa vie et surtout d’avoir rallié l’adhésion de ses parents (à son projet de mariage, quoique promise à un autre soupirant) jusqu’à recueillir la sympathie spontanée de ses beaux-parents. Il n’y aura que Armonize, la nourrice de Claude, à jalouser Madame Marcilly. Du moins, ainsi perçoit-elle le premier contact avec la deuxième maman de son mari.

Pour le moment, au lieu de plonger dans l’exploration de la suite du récit, je choisis –question de méthode– des morceaux succulents de «Terre d’enchantements». C’est ma façon de les partager avec le lecteur, la lectrice. Allons-y.

Aidée par ses qualités d’écriture, et surtout par son talent de narratrice, Madeleine Lagazy entraîne le lecteur dans un récit très personnel. Pour qu’on ne me soupçonne pas de lui jeter des fleurs de façon imméritée, comme à mon habitude je préfère lui laisser la parole. Quelques extraits vraiment saisissants dans lesquels elle laisse le lecteur sous le charme. De superbes images descriptives, en effet.

«Au Gros Morne, nous admirâmes un coucher de soleil grandiose. Vrai disque de feu, il illuminait la montagne, incendiait la mer en rouge éclatant. Graduellement, ce rouge vif se muait en jaune-orangé et disparaissait à la limite de l’horizon. La mer redevenait une plaque bleutée aux reflets métalliques. » (p.69) Michelle Lagny vient de débarquer au quai où l’attend sa belle-fille. En voiture et en caravane, c’est l’ascension vers Pétion-Ville. Ce qui nous vaut ce coup de pinceau sur sa palette.

Poursuivons. Une femme accroupie fait la cuisine pendant que des paysans, revenus des champs, font un brin de causette : «Sa figure est empourprée par les feux de deux réchauds posées devant elle. À la main droite, elle tient une spatule en bois avec laquelle elle remue, dans une vaste chaudière remplie d’huile, des poissons, argent la minute d’avant, qui en sortent dorés et croustillants. Dans l’autre chaudière, des patates, aussi joliment dorées que les frites d’une cuisinière bruxelloise, mijotent dans un flot d’huile écumante.» (p.71)

Après ce regard posé sur la cuisinière, Madeleine Lagazy s’extasie devant le spectacle qu’offre l’astre lunaire : «La lune enveloppait la montagne violette, grandiose et farouche, d’un voile argenté qui atténuait sa dureté, la rendait attirante, étrange. La mer, sans une ride, venait mourir à nos pieds, en un liseré d’écumes blanches. Contre le rivage, elle expirait avec un grand murmure. Elle reflétait la lune et était toute pailletée de gemmes brillantes qui lui renvoyaient les feux de la ville.» (p. 72)

Le couple Claude et Michelle Marcilly, après avoir séjourné dans la maison familiale, décide de s’installer dans leur ‘’home’’. «Nous la trouvâmes au moment où nous nous y attendions le moins. Nous nous promenions pour le plaisir de flâner, de profiter de cette belle fin de jour, à l’heure où l’ardeur des midis tropicaux s’affaisse, où l’air fraîchit, où, du haut d’un palmier clair, limpide, retentit le ricanement d’un ‘’charpentier’’. Nous aperçûmes au coin d’une rue des volets clos qui émergeaient d’un bouquet d’arbustes. Cette maison, dérobée à la vue de tous, enfouie derrière les ‘’paresseux’’, les ‘bougainvilliers’’ rouges et violets et les minuscules roses grimpantes, nous plut. Nous la louâmes sans plus tarder.» (p. 74)

Chez la romancière, ces touches descriptives se ramassent à la pelle.

Jean-Claude Boyer Auteur
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