Azor : le pouvoir de communiquer, d’hypnotiser, d’interpeller les dieux

Publié le 2017-11-14 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

« De tous les Haïtiens que j’ai rencontrés, Azor est celui avec qui je communique le mieux », dixit Madame Eiko Nakano, présidente de l’Association des amis d’Haïti à Nagoya au Japon. Madame Nakano ne parle qu’une langue : le japonais. Azor ne parle qu’une langue : le créole.

En Haïti, durant les carnavals et les spectacles du groupe Racine Mapou d' Azor, des individus venant du pays et de la diaspora tombent en transe. Comme une vague, un premier groupe arrive à s’éclater, à atteindre le « climax ». C’est une jouissance à nulle autre pareille. C’est peut-être la manifestation la plus vraie d’une symbiose entre les hommes et les dieux. Ceux qui ne sont pas atteints par la première vague s’occupent de calmer, de rassurer ceux qui sont en transe. Plus tard, ils seront aussi maîtrisés quand leur tour viendra.

Comment expliquer ces deux phénomènes extraordinaires? D’une part, situé aux antipodes d’Haïti, le Japon est un pays d’une culture millénaire sans aucun réel contact avec l’Afrique. D’autre part en Haïti, le vaudou est et demeure le socle même d’une culture forte et riche.

Au Japon où j’ai été l’ambassadeur d’Haïti pendant 12 ans, Azor fut la pièce maîtresse de la culture haïtienne que j’offrais en partage au peuple japonais. Azor fut mon « boulpik ». En effet, de Tokyo à Hiroshima et des Shinto « Shrine » aux temples bouddhistes, Azor transcendait toutes les barrières de langues ou de cultures. Quel que soit le lieu du spectacle, j’étais certain que tous les spectateurs japonais allaient rentrer chez eux satisfaits d’avoir vécu une expérience unique qu’ils garderont dans leur mémoire pour le reste de leurs jours. Deux heures de spectacle sans arrêt et pas un signe d’impatience ni de fatigue de la part des Japonais alors qu’ils ne comprennent pas un mot de ses chansons et ne sont pas familiers avec ces rythmes pour la plupart puisés des péristyles. C’est le silence absolu, l’attention soutenue, le public est littéralement hypnotisé par la voix, le charisme et la virtuosité d’Azor au tambour.

Azor est tout aussi puissant quand il accompagne des musiciens haïtiens tels qu’Eddy Prophète, Beethova Obas, Emeline Michel, Boulo Valcourt, etc. Le CD « Créole Jazz in Japan » enregistré avec Eddy Prophète au piano live à Fukuyama témoigne de la versatilité d’Azor et de sa capacité à s’adapter à des musiques et des rythmes qui ne sont pas nécessairement du mouvement racine. Le CD « Haïti Japon Cœur-à-Cœur » dans lequel deux musiciens japonais de « Chakuhachi » flûte japonaise et de « KOTO » ont pu communier avec Azor pour créer une musique à la fois sensuelle, mystique et fabuleuse. Ce CD est un classique que tous les mélomanes haïtiens doivent posséder.

À la Plaine-du-Nord durant la fête de Saint Jacques Majeur, j’ai eu l’opportunité de découvrir ce qu’Azor et « Racine Mapou » d’Azor représentent pour une grande majorité d’Haïtiens. En effet, des gens sont venus de la diaspora et de partout dans le pays pour participer à cette fête champêtre et presque exclusivement pour assister aux spectacles d’Azor. Je les regarde avec attention alors qu’ils exhibent leurs bijoux et des robes de très grande valeur. Les boissons de toutes sortes coulent à flots. Je vois trois jeunes, un homme et deux femmes qui sont évidemment frère et sœurs, je vois un homme habillé très drôlement avec un boubou africain, je vois une petite fille habillée comme si elle allait à l’église pour sa première communion.

Finalement, le spectacle commence. Et tout ce beau monde en chœur chante, scande avec Azor presque toutes les chansons, les unes après les autres. Comme pour garder la tension très haute, Azor ne s’arrête pas. La totalité des chansons interprétées par Azor et son groupe sont celles de cérémonies vaudou ou de péristyles. C’est avec une joie immense et évidente que tout le monde chante avec Azor des chansons qui font partie de leur enfance, de leur jeunesse, de leur vie. Le trio des deux sœurs et de leur frère particulièrement revivent, je présume, des moments familiaux de grande intensité.

Brusquement, j’entends un bruit juste à côté de moi. L’homme habillé en boubou est par terre. Il est tombé. Il est comme une couleuvre qui se faufile vers le centre de la piste de danse. Personne n’est surpris. La musique devient de plus en plus intense. L’homme en boubou est sur la piste de danse à côtoyer tous les autres qui dansent sans problème. Il n’y a aucune réaction de rejet ou d’étonnement des autres. Les deux sœurs et le frère continuent à chanter avec de plus en plus d’intensité.

Plusieurs autres sont tombés en transe. Et comme s’il s’agit d’un événement très particulier, l’une des deux sœurs quitte son siège et se dirige vers la piste en dansant. Elle n’est pas tombée, mais elle est visiblement possédée. Comme des abeilles vis-à-vis de leur reine, les hommes et les femmes qui dansent sur la piste se ruent vers elle. Tout le monde veut danser avec elle. Les femmes comme les hommes «grouillaient » contre son corps. Comme si la communication entre eux se fait par le sexe. Si vous avez un souhait, allez-y, offrez votre corps et vos vœux seront exaucés! Pourquoi elle ? Selon ce que j’ai appris du manager d’Azor, elle est possédée par OGOU FERAY, le dieu de la guerre. Le manager a enveloppé une bouteille de rhum Barbancourt dans un mouchoir rouge et est allé la remettre personnellement à la dame en lui faisant une demande très spécifique.

J’ai scruté autour de moi à la recherche de la petite fille en robe de communion. Finalement, là voilà assise toute seule à une certaine distance de moi. Sa maman et son papa sont tous deux sur la piste en transe. Je me rapproche d’elle avec discrétion. Je la trouve pensive et peut-être inquiète. Je donnerais l’or du monde pour savoir ce qui se passe dans sa tête. Je n’ai pas osé la questionner. Cette soirée a dû la choquer sinon la posséder pour le reste de ses jours.

Impensable ! Comment expliquer ces deux phénomènes d’un côté au Japon où Azor demeure aujourd’hui encore le musicien haïtien le plus connu et de l’autre côté cette musique qui envoûte, qui provoque la possession chez les vodouisants ? Je laisse le soin aux anthropologues et aux ethnologues de trouver une explication, si explication il y a.

Le moins que l’on puisse dire est qu' Azor était un surdoué, une personnalité rare qui émerge dans une société tous les 100 ans. Il était de ces hommes qui marquent fortement la vie de ceux ou de celles qu’il côtoie ! La société où il a vécu n’est plus la même après son passage ! Musicalement, Azor a innové en créant au tambour des rythmes qui n’existaient pas avant lui et en apportant à la chanson mystique et vodouesque une nouvelle tonalité tout en gardant son caractère sacré. Cette voix de baryton est certainement l’atout le plus puissant d’Azor. Sa capacité de chanter et de simultanément s’accompagner au tambour est digne des prouesses d’un grand maître. Nos jeunes musiciens d’aujourd’hui doivent utiliser les œuvres d’Azor comme une source intarissable de rythme et de mélodie. C’est ça l’héritage sacré et combien précieux qu’Azor nous a légué.

Durant les 12 années au cours desquelles Azor a visité le Japon, il est devenu un ami, un frère. Mais à aucun moment, il n’a questionné mes croyances religieuses. Notre amitié était basée sur le respect mutuel le plus absolu. Azor symbolisait pour moi l’excellence, la loyauté et le sentiment d’appartenance à un pays qui lui était très cher.

Je ne saurais terminer sans rappeler les paroles d’une chanson qu’Azor et moi prenions souvent plaisir à chanter ensemble :

“Boukmann O nan bwa kayiman

M nonmen non w m pa detounen w nan bwa kayiman

Papa Boukmann O nou gen ase

Papa Boukmann O nou rive nan topouto

Peyi n an divize

Lafanmi dozado

Nou pate fè BWA KAYIMAN

Pou n sèvi etranje »

De Marcel Duret, ex-ambassadeur d’Haïti à Tokyo duret12@yahoo.com Copyright © Marcel Duret Novembre 2017 Auteur

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