Politique haïtienne : Discours modernes, gestion irrationnelle

Publié le 2017-11-10 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Que l’on soit croyant ou pas, l’on répète à l’envi et l’on reconnaît que la « PAROLE » a une grande capacité transformatrice. Toutefois, on ne semble pas saisir que cette « PAROLE », pour avoir sa pleine potentialité de changement, doit être constamment dans un ordre et répétée avec foi. Que vient faire la foi dans un discours politique ? la foi c’est cette croyance que l’on met dans une pensée, une posture, une parole ou une action anticipant déjà les effets ou les résultats.

Le discours politique haïtien, durant ces vingt-cinq dernières années, est méthodologiquement bien articulé, avec une posture politiquement correcte pour l’international. Mais, quand on l’analyse ou le synthétise avec minutie, c’est le grand zigzag, aucune constance, aucune croyance idéologique, donc aucune attente. C’est la grande improvisation.

Toutefois, le grand hic, c’est l’irrationnalité dans les comportements qui va foirer tout projet de politique publique. Quand nous parlons d’irrationalité, elle est d’abord psychosociale, avec des conséquences désastreuses, catastrophiques sur l’économie et la politique.

Pour être concis et pouvoir capter l’attention de tous, la méthodologie que nous allons adopter dans ce texte va opposer deux ou trois discours, politiquement corrects, à l’irrationalité collective haïtienne :

1. Discours sur la souveraineté. -

La souveraineté est la capacité d’un pays d'avoir la maîtrise de sa population par des recensements systématiques et de doter ses citoyens de documents d’identification fiables pour une meilleure prise en charge des politiques publiques.

Irrationalité dans les comportements : « Bondye kontem Dyab pa kontem » l’Haïtien ne se laisse pas compter, rien de ce qui est chiffre ne sortira comme information personnelle ou familiale. Que ce soit le vrai jour de sa naissance, le nombre d’enfants, le numéro de sa maison. Si c’est pour tirer un avantage, les chiffres s’orienteront en lien avec ses intérêts. L’acte de naissance en soi reste une pièce mystique et mythique à cacher au point que la chaleur et l’humidité le détruisent fort souvent. Le papier timbré blanc est encore un autre élément mystique, très prisé dans les contrats de sociétés secrètes, le prix souvent est insoupçonnable causant même des ruptures de stock à la DGI, ouvrant ainsi la voie aux faussaires.

Conséquence.- Les politiques publiques liées à l’état civil sont systématiquement foirées, actes d’état civil non fiables, problème d’anonymat et de double compte aussi. Par ainsi, l’Etat n’est pas en mesure de protéger la petite enfance, parce qu’incapable de prévoir la quantité de vaccins pour les zéro à cinq ans. Le nombre effarant de sur-âgés dans nos classes pousse systématiquement à une déperdition en milieu scolaire. L’Etat est incapable de planifier un programme de logement, puisqu’il est dans l’impossibilité de prévoir combien de jeunes rentreront en couple exercice fiscal après exercice fiscal.

2. Discours sur la saine gestion des biens publics ou la rationalité des dépenses publiques.-

Tous les justificatifs des lois budgétaires de ces vingt-cinq dernières années sont motivés par l’austérité et la rationalité dans les dépenses de l’Etat .

Irrationalité dans les comportements : Est-ce que vous savez qu’aucun président de la République, aucun président de Chambre, aucun remplaçant de grands commis de l’Etat, aucun chef de projet, aucun directeur de lycée, aucun commandant de police, aucun doyen de tribunal, ni commissaire du gouvernement, ni président de cour par peur d’être empoisonné ou envoûté n’utilisera la voiture de fonctions, le fauteuil, le bureau déjà utilisé par son prédécesseur? Ils préfèrent contourner les règles de la comptabilité publique et de marché public, casser l’éthique publique pour obtenir de nouveaux mobiliers et automobiles par des biais, rien que pour éviter d’utiliser ceux des prédécesseurs présumés dangereux. Rappelez-vous un président qui s’est fait livrer son fauteuil, le jour de son investiture, sur le podium.

Conséquences politiques : Les boîtes de l’Etat sont constamment vidées de leur contenu, victimes de vols, d'incendies provoqués, de casse organisée, dont l’unique objectif est d’éviter le mauvais sort au nouvel arrivé, et ce au détriment du Trésor public.

3. Discours sur la continuité de l’Etat.-

Il est indéniable que la politique publique, c’est comme l’éducation, ça se transmet, et chacun y met du sien. C’est connu et admis partout, qu’on doit avancer sur les traces du prédécesseur. Donc, tous les grands commis de l’Etat ont juré de respecter la continuité de l’Etat.

Comportements irrationnels. -

On serait étonné de voir que deux grandes irrationalités rompent la passation du flambeau et la continuité de l’Etat : d’abord, la poignée de main en Haïti, le jour de son investiture, est entourée de toutes sortes de mythes et de psychoses. Donc, pour éviter de presser la main soit à son prédécesseur, soit à son successeur, des attitudes aussi bizarres que variées peuvent casser toutes les règles de protocole ou de politesse publique. De véritables scénarios hollywoodiens : Arrêté de nomination sorti aux heures indues, prise d’assaut du bureau avant que le prédécesseur le sache et l’empêche d’y entrer par tous les moyens, ou bien s’absenter sans motivation aux cérémonies d’investiture, ou accuser un long retard ; ensuite, soit l’on fait la mainmise sur les effets personnels de l’autre pour obtenir son silence, sa docilité après éviction, ou l’on fait détruire tout le fond de ses tiroirs pour être à l’abri de la sorcellerie.

Conséquences : Chaque grand commis de l’Etat emporte et traite les dossiers de l’Etat, ou du moins les plus importants, chez lui. donc, en cas de changement inattendu, tout est perdu pour l’Etat et bien gardé chez le grand commis. Donc, pour les nouveaux, réinvention de la roue, gaspillage, rupture brusque de politique, disparition de dossiers, des œuvres d’art et des cadeaux publics. Par ailleurs, à l’arrivée de nouvelles équipes, des secrétaires, personnels de soutien sont virés injustement et illégalement ; mais certaines fois, eux aussi, ont la part belle, au grand dam de l’Etat, ils s’enrichissent des effets de l’évincé ou de l’Etat sans protestation de quiconque, puisque tous sont candidats à un retour d’ascenseur.

Certains diront, peut-être, que l’auteur de ce texte a exagéré un peu les faits, d’autres s’empresseront de lui demander des solutions à ces maux. Mais permettez qu’il vous soit rappelé que la peur en Haïti est partout et qu'elle est créatrice de démons. Combien d’intellectuels « francisés » nommés à un poste ou voulant s’y accrocher débarquent sans gêne, en plein midi, en marchant à reculons avec une bouteille d’un litre de décoction ou un coq vivant sous les aisselles, dont les sorts finiront dans l’espace public? Combien de nos politiciens font casser les églises et tabernacles pour se procurer des objets sacrés, ou bien sont suspectés de vol de bébés qui serviront d’offrandes sacrificielles, lors des campagnes électorales? Combien de nos présidents, au mépris de la laïcité de l’Etat, imposent prières ou cérémonies religieuses ou mystiques dans les espaces publics? Combien de décisions de politiques publiques prises sur la base de l’irrationnalité (rêves, révélations, manifestation d’un esprit, rele nan govi, etc. )? Rappelons-nous comment un arrêté, pris à minuit, avait mis les rues de Port-au-Prince sens dessus dessous le lendemain matin.

Nous avons tous échoué en habitant concomitamment deux mondes différents : l’irrationnel et la modernité. D’un côté, l’irrationnel qui est nos peurs, nos limites, nos incapacités, notre patriarcat, nos mythes, notre machiavélisme, et nos marronnages, lesquels ont constitué notre for intérieur et guidé notre quotidien; de l’autre, et en même temps, la modernité qui transpire dans nos discours d’assimilés au politiquement correct, miroitant ainsi nos singeries, la somme de nos lectures et voyages, nos postures de civilisés, nos bluffs pour égaler le gréco-latin que nous revendiquons en apparence. Une telle réalité, un tel jumelage ne nous permettra jamais de construire un pays où il fait bon vivre. Combien d’entre nous sont prêts à reconnaître nos laideurs et à y renoncer par un vrai acte de foi prononcé dans une PAROLE enracinée dans des actes de modernité et de développement pour le bien de la postérité ?

Me Daniel JEAN

1er nov. 2017

Daniel_jean50@yahoo.fr

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