Clinton et Haïti

Publié le 2017-11-03 | Le Nouvelliste

Editorial -

Il y a de cela 25 ans, le 3 novembre 1992, William Jefferson Clinton, Bill Clinton, était élu à la tête des États-Unis d’Amérique comme 42e président. Il prêta serment le 20 janvier 1993 et passa huit ans à la Maison-Blanche, mais bien plus longtemps à s’occuper des affaires haïtiennes au plus haut niveau.

À son arrivée au pouvoir, Clinton poursuivit la politique initiée par George Bush de contingentement à l’encontre des tenants du coup d’État du 30 septembre 1991. L’embargo déjà en place sous Bush devint total. Avant la fin du mandat légal de Jean-Bertrand Aristide après plusieurs tentatives de trouver d’autres issues, c’est une invasion militaire qui rétablit la continuité démocratique en Haïti. Clinton devint alors le deuxième président américain en moins d’un siècle à avoir ordonné le débarquement de troupes américaines en Haïti.

Bill Clinton sera aussi le premier président américain en exercice après la première occupation (1915-1934) à effectuer une visite officielle en Haïti. Cette escale de quelques heures du premier semestre de 1995 allait en appeler d’autres au fil des années. Clinton finira même par devenir un Monsieur Haïti. Il multiplia les promesses et pesa de tout son poids dans des décisions haïtiennes. Le puissant et encombrant ami avait des amis et, pendant plus de vingt ans, pour satisfaire les intérêts de son pays ou ses points de vue, pour aider ou pour être utile, il sera tour à tour président d’un pays ami, émissaire spécial des Nations unies pour Haïti nommé par le secrétaire général des Nations unies après les cyclones dévastateurs de 2008, puis, après le séisme de janvier 2010, il prendra le leadership dans la coordination des efforts d’assistance internationale à Haïti pour finir coprésident de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH).

Grand conseiller de plusieurs présidents haïtiens, coprésident du Fonds Clinton Bush pour Haïti, membre du Conseil consultatif présidentiel sur le développement économique et l'investissement, (CCPDEI/PACEGI), Bill Clinton sera décoré en moins d’une année -les 12 juillet 2010 et 21 juillet 2011- par deux présidents haïtiens, René Préval et Michel Martelly, pour ses efforts au service d’Haïti. La deuxième fois, il recevra l'une des plus hautes distinctions décernée par l'État haïtien : Grand-Croix plaqué or de l'Ordre national Honneur et Mérite.

Bill Clinton jonglera pendant les années d’après le séisme avec plusieurs casquettes (ONU, CIRH, Fonds Clinton-BUSH) et deux chapeaux : celui de la Clinton Fondation et un autre pour la Clinton Global Initiative. Il sera tour à tour philanthrope, attaché de presse de luxe pour Haïti et chercheur d’investissements avec toutes les dérives potentielles que le mélange des genres peut provoquer.

Comme il se fâchera avec Jean-Bertrand Aristide, celui qui l’amena à s’engager dans le dossier haïtien, il coupera les ponts avec René Préval sur de graves différends dans la conduite de la reconstruction et ses liens avec Michel Martelly finiront par se distendre. En dépit de ses efforts, Bill Clinton ne nous emmènera ni sur la route sûre et stable de l’État de droit et de la démocratisation, ni sur celle de la reconstruction, ni même sur celle de l’investissement.

Ces vingt-cinq dernières années, l’aventure Clinton et Haïti laisse un goût amer dans la bouche de tous ceux qui s’y sont approchés de trop près. Des milliards ont changé de mains, des rêves ont été déflorés, la misère multifaces est restée intacte en dépit de l’engagement du président, puis de l’ex-président des États-Unis d’Amérique dans et envers le plus petit pays de l’hémisphère.

Clinton avait tout calculé, sauf l’orgueil et la volonté têtue des hommes d’ici qui veulent rester maîtres de leur destin. Il s’était aussi trompé de planète. On ne peut pas téléporter le succès. Comme la révolution, la démocratie et le développement s’exportent très mal. Bill Clinton restera un grand président américain, mais ne sera qu’un Blanc de plus sur la longue liste de ceux qui ont échoué en Haïti ou que nous avons échoué à utiliser à bon escient.

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