La sculpture en Haïti au XXe siècle : La tôle découpée

Mémoire

Publié le 2017-10-10 | Le Nouvelliste

Culture -

Les fers de Georges Liautaud connurent un énorme succès et lui valurent une renommée internationale. Dès 1955, ses œuvres sont montrées au Houston Museum of Art. Par la suite, ses expositions à l'étranger se sont multipliées. Au nombre de celles-ci, il faut compter une présentation à la biennale de São Paulo en 1959. Alors qu’augmentait la demande pour ses pièces qu’il créait en trois dimensions, la disponibilité du matériau de base (les clous de rails) diminuait. Il dut alors se tourner vers la tôle et s’adapter à ce nouveau matériau qu’il a traité dans une quête presque obsessionnelle de la troisième dimension.

La tôle, c’est du métal, du fer par exemple, laminé pour obtenir des feuilles.

Celles-ci peuvent être courbées, découpées, martelées ou repoussées avec l’aide d’un poinçon. Les feuilles de tôle sont utilisées dans des toitures et servent aussi à la fabrication de barils. L’huile, entre autres produits de consommation, arrive en Haïti en barils et ces derniers sont utilisés comme réserve d’eau, par exemple. Ils sont autrement très disponibles. C’est donc la tôle des barils d’huile que Liautaud va travailler.

Passant à la tôle qu'il a découpée, Georges Liautaud a diversifié ses thèmes. À côté de ceux que lui inspirent la religion populaire et sa mythologie, l'artiste a beaucoup traité des sujets inspirés par la vie des hommes et des femmes qu’il côtoie quotidiennement. Il a traité aussi, mais plus rarement, des thèmes inspirés de l'histoire. Il a probablement été influencé par les peintres qu'il fréquentait au Centre d'Art et qui, dans les années cinquante, ont privilégié le charme des scènes de la campagne haïtienne. Sur la tôle, il a dessiné ses personnages avant de les découper. Son dessin est grossier et il est bien entendu limité par la bidimensionnalité du support, mais le sculpteur qu'il était a recherché pourtant le relief. Il a repoussé alors le métal ou ajouté souvent à l'effigie plate un élément qui s’en détache. Cette quête de la troisième dimension l’a obsédé pendant toute sa carrière. On voit ainsi dans certaines de ses pièces une astuce, une lamelle de métal qui sert d’appui, ou encore sa manière de tordre les pattes d’un animal, permettant à cette œuvre, comme toute sculpture, de tenir debout de manière autonome.

Son succès auprès des étrangers n’a cessé d’augmenter. Ceci l’a poussé à simplifier son travail, à simplifier aussi ses techniques. Il a alors créé des matrices qui lui permettaient de reproduire ses œuvres afin de répondre à la demande de ce marché. Le succès de Georges Liautaud a toutefois été relativement limité dans le milieu haïtien et ceci malgré l'exposition permanente de ses œuvres au Musée d'Art Haïtien, au Centre d’art et sa participation à de nombreuses manifestations de groupe organisées en Haïti. Ce n'est pas le matériau utilisé qui en fut la cause. Comme on a pu le voir dès le début des années soixante-dix, l'artisanat a donné à la tôle une dimension que Liautaud lui-même n'avait pas soupçonnée. Le milieu haïtien, en vérité, a reproché à Georges Liautaud sa manière de traiter le métal. On a dit, par exemple, qu’il ne comprenait pas bien ce matériau. Dans un texte, «L’art du métal découpé», paru dans le quotidien Le Nouveau Monde en mars 1983, Denise Larue décrit les œuvres de Liautaud comme étant «un travail qui manque de fini». «On souligne chez lui, ajoute-t-elle, malheureusement une certaine médiocrité esthétique ; la facture est grossière, la ciselure est impropre…».

Paradoxalement, c’est ce côté grossier, brut, qui a plu à la clientèle nord-américaine et européenne. Les tôles découpées de bidons d’huile de Georges Liautaud portaient la sincérité de leur créateur. Il n’avait aucune formation artistique, ce qui explique sa création d’œuvres différentes des stéréotypes. Celui qui a la possibilité d’aller au-delà de la forme peut se laisser séduire par la vision singulière de l’artiste, par ses images dépourvues de couleurs, ses pièces à l’aspect poétique ou imaginaire, ou les deux à la fois. Tout son quotidien y est passé et le vodou qui a été sa culture lui a offert de quoi nourrir son imaginaire. Celui qui s’attarde à la forme pourra possiblement comprendre la frustration de l’artiste.

Imaginez son obligation, dans la représentation d’une femme enceinte, de lui mettre son gros ventre sous le bras. Pour un artiste qui a créé l’arbre aux serpents, c’est un problème. Il a alors tenté de trouver une manière de partir à la conquête de l’espace en accrochant, par exemple, une valise, réalisée en tôle pliée, à la silhouette d’un notable.

Cet essai lui avait alors ouvert la voie. C’est par un procédé identique que Georges Liautaud a fait une série de pièces plates, les a mises ensemble, les a reliées et est arrivé ainsi à créer un ensemble. C’est ainsi qu’il a représenté une charrette tirée par des bœufs. On sait qu’il s’inspirait de son environnement. C’est donc cette image qu’il voyait souvent dans les champs de canne de la plaine du Cul-de-Sac qui lui a donné la grande satisfaction de faire une œuvre majeure en trois dimensions. Il a d’ailleurs repris l’expérience quelques fois avec succès. Et, comme on va le voir, cette obsession pour la troisième dimension, Georges Liautaud l’a communiquée aux frères Louis-Juste qui ont été ses élèves.

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