Élégie pour une princesse

Publié le 2017-11-10 | Le Nouvelliste

Société -

Kern E. JEAN-FRANÇOIS

« La force, c’est le courage de se tenir debout, le pouvoir de regarder la douleur en face, lui sourire, et continuer malgré ses coups. »

Qu’est-ce que la souffrance ? Lorsqu’un objet apprécié ou chéri disparaît, que ce soit le travail, un être bien-aimé, la reconnaissance de sa dignité propre, une vie sans souffrance physique, c’est cela la souffrance.

Ou, plus exactement, c’est à ce moment que la souffrance se fait sentir. Ce qu’elle est, je l’ignore. Pendant des jours, j’ai réfléchi à ce sujet. Puis soudain, alors que, fasciné, je contemplais les scintillements de la lumière crépusculaire rose orange sur l’eau presque calme, une pensée me submergea ; je ne comprenais rien à la souffrance. À la douleur, oui, celle d’une entaille dans le doigt, ou d’une fracture osseuse. Mais du chagrin et de la souffrance, non rien du tout. La souffrance est un mystère profondément ancré dans notre existence. Elle n’est évidemment pas un mystère dont la réalité est mise en doute. La souffrance masque son visage tout en se manifestant à chacun.

Nous sommes un dans la souffrance. Certains individus sont riches, d’autres brillants ; certains sont des forces de la nature, d’autres sont admirés pour leur art. Mais tous souffrent. Car tous, nous éprouvons le sentiment d’estime et d’amour ; et dans le cours de notre existence actuelle, l’estime et l’amour s’accompagnent toujours de souffrance. Dans ce monde, l’amour est un amour souffrant. Il est vrai que certains ne souffrent pas beaucoup ; c’est tout simplement parce qu’ils n’aiment pas beaucoup. La souffrance est le lot de celui qui aime. Si je n’avais pas tellement aimé Delly Marie-Viarla, je ne serais pas la proie d’une telle agonie.

Voici le commandement du Dieu saint, dit Jésus : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » En nous ordonnant d’aimer, Dieu nous offre son concours pour nous aider à souffrir.

Et, somme toute, le célèbre écrivain français Alfred de Musset, cet homme d’expérience, de conclure : « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître

Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. »

Ces réflexions me sont venues à l’esprit après avoir longuement médité sur la futilité de cette vie, la précarité de l’existence et la vanité des choses ici-bas.

À Port-au-Prince, le jeudi 14 septembre aux premières lueurs du jour, sous un ciel de perle grise, tandis qu’on le présumait le moins, qu’on se disait qu’elle continuerait encore la violente bataille de l’existence, elle vécut, la jeune Delly Marie-Viarla, sans avoir même modulé une dernière fois, à ceux qu’elle affectionnait, la note qui réconforte tant, après ce départ inoubliable. Hélas ! À destination de la tombe commune à tous les humains.

C’est certes une grande perte pour ceux qui l’ont connue, qui ont sû les rêves nobles qu’elle portait en son être, ces qualités rares, qui, demain, eussent fait d’elle une femme de volonté, d’une persévérance sans égale.

Cette mort prématurée vient jeter en ceux qui furent les siens une plainte des plus moroses : car outre qu’elle les appauvrit d’une des meilleurs d’entre eux, mais elle enlève à leur affection une de ces jeunes combattantes qui, aux heures d’amers désespoirs, aux moments de vrais désenchantements, où tout s’apprêtait à draper les âmes du deuil des désillusions les plus mornes, savaient leur apporter un souffle de renouveau.

Notre amie se recommandait, par des dons de franchise et de sincérité profondes. Aussi, ce sont eux, qui, après notre pèlerinage en ce monde, conservent en cette tombe invisible que chacun porte en soi le subtil parfum de notre existence. Elle ne se laissait jamais aveugler par le prestige de ces choses légères qui se fanent tôt: les vanités. Et chaque fois, le spectacle des faits journaliers venaient l’instruire de leur expérience, elle en concevait le néant. C’est peut-être pourquoi nos larmes ne suffisent pas toujours à contenir dans leur chaude sérénité ces émotions douloureuses que nous éprouvons à la pensée de ceux qui ne sont plus.

Marie Viarla imposait par une philosophie faite toujours de résignation. À vingt ans, elle avait acquis la presque maturité d’une femme sage. Si la mort jalouse ne s’acharnait à nous enlever ce que nous chérissions le plus, nous lui eussions dit de nous laisser Marie-Viarla ; car celle-ci fut une de ces piocheuses pleines de sève fertile, de vigueur féminine qu’on ne recrute pas souvent dans le rang de ceux qui sont.

Nous voudrions relater ici une page longue du roman de cette existence courte; mais, sous l’impression de ce départ subit, notre tristesse est trop muette.

Je voudrais pleurer, pleurer sans cesse aux souvenirs ineffables que cette jeune dame, partie à l’aube de ses vingt-sept printemps, a laissé dans ma mémoire et celles des autres. Mais cela serait contraire aux prescriptions qu’elle se rappelle avoir prises de sa sagesse, de son courage, de sa lucidité dans les moments sombres de la vie.

Que puis-je te dire encore ma tendre sœur spirituelle, en ce moment ultime et sacré! Que puis-je t’offrir sinon mon amitié, ma fraternité et mon affection qui, elles, pour toi, ne mourront jamais!

Dors tranquillement, chère Marie-Viarla, dans le calme sépulcral de ton sommeil dernier. Ces multiples regrets que nous éprouvons, nous tes frères et sœurs Témoins de Jéhovah, nous les vivrons longtemps, et de nos cœurs qui exhalent l’intéressante senteur des fleurs mauves, où circule la perpétuelle retombée des jours de mélancolie sombre, nous ferons un reliquaire où ils seront fidèlement conservés, et d’où tu entendras monter, à nos minutes décevantes, le murmure plaintif de nos plus chastes prières…

J’adresse, avec les larmes aux yeux et le cœur plein d’amertume, mes affectueux compliments de condoléances à tes père et mère, ton frère, tes sœurs, aux autres parents et alliés si profondément éprouvés.

Paix à ton âme et au revoir princesse! Rendez-vous au matin de la résurrection !

Kern E. JEAN-FRANCOIS

kernjeanfrancois@yahoo.fr Cell phone 3815-4561

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