Mireille Pérodin Jérôme / Interview

Piasa : une excellente opportunité pour l’art haïtien sur le marché mondial

En novembre 2014, Mireille Pérodin Jérôme était commissaire haïtienne de l’exposition rétrospective Haïti: deux siècles de création artistique au Grand Palais. Du samedi 14 au jeudi 19 octobre 2017, elle sera à la maison de ventes aux enchères Piasa, à Paris. Le Nouvelliste a rencontré cette galeriste des ateliers Jérôme qui soutient l’idée que « cette vente est une excellente opportunité pour repositionner l’art haïtien sur le marché mondial ».

Publié le 2017-10-09 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste (L.N.) : Après l’exposition Haïti: deux siècles de création artistique au Grand Palais, la maison française Piasa, à son tour, accueille à Paris du côté du faubourg Saint-­Honoré, une vente aux enchères d’art haïtien de 1940 à nos jours. Parlons-en?

Mireille Pérodin Jérôme (M.P.J.) : L’idée d’une vente aux enchères pour soutenir la renaissance du Centre d’art a été évoquée dès les premiers échanges avec nos partenaires, la Fondation Daniel et Nina CARASSO, La FOKAL et la Fondation pour le rayonnement de l’art haïtien qui d’ailleurs a été créée dans la foulée.

Le succès de l’exposition de novembre 2014 au Grand Palais a été un facteur d’incitation majeur à l’organisation de cette vente aux enchères avec PIASA. Le public a pu découvrir à l’occasion la trajectoire de la production artistique haïtienne sur plus de deux siècles ainsi que la force et la diversité du bouillonnement contemporain.

La vente aux enchères est actuellement considérée comme un élément essentiel du marché de l’art. Chaque année, environ 2 millions d’objets sont mis en vente par ce biais, ce qui représente un tiers du marché. Ce mode de transaction commerciale pour ses qualités de garantie et d’exigence tend à prendre le dessus sur les procédés traditionnels de vente.

Le pari du Centre d’art et de ses partenaires est de faire jouer la fonction régulatrice de la vente aux enchères afin de rétablir cette institution culturelle haïtienne dans son rôle de référence assurant le respect des règles du marché et apportant les garanties d’authenticité et de transparence nécessaires à ces échanges.

L.N. : Comment s’est constituée cette sélection?

M.P.J. : Pour l’occasion, le Centre a constitué un comité d’experts qui a opéré une sélection rigoureuse d’œuvres majeures à partir des galeries haïtiennes et des ateliers d’artistes. Certaines œuvres ont été choisies dans la collection destinée à la vente du Centre d’art. Pour l’essentiel, 94 lots et une soixantaine

d’artistes. Un choix extensif qui part des Pionniers de la peinture populaire en passant par les Modernes, puis les Esthètes pour aboutir aux Contemporains. Nous avons aussi tenu à associer la jeune création à cette opportunité.

Renchérir sur l’art haïtien

L.N. : On a vu les catalogues de vente présentés par AuctionFR. Il faut être présent in situ pour renchérir. Comment cela se passe-­t-­il ?

M.P.J. : Les règles du jeu sont simples. Les œuvres sont présentées au public par un adjudicateur qui lance un prix de base auquel répondent les enchérisseurs jusqu’au prix final. L’œuvre est adjugée au plus offrant. Les enchérisseurs qui ne pourront faire le déplacement peuvent aussi traiter en ligne. Un site présentant les lots et le catalogue a été monté en conséquence.

Le catalogue CDA/PIASA, Haïti : l’exception artistique est par ailleurs très beau et disponible en ligne. J’invite le public à visiter le site

http://www.piasa.fr/node/153297

Pour renforcer la promotion, un concert de musique haïtienne organisé par le Centre d’art avec la participation de James Germain, Beethova Obas, Melissa Laveaux, Ayiti Coles, se tiendra au New Morning le dimanche 15 octobre. Cette activité a reçu le support de la FOKAL, de l’ACP, de la Fondation UNIBANK et de la BNC.

L.N. : Comment se manifeste l’implication des galeries en dépit de l’esprit de compétition auquel on est habitué dans ce secteur ?

M.P.J. : La galerie d’art est un acteur essentiel du marché. Elle favorise la rencontre entre artistes et collectionneurs. Toutefois, ici et ailleurs, les effets de la crise économique et de la mondialisation forcent les galeries à se repositionner. La chaîne commerciale internationale tend à être dominée par les foires, les ventes aux enchères, les biennales internationales, lieux de visibilité par excellence pour les galeries et les artistes.

En Haïti, depuis plus de trente ans, nous assistons à l’effondrement progressif des galeries. Les causes en sont les interminables crises sociopolitiques et principalement l’absence de politique publique et de prise en charge par les secteurs d’affaires comme cela se fait ailleurs.

Outre le soutien aux artistes qui est primordial, le principe de soutenir l’activité des galeries en Haïti fait partie des préoccupations du Centre d’art. Aussi, les avons-­nous impliquées dans cette opération; mais il est évident qu’il nous a fallu, comme pour les artistes, faire un choix. Cette vente aux enchères, la première de cette ampleur, n’est cependant pas la dernière.

L.N-­ Après l’exposition d’art haïtien au Grand Palais en 2014 -­2015, et le « buzz » provoqué par le record de vente atteint par une œuvre de Jean Michel Basquiat, pensez-­vous que cette vente aux enchères chez PIASA sonne l’heure pour la relance de l’art haïtien sur le marché international?

M.P.J. : Cette vente est une excellente opportunité pour repositionner l’art haïtien sur le marché mondial. Une telle force créative, un tel jaillissement, une si grande richesse qui alimente depuis près d’un siècle l’économie du pays ne devrait pas être abandonnée à la seule initiative de l’artiste et des entreprises culturelles. Elle doit faire l’objet d’une conscience claire de l’obligation de prise en charge, comme je l’ai dit plus haut.

L’enjeu au Piasa

L.N. : Quel est l’enjeu de ce projet pour le Centre d’art ?

M.P.J. : Avec cette vente, le Centre d’art entre dans une nouvelle étape de sa renaissance et renoue avec sa fonction de moteur sur le marché.

Dès sa fondation en 1944, le Centre d’art a été le vecteur qui a donné l’impulsion aux principaux courants artistiques qui devaient étonner le monde. En 1945, l’exposition de La Havane a révélé les artistes populaires; en 1946 à Paris, ces artistes se sont donné une identité visuelle en inscrivant l’art haïtien sur la carte culturelle mondiale; en 1950, les peintres populaires sont appelés à décorer la cathédrale épiscopale Sainte-Trinité à Port-­au-­Prince, moins de dix ans après la campagne contre le vaudou.

L’acte de peindre et de sculpter atteignit ainsi un niveau de démocratisation qui en fait une profession socialement valorisée. Le Centre d’art a été le véhicule de cette avancée.

Violemment touché par le séisme de 2010, le Centre est resté fermé au public jusqu’en 2014. Depuis sa réouverture, une gouvernance solide a été reconstituée, composée d’un conseil d’administration, d’un conseil scientifique international et d’une équipe permanente. Plusieurs chantiers ont été menés : reconstruction d’infrastructures temporaires et création de nouveaux espaces où sont dispensés les cours et accueillis les évènements, développement d’une programmation pédagogique et culturelle, réalisation d’expositions patrimoniales, classement et conservation des archives avec l’aide d’un expert des Archivistes sans frontière, inventaire et chantier des collections avec l’aide de conservateurs de l’École du Louvre.

Malgré ces avancées, le Centre d’art ne dispose toujours pas d’infrastructures décentes et dignes de son histoire. Nous espérons également, avec cette vente, relancer la notoriété du Centre et attirer de nouveaux partenaires afin de reconstruire ce haut lieu de la culture haïtienne.

L.N. : On a vu des pièces dans les catalogues qui font envie. Nu debout de Salnave Auguste, Le mariage à Cheval de Wilson Bigaud, Porteuse d’enfants de Fritzner Lamour, Les pécheurs de Jean-­René Jérôme, Femme au chapeau rouge de Saint-­Louis Blaise. Quelle impression ça vous fait-­il ? Des œuvres de notre patrimoine culturel qui pourraient partir aux quatre coins du monde.

M.P.J. : Cette vente est au contraire l’occasion de constituer ou de renforcer les fonds patrimoniaux ainsi que de motiver les collectionneurs haïtiens.

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant

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