Donnons-nous une chance

Publié le 2017-10-02 | Le Nouvelliste

Editorial -

La grève annoncée n’a pas eu de succès ce lundi. Elle a légèrement perturbé la journée. Elle ne sera pas reconduite mardi. La semaine dernière déjà, les syndicats n’avaient pas pu aller jusqu’au bout de leur projet. Divisés, les dirigeants ont étalé dans la presse leurs divergences et leurs positions antagoniques. Certains syndicalistes ont négocié avec le gouvernement, d’autres ont échoué à se faire entendre des chauffeurs. Dans la cacophonie, les gens ont vaqué, tant bien que mal, à leurs occupations.

Les grèves n’ont été que rarement des armes politiques efficaces en Haïti. Souvent, leurs initiateurs ne sont pas clairs sur leur objectif. Sectoriel, corporatiste, politique, une grève peut avoir plusieurs objectifs ou un seul. Il faut savoir la lancer et y mettre fin. En Haïti, c’est souvent le temps et les négociations sur le tapis vert qui font la peau aux grévistes. Rarement l’objectif de départ est atteint à l’arrivée. Mais cela ne signifie pas que tout le monde est perdant.

Les chauffeurs, force de frappe de toutes les grèves, ont connu des fortunes diverses depuis 1986. Des syndicalistes ont eu les premiers rôles, mais au final la situation des transports en commun, pour les investisseurs comme pour les journaliers du volant, n’a pas changé.

Prise en otage par les grèves, la population est passive, apeurée ou concernée selon que les motifs de l’appel à la grève rencontrent ses préoccupations. Dans le cas du gouvernement Jovenel Moïse, beaucoup se demandent quelle est au juste la revendication : le budget criminel ? La lutte contre la corruption ? La bataille contre les taxes ? Il y a un flou, une grande imprécision, rien de mobilisateur. Les syndicats qui ont mélangé le ressenti et le factuel n’ont pas su communiquer leur objectif. Le gouvernement n’a pas su se défendre des reproches. Reste que l’administration Moïse-Lafontant se retrouve avec de vrais problèmes: une incompréhension de la population sur les dessous de ce budget décrié par beaucoup de secteurs et soutenu par aucun; une envie latente de se révolter chez les mauvais perdants ignorés par les vainqueurs; une insatisfaction générale devant l’ego trip des responsables qui ne pensent et ne vendent que leur projet à eux. Port-au-Prince comme en province, des escarmouches éclatent.Plombent le climat social.

Pour y faire face, chaque fois qu’un groupe organisé se rebelle et dénonce, le gouvernement tranche dans le gras des recettes espérées. Pour satisfaire les maires, les greffiers, les syndicats de chauffeurs, la diaspora, les ouvriers des factorys et qui sait qui demain? l’exécutif, en violation flagrante d’une loi fraîchement votée, son fameux budget, piétine les normes comptables et légales.

Pour ne pas perdre la face, l’État viole l’État en refusant d’introduire un budget rectificatif.

S’il ne pouvait pas le faire avant l’entrée en application du texte, depuis le 1er octobre, le ministre de l’Économie et des Finances peut mettre le train en marche. On peut rectifier, corriger, raboter, rebalancer, réécrire le budget et le réexpédier au Parlement pour les suites.

En plus des équilibres à ajuster, le gouvernement va-t-il obtenir l’aval du Parlement pour défaire l’une des monstruosités de la loi de finances 2017-2018 et abattre la pharaonique allocation du Parlement pour la construction de son futur siège? Avec les trois milliards prévus pour ériger le local, on peut faire plus dans la santé, construire un service de lutte contre incendie digne de ce nom pour la région métropolitaine (projet si cher au président Youri Latortue), restructurer le service ambulancier national, doter l’Ecole normale supérieure d’un local décent, et trouver de l’argent pour que le Parlement érige des bureaux pour ses membres.

Les trois milliards et quelques millions de gourdes, coût estimé du siège de dix étages du Parlement, ensemble de bâtiments dont les études sont encore en cours, c’est plus que le budget des ministères de la Défense (514 millions de gourdes), à la Condition féminine (196 millions de gourdes), des Haïtiens vivant à l’étranger (127 millions de gourdes), des Cultes (193 millions de gourdes), de l’Environnement (757 millions de gourdes) et de la Jeunesse et des Sports (1, 03 milliard de gourdes).

Plus d’argent donc pour un siège au service de 146 élus que l’argent mis pour six ministères qui sont au service de onze millions d’Haïtiens. Le Parlement peut vraiment faire un geste pour aider le gouvernement à sortir du bourbier de la loi de finances.

N’oublions pas les prévisions de nos meilleurs économistes: il y a plus de vingt milliards de gourdes de recettes qui sont déjà incertaines. Les mises en garde des économistes avaient été établies bien avant les rectifications sauvages du gouvernement qui a abandonné de possibles recettes pour acheter la paix sociale.

Le Parlement a voté le budget sans faire son travail de vérification-contestation-amélioration, il lui revient d'aider à ce que ce ne soit pas les rapports de force, la violence ou la loi de la rue qui impose chaque modification.

La contestation du budget est le prétexte qui cristallise mille autres contestations, ne pas bien diagnostiquer le problème éloignera des solutions.

Donnons-nous une chance pour bien lancer l’année fiscale, bâtissons sur des bases plus solides le consensus social et adossons le rêve d’un pays meilleur à un budget plus sincère.

Donnons-nous une chance de mieux faire.

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