Opinion

La littérature ne s’arrête pas au coup d’essai

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2017-10-09 | Le Nouvelliste

Culture -

La littérature est-elle une course de fond ? J’en suis venu à cette évidence quand je n’entends plus parler d’auteurs prometteurs. L’un avait fait sensation à sa première publication, un autre s’était fait remarquer pour avoir exploité un Franco-Haïtien très suggestif, un autre encore avait creusé la même veine pour ensuite rebondir et replonger dans le silence. Je comprends fort bien qu’un roman doit être peaufiné. Tant que son auteur n’a pas la conviction qu’il tient un bon filon avec le sujet choisi, le thème retenu, il ne fera pas le pas qui conduit vers son imprimeur ou son éditeur. Encore que ce dernier peut exiger des coupes, des retouches- en quelque sorte, élaguer le contenu – quand ce n’est pas le romancier lui-même qui en prend la décision.

Dans un papier inédi que je retrouve dans mes notes et daté de février 2003, je relevais ceci : « On comprend pourquoi le roman (il s’agit de Pourquoi les campêches saignent-ils » (de Jacques Godart) a été primé (prix Deschamps). Malheureusement, depuis cette entrée fulgurante dans les lettres haïtiennes, l’auteur observe un silence pesant. » J’ajoutais sous forme d’interrogation : « Qu’est devenue cette plume prometteuse ? » Le silence de Jacques Godart se prolonge quatorze ans plus tard. Est-ce à dire qu’il fut un météore ?

Le deuxièmee cas illustratif est celui de Michel Monnin, primé en 1985 par le Deschamps pour « Manès Descollines ». Parcours et chute d’un peintre de renom. Douze ans plus tard, soit en 1997, parution de « Café-amer ». Sous le titre « Monnin nouvelliste », j’avais entrepris l’étude du recueil de nouvelles. Franco-Haïtien très prisé. Depuis, le silence complet.

À la même époque, Ketly Mars, Yanick Lahens, Emmelie Prophète ... font leurs premières armes. Pour ensuite faire carrière. Dans les premières années 2000, Verly Dabel fait une entrée remarquée et poursuit encore sur sa lancée. Une prose très prisée.

Wilhem Roméus ne passa pas inaperçu avec « Grande Yaya » (1988). Suivit un long silence. Il devait rebondir dans les années 2010 avec « Mérilance » et « La fraîcheur ». La même veine du Franco-Haïtien. Un pur talent. Un lyrisme débordant.

Geneviève Vanté avait de bonnes dispositions mais a peut-être manqué de patience. À propos du dernier titre (2004) de la lauréate du prix Deschamps 2001, Gérald Job St-Juste, professeur de littérature, nous livre ses premières impressions :

« Parfum de cèdre de Geneviève Gaillard-Vanté essaie de comprendre la relation romancée qui a existé entre l’oncle de la narratrice (Véra Belmont-Kurino) et Corinne Longchamp. Des lettres écrites par l’amant de Corinne (Jack Angier) se retrouvent tout au long du roman.

L’écriture frôle l’aristocratie, notamment avec le vocabulaire empreint de périphrases.»

Je prolonge : « Elle donne la parole à ses personnages sous forme de longues tirades. En gros, une construction romanesque qui sort de l’ordinaire. Une narration inhabituelle, mais exquise, suave, qui a dû plaire aux esthètes. »

Enfin, une autre silhouette, celle de Lilas Desquiron, auteure d’un seul et unique roman « Les chemins de Loco-Miroir». Le Dr Roland Léonard se souvient :« Les chemins de Loco-Miroir, un roman dans lequel Lilas Desquiron expérimente très fortement la technique des points de vue en littérature romanesque : plusieurs voix, plusieurs personnages opinent sur un événement, un personnage, leur donnant un éclairage différent. Edriss St-Amand pensait que ce roman était digne du prix Goncourt. »

À propos de « La fraîcheur », dernier titre de Wilhem Roméus, nous prenons toujours plaisir à relayer le point de vue de Roland Léonard, un fin connaisseur de la littérature d’ici et d’ailleurs : « La fraîcheur de Wilhem Roméus. Ce roman mériterait une réimpression avec correction des coquilles orthographiques. Ce roman court et formidable condense à la fois la peinture sociale, la conjoncture historique et politique, et le fantastique. En fait de roman, c’est plutôt un beau conte pour adultes avec sa part d’érotisme.»

Ti –Mafi connaît le destin de Cendrillon. Elle devient riche au lieu d’être mariée à un prince, elle n’est pas monogame, dans la tradition de toutes les pupilles et les "chwals " d’Erzulie-Freda.»

Alors, j’en arrive à me dire que la littérature est définitivement une course de fond, et que même les gribouillages des gens de plume les suivent. Le bon grain est séparé de l’ivraie. Il faut une lente maturation pour s’épanouir vraiment. Avec le souffle du coureur de fond.

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