Réflexions autour d’une société ordonnée

(Et Haïti dans tout cela ?)

Publié le 2017-10-09 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Glodel Mezilas, Ph.D.

Depuis 1986, Haïti est en proie à des tiraillements, des tensions et des actes de violence. Pour cela, il me vient à l’esprit d’articuler une brève réflexion sur l’idée d’une société bien ordonnée en m’éloignant de toutes chapelles idéologiques ou politiques qui seraient de nature à hypothéquer le bien-fondé de l’analyse et l’impact qu’elle cherche à provoquer sur ses lecteurs. À ce titre, je considère la philosophie politique de John Rawls comme un guide ou une source d’inspiration. Autrement dit, il est possible d’imiter l’esprit d’originalité de Rawls - et non le produit de son originalité - pour penser notre « petit pays singulier ».

Ce qui ressort de sa pensée, c’est que toute société doit reposer sur des principes de justice qui fondent le vivre-ensemble. Rawls pense la justice en termes de contrat, c’est-à-dire un accord que se donnent entre eux les citoyens pour fonder l’ordre social et politique, un ordre qui n’est fondé ni sur la nature comme dans la philosophe politique grecque, ni sur Dieu comme dans la philosophie chrétienne au Moyen Âge, mais fondé sur l’homme comme sujet de l’histoire, de la politique, de la morale et du droit.

La justice comme contrat signifie l’obligation générale pour les citoyens d’obéir à la loi. Le contrat fonde les bases de l’obligation sociale, politique, juridique et justifie les normes positives du droit. Les principes de justice sont le produit d’un accord entre citoyens libres et doivent être appliqués pour le bien de la société. Malgré la diversité des doctrines morales, religieuses, métaphysiques ou politiques, certains principes de base doivent rendre possible ce que Rawls appelle la coopération sociale. La politique n’est pas seulement identité d’intérêt, mais aussi conflit d’intérêt. Mais le problème est de limiter les conflits, les tensions, les luttes, les fractures au sein de la société pour ne pas détruire son unité et sa justice. Cela signifie que le défi d’une sociétébien ordonnée est de trouver un minimum d’accord sur des principes de base qui facilitent la vie en commun. Au nom de la justice, il faut limiter nos actions, nos réactions violentes, nos décisions irrationnelles, notre rapport avec l’autre, notre vision du bien.

Sans coopération, sans consensus, sans accord, sans principes, sans respect des valeurs choisis à travers des procédures de délibération, de discussion (au sens habermassien), d’entente, de liberté et d’égalité, il ne peut y avoir de société bien ordonnée ou juste.

John Rawls est un philosophe américain qui a révolutionné la philosophie politique suite à la publication de son livre majeur Theory of Justice, en 1971. Presque tous les débats sur la pensée politique actuelle partent de ses considérations théoriques, de ses réflexions sur l’idée d’une société bien ordonnée ou juste.

En effet, Rawls reprend une vieille question de la philosophie politique depuis les Grecs, à savoir les conditions de possibilité d’une société juste, bien ordonnée. Ce qui fait la nouveauté de son œuvre, c’est que non seulement il reprend dans une perspective actuelle une vielle question, mais aussi il fait reprendre aussi ses droits à la philosophie politique tombée en décadence depuis notamment le XIXe siècle avec le marxisme, renouvelé un peu avec les travaux de Léo Strauss (Qu’est-ce que la philosophie politique ? Paris, PUF, 1992). Hannah Arendt (La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972) soulignait la transformation que Marx fait subir à la philosophie politique depuis Platon.

Cette philosophe juive départage l’histoire de la pensée politique, en montrant comment chez Marx il s’agit de réaliser la philosophie qui doit cesser d’être simplement une interprétation de la réalité. Mais chose curieuse, Theodore Adorno (Dialectique négative, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1992) argumente que si la philosophie ne s’est pas réalisée comme prévu, c’est que l’interprétation n’était pas suffisante. Ce qui implique dès lors de reprendre l’activité herméneutique. Sans établir de lien direct entre Adorno et Rawls, il est possible d’inférer que l’entreprise de Rawls vise à proposer une meilleure interprétation de la réalité pour mieux la transformer, ou tout au moins pour mieux l’organiser. D’où la problématique d’une société juste ou bien ordonnée.

Le concept de société bien ordonnée ou juste tourne autour de l’idée de justice. C’est à partir de la justice qu’il faut penser l’organisation de cette société. Autrement dit, le concept de justice est central dans sa conceptualisation, au même titre que le concept de droit l’est dans la philosophie du droit de Hegel (Les principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard, 1940). Le droit chez Hegel n’est pas seulement lié aux notions de liberté et de contrainte juridique comme il l’est chez Kant. Il est le principe d’effectuation de la liberté. Le droit devient l’ossature de l’ordre social étatique. Il est l’englobant. Comme le droit chez Hegel, l’idée de justice chez Rawls constitue le noyau dur de l’ordre social, celui sur lequel la structure de base de la société est fondée.

Pour pouvoir exposer de façon synthétique la philosophie politique de Rawls autour de l’idée d’une société bien ordonnée, nous nous référons à la traduction française de la Théorie de la justice (Éditions Points, 2009), de Justice et démocratie (Éditions du Seuil, 1993) et du Libéralisme politique (Crítica Barcelona, 2013).

Rawls considère qu’ « une société est une association, plus ou moins autosuffisante, de personnes qui, dans leurs relations réciproques, reconnaissent certaines règles de conduite comme obligatoires, et qui, pour la plupart, agissent en conformité avec elles » (Théorie de la justice ou TJ, p. 30). Il considère aussi la société comme une coopération sociale en vue d’un avantage mutuel, caractérisée par un conflit d’intérêt et une identité d’intérêt.

Dans ce cas, il faut déterminer les principes de la justice sociale qui rendent possible cette coopération, des principes qui fixent des droits et des devoirs au sein du corps social. Car « une société est bien ordonnée lorsqu’elle n’est pas seulement conçue pour favoriser le bien de ses membres, mais lorsqu’elle est aussi déterminée par une conception publique de la justice. C’est-à-dire qu’il s’agit d’une société où, premièrement, chacun accepte et sait que les autres acceptent les mêmes principes de la justice et où, deuxièmement, les institutions de base de la société satisfont, en général, et sont reconnues comme satisfaisant ces principes » (TJ, p. 31).

Mais aussi, il convient d’analyser l’origine de ces principes, leur validité épistémologique, d’autant qu’il existe plusieurs visions de l’ordre social, plusieurs conceptions du bien, de la morale, de la justice.

La théorie de la justice consiste à poser les principes de justice, ceux qui rendent possible la coopération sociale, la justice étant, selon Rawls, « la première vertu des institutions sociales ». Il précise encore que « l’objet premier de la justice, c’est la structure de base de la société ou, plus exactement, la façon dont les institutions sociales les plus importantes répartissent les droits et les devoirs fondamentaux et déterminent la répartition des avantages tirés de la coopération sociale » (TJ, p. 33). Étant donné qu’il faut légitimer les principes de justice, Rawls va partir de la tradition philosophique moderne en y puisant – tout en le réactualisant – le concept de contrat social, qu’il va remplacer par le terme « position originelle ».

En d’autres termes, c’est sur le modèle de la théorie du contrat qu’il va élaborer sa théorie de la justice : « La théorie de la justice comme équité est un exemple de ce que j’ai appelé la théorie du contrat » (TJ, p. 42). Ainsi, la « position originelle » est la situation où se trouvent les sujets au moment de décider des principes de justice qu’il convient de choisir en vue d’établir une société juste ou bien ordonnée. Les philosophes ont imaginé la notion de contrat social comme l’hypothèse donnant naissance à la société civile (État), et Rawls utilise le concept de position originelle pour imaginer la condition originelle idéale de l’adoption de ces principes de justice. Mais il y a des auteurs qui vont l’influencer en ce sens et il souligne : « Mon but est de présenter une conception de la justice qui généralise et qui porte à un plus haut niveau d’abstraction la théorie bien connue du contrat social telle qu’on la trouve, entre autres, chez Locke, Rousseau et Kant » (TJ, p. 37). Rawls clarifie l’idée de position originelle : « Cette position originelle n’est pas conçue, bien sûr, comme étant une situation historique réelle, encore moins une forme primitive de la culture. Il faut la comprendre comme étant une situation purement hypothétique, définie de manière à conduire à une certaine conception de justice » (TJ, p. 38).

Dans cette position originelle, la structure de base de la société future est établie : il s’agit des principes de justice. Elle est procédurale, argumentative et pose la question classique considérant la justice comme impartialité, en se rapprochant des perspectives aristotélicienne et thomiste. Mais Rawls, en philosophe, présente les conditions de cette position originelle. Il analyse les différentes possibilités auxquelles les sujets délibératifs pourraient être exposés à ce moment.

Dans cette position, les gens ignorent leur condition dans la future société, d’où ce que Rawls appelle le « voile d’ignorance ». Ils ignorent leurs conditions historiques, ils ne décident pas en fonction des intérêts, de la satisfaction d’un désir, d’un bonheur. Ils ne sont pas en proie à leur inclination. Ils sont des être rationnels et libres, d’où l’influence kantienne chez lui. Rawls ajoute : « J’irai même jusqu’à poser que les partenaires ignorent leurs propres conceptions du bien ou de leurs tendances psychologiques particulières. Les principes de justice sont choisis sous un voile d’ignorance. Ceci garantit que personne n’est avantagé ou désavantagé dans le choix des principes par le hasard naturel ou par la contingence des circonstances sociales » (TJ,p. 38).

Tous ont une même situation, même psychologie ; aucun ne cherche à favoriser une situation particulière. D’où l’idée de justice comme équité (fairness). Pour Rawls, « la situation initiale exprime de façon adéquate le fait qu’en dehors de la société, notre nature n’est rien d’autre qu’un potentiel pour une large gamme de possibilités » (JD, p. 38).

Dès lors, la position originelle donne lieu à des accords de principe entre des acteurs libres, rationnels et égaux. L’idée d’équité signifie que « les principes de justice sont issus d’un accord conclu dans une situation initiale elle-même équitable » (TJ, p. 39). Cette situation idéale d’équité, d’égalité et de reconnaissance mutuelle est ce qui définit les principes de justice ou les principes de base qui forment la charpente d’une société. Ces principes seront acceptés par tous parce qu’ils résultent d’un accord équitable. Selon Rawls, ces principes sont valables pour les individus et pour les institutions (TJ, p. 145). Ces principes de justice les satisfont, comme par exemple la pensée de l’État chez Hegel. Ce dernier souligne que l’État, suite à la révolution française, garantit la reconnaissance réciproque (die Annerkennung) des individus qui en sont membres. Il est l’effectivité, l’éthicité en acte. L’ordre étatique est logique, rationnel et universel comme le sont donc les principes de justice chez Rawls.

Quand ces principes deviennent la structure de base de la société, cela n’implique pas qu’il n’y aura pas de différences entre les citoyens, mais que ces différences ne vont pas remettre en question ces principes qui forment le vivre-ensemble social. La pluralité des doctrines ne va pas détruire l’unité et la justice de la société, vu que cette dernière repose sur des principes solides acceptés par tous. C’est pourquoi, à la fin de Théorie de la justice, Rawls analyse le sens de la justice, les fondements qui portent les gens à obéir à la morale, aux principes de justice. Ces principes qui sont choisis dans la position originelle et qui doivent satisfaire la raison au sens que l’État hégélien satisfait la raison.

Cependant, Rawls clarifie dans quel contexte les partenaires dans la situation initiale cherchent à choisir les principes de justice : « Il ne faut pas oublier que nous cherchons une conception de la justice adaptée à une société démocratique dans un contexte moderne » (Justice et démocratie ou JD, p. 104). Dans l’ouvrage sur le Libéralisme politique, Rawls explicite ce contexte moderne, né de la pluralité des doctrines religieuses, morales et philosophiques, suite à l’effondrement du Moyen Âge et à la naissance de la Réforme protestante. Posons-nous la question: Quels sont les principes de justice que les partenaires choisissent dans la position originelle sous le voile d’ignorance ? Rawls en révèle deux.

Rawls définit ainsi les deux principes de base de la justice : « En premier lieu, chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous qui soit compatible avec le même système pour les autres. En second lieu, les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois, (a) l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun et (b) qu’elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous » (TJ, p. 91).

Selon Rawls, ces deux principes s’appliquent à la structure de base de la société, en donnant des droits et des devoirs, en répartissant des avantages économiques et sociaux. Rawls établit une liste de libertés. Ainsi, il écrit : « Parmi elles, les plus importantes sont les libertés politiques (droit de vote et d’occuper un emploi public), la liberté d’expression, de réunion, la liberté de pensée et de conscience, la liberté de la personne qui comporte la protection à l’égard de l’oppression psychologique et de l’agression physique (intégrité de la personne) ; le droit de propriété personnelle et la protection à l’égard de l’arrestation et de l’emprisonnement arbitraires, tels qu’ils sont définis par le concept d’État de droit. Ces libertés doivent être égales pour tous d’après le premier principe » (TJ, p. 92). Le second principe renvoie à la répartition des revenus et de la richesse. Et les inégalités existantes doivent être à l’avantage des plus défavorisés. D’où le principe de différence. Selon Rawls, chaque personne bénéficie des inégalités de la structure de base (TJ, p. 96).

Ainsi, pour Rawls, ces deux principes de justice doivent être présents dans l’organisation démocratique de la société. Il a en vue la société démocratique moderne en Occident. Mais ce qui attire notre attention chez Rawls, malgré les controverses auxquelles sa pensée donne lieu, c’est l’idée que toute société juste ou bien ordonnée repose sur une conception publique de la justice, qui est l’objet d’un consensus par recoupement et qui a l’assentiment de tous les membres de la société, car ces principes ont été choisis dans une position originelle, sous le voile de l’ignorance.

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