Compagné “Ami/ Le Villate /17 septembre 2017

Au théâtre ce soir

Publié le 2017-10-06 | Le Nouvelliste

Culture -

C’est une salle remplie de spectateurs, pleine à craquer, qui accueille cette troisième ou quatrième soirée de la série « Au théâtre » de la compagnie « Ami ». Ce dimanche, malgré le manque de sièges disponibles, l’affluence continue. Les contrôleurs à la réception et à la barrière ne peuvent endiguer le flot d’arrivants et d’intéressés. On ne sait où s’asseoir.

C’est plutôt positif et c’est bon signe. Cela prouve un regain d’intérêt pour le théâtre en Haïti et les arts de la scène en général, vu que le cinéma est pratiquement mort chez nous.

Oui, mais quel genre de théâtre? Dans ces conjonctures malsaines et récurrentes d’angoisse morbide, le public privilégie l’humour, le rire pour décompresser. Ce sont des soupapes à évacuation du stress existentiel. On ne recherche pas tant un théâtre avant-gardiste ou moderne, onirique et symbolique grave ou absurde à déconstruction temporelle, que la comédie de boulevard et de mœurs, franche, réaliste ou même « naturaliste » et triviale. Les allusions à l’actualité sociopolitique, sous forme de satire de dérision cruelle, séduisent énormément. Pour nous répéter, farces et comédies sont les favorites du public.

Théâtre populaire que boudent les snobs, les becs fins, les aristocrates de l’esprit. Théâtre populaire qui plaît aux esprits libérés et aux gens ordinaires. Dialogues qui effarouchent les prudes, les oreilles chastes. Dialogues désopilants pour les âmes paillardes et coquines.

Patrice Daniel Frédéric et sa troupe « Ami » sont très sollicités par le public, avec une renommée croissante. Ils nous ont proposé quatre sketches comiques entrecoupés de deux pauses musicales et d’un poème dit par l’acteur dramaturge.

«Au ministère» est le tableau satirique du service d’admission d’une administration publique. Les citoyens et contribuables affluent. Parmi eux, des estropiés et une femme enceinte. Les deux employées affectées à ce bureau n’en ont cure et leur demandent de patienter. Elles fainéantent, prennent leur temps pour des ragots et jaser sur le zèle et l’application d’une nouvelle dactylographe affairée qui n’est pas à leur goût, inélégante, selon elles.

S’amène Féfé « phénoménal », efféminé on ne peut plus, colporteur de rumeurs, de cancans et autres « zen ». Il complète le trio et daube sur le ministre, sa vie privée. Une grande dame s’impatiente, fronde l’employée Sissy, impertinente et arrogante comme elle seule franchit la porte, pénètre de force dans le cabinet du ministre. Elle lui est… « familière » ; elle est reçue en priorité : Passe-droit commun aux services publics. Un chef de service paraît et fait des remontrances au trio, qui ne s’en soucie guère : il n’a pas d’autorité. La secrétaire du ministre, Gaëlle, paraît dans le carré et c’est une algarade sérieuse entre elle, Féfé et Sissy. Cette grande gueule de Féfé reçoit une baffe, une gifle magistrale de Gaëlle et ne peut la lui remettre. Le ministre est dans les parages, entend une remarque de Sissy, menace un peu. Tout le monde file doux. Tout se calme. Fin de l’épisode.

Ce sketch réussi est un tableau très vraisemblable de la vie quotidienne de ces boîtes de l’État, de l’incurie et du manque de service d’attention à la clientèle au citoyen. « Sèvis prese, patat pa gen po », dit un éloquent et détestable proverbe de chez nous.

N.B. Féfé est un oisif, un « sinécuriste » et parasite à la fonction mal définie.

À la première pause, se produit le chanteur « Carmelo » s’accompagnant à la guitare électrique. Il joue en première position (les quatre premières cases).La voix imite Bélo ou B.I.C, elle passe la rampe. Clichés et suite circulaire d’accords relatifs. Deux compositions « Malè » et « La màn pa tonbe ankò » sans grands effets sur l’assistance. Chanteurs à suivre. Il doit persévérer et s’améliorer.

« Les candidats » ou « Le débat », le deuxième sketch connaît un succès fou. Cette pièce met dans le mille avec son rappel de la récente conjoncture électorale. « Rasta-Lòm », « Arise Papcis » et « Saint Moïse Gwozo » participent à un débat dirigé et télévisé. Le modérateur les interroge tour à tour. Et tout ce monde étale son ignorance des dossiers de l’État, des notions élémentaires de civisme. Ils se font reconnaître par leurs slogans absurdes ou cyniques. Quand « Rasta Lòm » déchire les papiers et le questionnaire du journaliste, on voit tout de suite de qui il s’agit, on applaudit et rit aux éclats. On met donc facilement les clefs de la réalité sur ces trois personnages. Sketch bien réactualisé, réadapté.

« Equilibre », un groupe musical au répertoire nostalgique, met tout le monde d’accord avec ses « hits » universels et classiques. Ses bonnes voix nous charment par « It’s a wonderful world », « Merci » de Ansy Derose, « Y volvèr ».

« Les aventures de Sissy », le troisième sketch est un extrait de « Sara », pièce érotique et à scandales de Patrice Daniel Frédéric. Sissy étale son savoir-faire, ses pratiques magiques pour retenir ses amants et clients, vider leurs portefeuilles. Elle collectionne même des photos de leur membre viril et ainsi se fâche avec Jackie (Martine Fidèle), son amie, sa consœur et franche prostituée.

Le langage est truculent, parfois cru. Patrice Daniel Frédéric n’aurait pas du programmer ce sketch, car il y avait des enfants dans l’assistance.

Après le poème « Ils l’ont assassiné », dit par l’auteur, avec accompagnement de chanson folklorique, c’est le dernier sketch «La leçon d’anglais » qui déchaîne les rires dans la salle, mettant l’ineffable « Féfé » phénoménal dans un rôle de faux interprète.

La soirée se termine ainsi en gaieté.

Réserves- On doit faire attention aux enfants, châtier son langage en leur présence, ou ne doit pas les admettre dans les spectacles pour adultes.

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