Le rôle des instruments de production de la connaissance dans la construction d’une civilisation hégémonique

Publié le 2017-10-23 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

(Troisième Partie)

Par James Boyard

c) La stratégie d’Assimilation

Sous l’influence des revendications de certains mouvements scientifiques dissidents, dont, le mouvement « Perestroika », le système de construction de la connaissance aux Etats-Unis peut ressentir aussile besoin d’enrichir ou de renouveler ses propres cadres théoriques dans l’idée de garantir, ce que Karl Popper appelle, le progrès scientifique (1985 : Pp.319-320). Cet intérêt pour le développement continu des sciences sociales et humaines conduit généralement les grandes universités à incorporer dans leurs programmes traditionnels, de nouveaux programmes mettant en relief des schémas paradigmatiques plus alternatifs ou d’accorder des chaires d’enseignement à des penseurs critiques ou des chercheurs représentant d’autres courants théoriques émergents. Dans le même contexte, les centres de recherche les plus conservateurs aux Etats-Unis ou en Europe peuvent accepter de financer les projets scientifiques de chercheurs indépendants, de faire de la place pour leurs travaux au sein de leurs propres revues ou forums scientifiques, voire même, de chercher à se les approprier.Ce fut d’ailleurs dans ce contexte que l’APSA a été obligée de recruter en 20002, la comparatiste « qualitativiste », ThédaSkotpol et en 2003, la chercheur-féministe, Susanne Hoeber Rudolph à titre de président de l’association (Jacobsen, 2005 : 95-105).

Cependant, dans le souci de préserver une emprise idéologique sur l’évolution, l’historiographie et l’identité des sciences sociales et humaines, l’élite académique du monde occidental s’accorde pour mettre en place un mécanisme de rapprochement inter-paradigmatique, fondé néanmoins sur un double système d’intégration dûment régulé. Nous qualifierons le premier, de système de « quota » et le second, de système de « récupération » :

L’opérationnalisation du système de quota : si la nécessité de respecter l’éthique scientifique peut conduire dès fois les communautés épistémiques occidentales à accepter de cohabiter avec les tenants d’autres approches alternatives, l’intégration de ces derniers sera par contre graduée quantitativement. Ainsi, les grands centres de recherche et universités occidentaux, très partisans de l’ontologie « naturaliste » vont s’empresser d’appliquer dans le recrutement des membres du corps d’enseignant-chercheur, la « règle 1 contre 10 », c’est-à-dire, se limiter à ne recruter qu’un universitaire « post-positiviste » contre dix « positivistes ». Ce fut justement cette règle qui a été suivie par « Colombiauniversity » dans le recrutement de Robert Cox dans les années 2000.Le même procédé est mis en œuvre par la Revue américaine en science politique (APRS), qui, depuis 2002, accepte d’intégrer dans ses publications 10 à 14% de travaux de recherche, de nature « qualitativiste » (Jacobsen, 2002 : Pp.95-105).

Bien entendu, l’intérêt de contingenter le nombre des chercheurs de posture « post-positiviste » s’explique par le fait que l’élite académique occidentale, même en s’ouvrant au « pluralisme paradigmatique » souhaite tout de même conserver une suprématie, au moins, numérique au sein du système de production de la connaissance.

Ce qu’il faut en effet comprendre, c’est que les positivistes sont tributaires d’une ontologie « naturaliste », laquelle considère la réalité sociale comme un fait donné, indépendamment de la perception ou de l’intentionnalité individuelle. Sur cette base, ils estiment pouvoir appréhender et expliquer cette réalité de manière brute et objective, grâce à des outils méthodologiques quantitatifs, tels que, les données informationnelles chiffrées (statistiques, méthodes expérimentales, etc. [Moses et Knutsen, 2012 : Pp. 56-60]. Or, à l’inverse, les post-positivistes sont plus associés à une ontologie « constructiviste », ce qui les amène à concevoir la réalité sociale plutôt comme un fait construit, dépendant tant de la perception cognitive individuelle que des agrégats historiques. Cette nature « réflexive » de la réalité les pousse de préférence à privilégier les outils méthodologiques, de type qualitatif (analyse de contenu, analyse de contexte, anthropologie analytique, etc.) [Donatella et Keating, 2008 : Pp.19-39]. Mais, l’enjeu dans tout cela c’est que le courant ontologique « naturaliste » n’appréhende et n’explique le monde qu’en fonction uniquement de son propre reflet.

En effet, la réalité sociale dans le monde industrialisé, tels transformation sociale, mobilisation collective, changement politique, orientation économique (…) est plus facile à appréhender et même à prédire par des lois récurrentes, du fait qu’en étant soumises à de longs siècles d’institutionnalisation, les communautés humaines occidentales ont fini par répondre plus à des « habitus institutionnels(Bourdieu, 200 : p.272 »ou à une « rationalité en finalité » (Weber, 1971 : p. 22) plutôt qu’à des contingences cognitives ou contextuelles. Cette trajectoire facilement perceptible et prévisible de l’action sociale peut certainement être traduite plus facilement par des procédés de statistiques « descriptives » ou « référentielles », même si on peut douter dès fois de l’objectivité des conditions dans lesquelles sont produites et interprétées ces analyses de statistiques ou sont sélectionnés les cas étudiés (Gueddes, 1990 : Pp.131-150) .

Autant dire, ce sont précisément les grandes possibilités de comparaison et de rationalisation offertes, tant par l’épistémologie « positiviste » que par ses méthodes quantitatives qui font d’elle l’approche théorique la plus estimée par l’élite politico-académique occidentale, vu que sous les écailles du « naturalisme » se cachent de réelles ambitions idéologiques.

Pour preuve, en permettant de réaliser des études comparatives à grande échelle, l’épistémologie positiviste, ainsi que la méthodologie quantitative encouragent la conception de lois politiques, économiques, sociologiques (…), à prétention générale. En conséquence, lorsque ces soi-disant théories, doctrines ou postulats universels sont construits « ethnocentriquement », cela laisse la possibilité au système occidental de production de la connaissance de remodeler aisément la vision du reste du monde en fonction de sapropre rationalité.

Fort de ces considérations, il faut donc comprendre que l’établissement et le maintien du système de quota attribué aux enseignants-chercheurs de sensibilité constructiviste sont doublement nécessaires. Du point de vue stratégique, il offre la possibilité aux chercheurs d’obédience naturaliste d’améliorer par probité intellectuelle leur propre cadre théorique, en s’expirant du « noyau théorique valable » du courant constructiviste. D’un autre côté, ils permettent à l’establishment politico-académique occidental de continuer à conserver un pouvoir de contrôle sur l’orientation « occidentalo-centriste » de la pédagogie d’enseignements et du développement des sciences sociales et humaines.

- L’opérationnalisation du système de récupération : N’en déplaise à la thèse de l’« incommensurabilité » propre à Thomas Kuhn (1976 : p.91) et àPaul Feyerabend (1977 : p. 365.), il arrive certaines fois qu’une théorie, un savoir ou un paradigme d’origine étrangère, même en étant en contradiction avec le discours scientifique « meanstream », soit jugé tout de même utile pour le progrès de la science. Dans ce cas, au lieu de chercher à le censurer, à l’endiguer, à le discréditer ou à l’ostraciser, l’élite politico-académique occidentale peut décider simplement de se l’approprier, en essayant d’incorporer de manière intégrale cette connaissance dans leur propre civilisation académique. Pour ce faire, les autorités politico-académiques vont s’empresser d’offrir aux savants ou intellectuels concernés de généreuses opportunités d’autoréalisation personnelles et professionnelles sur leur territoire. Ce système d’attraction socio-financière qui a pour but de favoriser, ce que nous appelons ici, « la migration grise » ou le « Brain drain ( Leriche, 2016 : Pp.33-35) », peut comprendre à la fois des contrats juteux de recherche fondamentale ou appliquée dans les laboratoires du gouvernement ou des centres ou instituts indépendants de recherche, des postes d’enseignant au sein d’universités prestigieuses ou de collaboration dans des agences gouvernementales, des facilités financières d’installation sur le territoire du pays, couvrant des offres de travail au profit du conjoint et même une hypothèque pour l’achat d’une maison et bien entendu l’octroi de la nationalité de l’Etat de résidence.

En effet, la volonté de préserver leur avance dans le domaine de l’innovation et du progrès scientifique et pérenniser leur suprématie civilisationnelle sur les autres peuples ou cultures étrangères, l’establishment politico-académique américain n’a pas cessé de convoiter un peu partout tous les savoirs étrangers qu’il juge d’une importance stratégique capitale et de s’engager à assurer le transfert de ces connaissances vers leur territoire. Ainsi, toutes les facilités financières, administratives ou professionnelles offertes par ce régime d’accueil exceptionnel mentionné plus haut ne sont pas destinées seulement à servir d’effets de charme pour attiser le désir de réussite sociale et matérielle chez les personnalités scientifiques concernées, mais aussi et surtoutà fidéliser ces concernées face à la vision ou aux projets idéologiques de la nouvelle communauté politique d’adoption. D’ailleurs, pour illustrer nos propos sur l’opérationnalisation de cette politique de récupération du savoir, il suffirait aisément d’évoquer certains exemples célèbres comme :

- Albert Einstein : physicien Allemand qui a été invité à venir s’installer et travailler aux Etats-Unis en 1933 par Abraham Flexner, le fondateur et directeur de l’Institute for Advanced Study de Princeton, avant d’obtenir la citoyenneté américaine en 1940 ;

- Wolfgang Pauli : physicien Autrichien, récipiendaire du prix Nobel de physique de 1945, pour sa définition du principe d'exclusion en mécanique quantique, qui a été recruté en 1935 comme professeur par l'Institute for Advanced Study, puis par l'Université du Michigan et l'Université Purdue, avant d’obtenir la nationaliteamericaine en 1946 ;

- Kurt Golstein : neurologiste et psychiatre Allemand à l’origine d’une théorie globale de l’organisme, fondée sur la Gestalt-théorie qui a profondément influencé le développement de la gestalt-thérapie. Devenu une célébrité dans le domaine, il est invité à venir en 1935 aux aux États-Unis et enseigne le neuropathologie et la psychopathologie d'abord à l'université Columbia puis à l'université Harvard, avant d’acquérir en 1940 la nationalité américaine ;

- Wernher Magnus Maximilian von Braun : ingénieur Allemand et ancien collaborateur du régime d’Hitler a été récupéré, après sa désertion par l’armée américaine en mai 1945, à la faveur de l’«opération Papperclip ». Naturalisé américain en 1955, il a joué un grand rôle dans le développement des missiles balistiques de l’armée de terre des Etats-Unis et de la fusée « Saturn V » de la NASA (…).

La vérité est qu’en dehors de ces exemples historiques d’exode de scientifiques étrangers vers les Etats-Unis, dont l’immigration a été facilitée ou encouragée par l’élite politico-économique américaine, le gouvernement américaine appliqua depuis 1965 une véritable politique d’Etat chargée de favoriser l’immigration decerveaux étrangers, afin d’alimenter son corpus scientifique national, conserver son rayonnement international et maintenir une frontière technologique qui lui permettrait d’être plus compétitif dans cette ère de globalisation de l’économie.

En effet, dans le souci de faire face à la concurrence étrangère en matière de progrès scientifique et d’innovation technologique, l’administration de Lyndon Johnson a remplacé la politique traditionnelle de l’« immigration restrictive » par la politique de l‘ « immigration sélective », sans oublier d’adopter à la place des règles du « traitement minimum » qui fondent jusqu’alors les conditions de l’étranger aux Etats-Unis, les règles de l’« assimilation au national », susceptibles de mieux favoriser l’intégration des nouveaux arrivants.

Ainsi, à la faveur des facilités d’octroi des visas, dits « H1B » et « E3 » et des autorisations de travail spéciales, allant jusqu’à six ans, destinées exclusivement aux « citoyens non américains disposant de connaissances ou de qualifications scientifiques, technologiques ou intellectuelles exceptionnelles », des centaines de scientifiques et de professionnels étrangers accomplis ou en devenir émigrent vers les Etats-Unis.

Parmi ces immigrants d’« exception », beaucoup ne tardèrent pas à être recrutés rapidement par Massachussetts Institut of Technology (MIT) et la « Ivy League », c’est-à-dire, le groupe des huit (8) universités privées les plus prestigieuses du Nord’ Est des Etats-Unis, dont, Havard, Yale, Colombia, Princeton, University of Pennsylvania, Cornell, Brown University et DormouthCollege. De nombreux autres, intéressés à une carrière plus pratique, préférèrent s’orienter vers la SiliconValley et fondent ou sont à la tête des plus grandes firmes technologiques américaines. C’est le cas par exemple de Steven Paul Jobs, Steve Jobs, fils d’un immigrant syrien et PDG et fondateur de la firme« Apple » ; Satya Nadella, d'origine indienne et PDG de Microsoft ; Pierre Omidyar, immigrant d’origine iranienne co-fondateur de e-Bay ; Serguei Brin, citoyen d’origine Russe, co-fondateur de Google ; Jerry YangChih-Yuan,de nationalité taiwanaise, co-fondateur de Yahoo ….

Au total, la fondation Kauffman estime que les scientifiques, inventeurs ou ingénieurs d’origine étrangère, ayant récemment immigré aux Etats-Unis étaient à l’initiative de la création de 52% des entreprises de technologie de pointe de la SiliconValley(Leriche, 2016 : Pp.33-35).D’autres études récentes estiment que plus de 1/4 des membres de l’Académie des sciences américaine sont aujourd’hui des citoyens d’origine étrangère et ces derniers sont à l’heure actuelle surreprésentés dans les secteurs de la science et de l’innovation technologique aux Etats-Unis (Hunt et Gauthier, 2001, pp. 31-56). Beaucoup de gens ignorent aussi que la migration aux Etats-Unis d’individus étrangers autrement qualifiés a stimulé considérablement le dépôt de brevets par des américains et que de fait 1/4 de ces brevets sont déposés par des immigrés ( Kerr et Lincoln, 2010, pp. 473-508).

Autant dire, derrière la vitrine de la superpuissance militaire, économique, technologique et culturelle américaine se cachent bien souvent les mains ou plus exactement le « cerveau » de savants, d’intellectuels, de scientifiques ou d’inventeurs d’origine indoue, pakistanaise, africaine, asiatique, russe (…), lesquels s’activent tous les jours grâce aux moyens et opportunités offerts par le système de « méritocratie » aux Etats-Unis à matérialiser le « rêve américain ». Tout ceci nous permet donc de comprendre que les nouvelles politiques que souhaitent appliquer l’administration Trump en matière d’immigration n’est en réalité qu’une simple « parenthèse historique » qui ne tardera pas à se heurter à la fois aux intérêts de l’establishment politico-industriel et aux ambitions de l’élite académique des Etats-Unis, lesquels sont tous deux tributaires des bénéfices de l’« économie du savoir ».

En somme, en focalisant notre intérêt sur les mécanismes de construction de la civilisation hégémonique occidentale, nous avons mis en lumière une nouvelle catégorie d’acteurs, dont l’existence a été jusque-là négligée dans la structuration de la politique internationale. Nous avons en effet compris, qu’à côté des agents traditionnels, telles, les capacités militaires, économiques et diplomatiques, les discours scientifiques sont aussi un formidable instrument de projection de la puissance, capable de servir de point d’encrage aux élites politico-académiques dans la perspective d’une politique de domination mondiale.

Cependant, nous devons aussi admettre que les universités, les centres et instituts de recherche et les revues spécialisées ne sont pas les seuls leviers que les Etats-Unis ont l’habitude de manipuler pour construire et maintenir leur suprématie civilisationnelle. Le cinéma, la télévision, la publicité (…) sont autant d’instruments qui permettent aussi d’instrumentaliser à des fins politiques, la pensée ou la mentalité des peuples. N’est-ce pas justement à cause de Hollywood que nos jeunes esprits ont appris à détester les indiens d’Amérique, les Soviétiques, les Gringos mexicains, les noirs africains, les arabes, les italiens (…), lesquels ont toujours été astreints, dans les films, au rôle traditionnel du méchant, pendant que les « Yankees », personnifiaient les personnages charitables et bienfaisants ?

Me. James Boyard

Diplômé de l’ENA et de la Sorbonne

Enseignant-Chercheur à l’Université d’Etat d’Haïti

jboyard@yahoo.fr

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