Haïti, Belgique et Québec / caravane du livre

Rodney Saint-Eloi dans l'Urgence de lire

L’écrivain et éditeur Rodney Saint-Eloi était en Haïti, en septembre dernier, accompagné de certains amis écrivains pour une caravane du livre baptisée « Urgence de lire ». Ladite caravane a arpenté Port-au-Prince, Petit-Goâve, Cavaillon, Les Cayes, Jacmel et Jérémie. Nous avons rencontré l’éditeur de Mémoire d’encrier pour nous parler amplement de ces rencontres croisées autour du livre entre Haïti, Belgique et Québec.

Publié le 2017-10-09 | Le Nouvelliste

Culture -

«Urgence de lire, c’est un projet monté par Mémoire d’encrier, la Coopération Éducation Culture (CEC) et la Direction nationale du livre (DNL). En fait, l’idée, au départ, c’est de pouvoir simplement distribuer des classiques en Haïti, tels que Davertige, Jacques Roumain, Price-Mars, Ida Faubert, etc. La difficulté, c’est comment faire atterrir des livres et surtout auprès des jeunes. Il y a deux manières de produire : la première, c’est de dire qu’on va faire le commerce de l’imaginaire, de livres. Et la seconde, c’est de dire que le livre est un objet démocratique. Il faut que les livres circulent et que les jeunes les touchent, les lisent. Quel que soit leur prix. C’est pourquoi à Mémoire d’encrier, nous voulons mettre le livre dans la fonction publique » a déclaré l’éditeur de Mémoire d’encrier, Rodney Saint-Eloi, pou dire l’essence de la caravane « Urgence de lire » en Haïti.

L’éditeur a mentionné que s’il y a beaucoup de jeunes qui ont lu Magloire Saint-Aude, Roumain, Price Mars et ont découvert d’autres classiques, pas seulement des lettres hattiennes, c’est parce que Mémoire d’encrier existe. Il a parlé d’un ensemble d’auteurs africains qu’il publie dans un corpus à la disposition des jeunes, par exemple À quand l’Afrique ? Un essai de 240 pages. C’est un ouvrage-entretien de l'homme politique burkinabè Joseph Ki-Zerbo avec René Holenstein, qui est docteur en histoire. Il a confié qu’il s’était dit à lui-même pourquoi les Haïtiens ne peuvent-ils pas lire ça? Il a pris le temps de souligner qu’à Mémoire d’encrier, ils n’ont pas seulement un rôle de distribution, mais aussi de diffusion : faire en sorte que le public touche le livre, indépendamment de sa fragilité financière. Au contraire, l’éditeur croit dur comme fer que ceux qui n’ont pas d’argent, ils ont le temps. Le constat est qu’une personne a toujours quelque chose. Les gens, s’il faut en croire Rodney Saint-Eloi, ont ce désir de lecture. C’est pourquoi ils ont essayé de mettre en place ce projet de circulation du livre en Haïti.

« C’est un projet très généreux. J’insiste sur le mot "généreux". Comment cela se passe? Mémoire d’encrier met les livres à la disposition de CEC à 50% de leur prix. Les livres, étant à leur disposition, les éditions Mémoire d’encrier payent pour leur expédition en Haïti. Et la DNL se les procure, les distribue dans les écoles et les Centres de lecture et d’animation culturelle (CLAC). Finalement, le livre revient à Mémoire d’encrier à plus de 70%. C’est ce qu’on appelle une entreprise solidaire. C’est le livre solidaire. On veut la pratique du livre ici. Il n’y a pas d’argent dans ce projet, mais plutôt la volonté de créer la beauté et la rencontre. Les gens qui viennent ici du Québec, ils sont venus avec leur argent de poche. C’est vraiment un projet de grande intensité, de grande émotion et d’une grande beauté. Ce qu’on voulait mettre en place, c’est la générosité. On est en train de célébrer le fait d’être ensemble », a-t-il dit sur une note de complicité.

Le livre nous rend égaux

« On a pensé à une grande caravane vers le Sud. Quand on dit vers le Sud, c’est comme quand on parle d’ouragan, on voit les murs et tout ce qui tombe, alors qu’on ne voit pas que les livres disparaissent. Et pourtant ils disparaissent. Quand on dit les murs, il y avait de petites étagères qui avaient des livres. Les gens ne voient pas les livres. Je pense que le livre devrait être en Haïti un objet massif de démocratisation. Un objet qui permet de penser la beauté et de sortir de la boue. Si les jeunes Haïtiens veulent prendre leur dignité en main et refuser la soumission, toute la saleté que l’on vit au quotidien dans ce pays, pour toucher le soleil cela doit passer par les livres. Les jeunes doivent découvrir qu’avant eux, il y avait Roger Dorsainvil, Roussan Camille, Jacques Stéphen Alexis. Et cela doit se faire par la lecture », a remarqué Rodney Saint-Eloi.

L’auteur de Passion Haïti estime que, pour garder la flamme de l’espoir, pour garder vivant l’espoir, on doit passer par les livres. Il dit qu’il est toujours excité à partager ce qu’il a. Et ce qu’il a, c’est des livres. Des amis et des livres. Ce sont des amis qui l’accompagnent dans cette caravane. Je leur dis : « venez, on va aller voir mon pays, emmenez des livres». Jean Mills sort de Toronto ; Blaise Ndale qui est du Congo, mais vit à Ottawa ; Laure Morali à Montréal. Ils viennent de partout pour entrer dans cette espèce de célébration de la beauté avec les Haïtiens ».

«C’est surtout une manière de dire que le livre nous rend égaux. C’est un trait d’union qui nous amène à la citoyenneté, à la liberté, à la beauté du monde. Je pense que le livre donne lieu à un véritable mécanisme d’égalité. Quand on lit, on est égal devant la lecture. Tu peux être riche, je peux être pauvre, mais quand on lit, on lit le même livre », a-t-il déclaré.

Le livre comme part de don

Ce qui est intéressant pour l’éditeur de Mémoire d’encrier, selon ses dires, c’est de voir que ses amis et lui ont fait une tournée pour la démocratisation du livre. Il a aussi parlé de livre comme part de don. D’après lui, la moitié des livres de Davertige sont en circulation en Haïti en termes de don. L’auteur dit qu’il pense que Davertige l’a beaucoup aidé quand il dit : il y a toujours quelque chose à défendre. Lui, il pense comme l’auteur d’Idem qu’il y a affectivement toujours quelque chose à défendre. Il est surtout intéressé à voir comment il a commencé, et quel est le chemin de la poésie, afin d’écrire, par exemple, La légende de Villard Denis ou quand il écrit dans Pétion-Ville en noir et blanc : « Et mes cheveux sont devenus bien noirs ».

«Ce vertige-là est intéressant », a-t-il lâché, relevant au passage que le livre permet de combattre la bêtise. En Haïti, c’est le cas pour l’analphabétisme et tout le spectacle de la bêtise qu’on a partout, au pouvoir, au Parlement et dans toutes les institutions. Et c’est le livre, est-t-il convaincu, qui doit nous rappeler que nous sommes des êtres humains. C’est le livre qui fait qu’on regarde le soleil et qu’on a envie d’être debout. Il croit également que quand on lit le même poème, on partage une intelligence avec quoi on peut faire ce qu’on veut.

Le commerçant de l’imaginaire, Rodney Saint-Eloi, aime quand on dit Bois-d’Ebène, on voit de quoi on parle. « Mon rêve, c’est de voir les Haïtiens découvrir les mensonges de la société. Et la seule manière de rompre avec la bêtise, c’est par les livres. Je veux que chacun considère l’autre comme un être humain. S’il n’y a pas de livres et si nous ne nous considérons pas comme des êtres humains, il n’y a pas de vecteur de citoyenneté, de liberté et d’égalité, alors que notre devise en Haïti, c’est liberté, égalité, fraternité. S’il faut repenser le pays, il s’avère nécessaire de revoir notre mode de vie, de changer de relations. Sans les livres, on est des cochons dans la boue. C’est le livre qui doit nous rappeler les grandes valeurs. Il faut croire que nous sommes des êtres humains. C’est le livre qui élève notre âme. C’est le livre qui nous donne de la dignité. C’est donc le livre qui nous donne envie de voir le soleil et qui nous permet d’être debout ».

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