Réponse au Dr Eddy St-Paul

Publié le 2017-09-18 | Le Nouvelliste

Société -

Cher Dr. St-Paul,

Permettez, d’entrée de jeu, que je vous remercie pour les bons propos que vous avez formulés à mon endroit dans votre note, en date du 29 août 2017, publiée au 5 septembre. Le bon usage le dicte. Par votre adresse, je prends la mesure de toute la dimension de la charge qui vous est confiée, comme directeur de l’Institut des études haïtiennes à Brooklyn College-CUNY. Je tire également de la démonstration-définition que vous avancez sur le champ des études haïtiennes, encore vierge de ses tenants légitimes, les prolégomènes sur la question.

Toutefois, la vie de discrétion et de retenue que je me suis forgée, tout en étant un personnage public, en a pris un coup. D’aucuns seraient étonnés, mais j’évite les salons et les grand-messes de toutes sortes. Ce repli que je m’impose ne m’empêche en rien d’intervenir ou de m’exposer, voire d’entrer en dialogue quand les circonstances l’exigent. Je ne me renferme non plus, dans une tour d’ivoire, n’ayant aucune prétention d’être ointe d’un qualificatif particulier. Ce sont de telles dispositions qui m’habitent et me maintiennent active et réceptive. Esprit libre, je revendique d’appartenir à une gente raisonnée et raisonnable. Je suis également inquiète et angoissée par les manifestations plurielles de la perte de sens et de valeurs observées présentement dans la société haïtienne. C’est peut-être le seul mérite, s’il en est un, qui me vaut votre interpellation. Je présume qu’elle s’adresse à bien d’autres chercheurs et intellectuels, car la « responsabilité éthico-morale des haïtianistes contemporains » est vouée à être une œuvre collective.

Mon parcours professionnel et politique,-vous en rappelez les débuts-, m’a souvent exposée à confronter des problèmes complexes qui ont exigé réflexion, décision et réévaluation. Toujours, et aujourd’hui encore, je reste assujettie à cette éthique de travail qui me permet de compenser aux limitations institutionnelles et sociétales, d’aborder et de concevoir toute démarche intellectuelle à partir d’approches fondées sur les relations entre théorie et praxis.. Je fus bien souvent obligée de repenser mes prises de décision. Malgré ma formation initiale en sciences naturelles et physiques, j’ai développé et entretenu ce recours à la critique théorique, car elle me permettait de « penser » la société, à savoir « apprendre à la connaître », à l’étudier pour en avoir la maîtrise. Bien que l’action, aussi admirable soit-elle, est passagère. Hannah Arendt m’a instruite sur la subtilité de ces questions, quand elle expose dans sa trilogie œuvre, travail, action, trois activités dans la vita activa, la suite logique ou mieux le lien logique qui facilite la transition de l’une à l’autre réalité discursive. Il s’agit pour moi d’élucider mon incapacité à comprendre le réel haïtien, à sortir de la confusion des sens et de la raison. Ainsi l’exigence du concept et celle de l’investigation scientifique qui portent sur la donnée empirique furent capitales durant ces 25 dernières années d’expérience, comme enseignante, militante, politique et chercheure. Ma trajectoire professionnelle a donc chevauché avec le politique ; ceci m’a permis de confronter les limites de la raison aux représentations de l’objet (la société), à partir des données sensibles (vécues observées) et historiques. D’où le recours aux enseignements de l’histoire et des pratiques socioculturelles (les arts et la littérature) comme éléments structuraux pour appréhender cette réalité, tout au moins l’apprécier. Et, depuis bientôt dix ans, je suis dans cette quête à observer, à analyser, à comparer et à interpréter la « res haitiana »

Les « haïtianistes contemporains », pour reprendre votre nomenclature, et vous le soulignez, sont nombreux. Ils sont dispersés plus particulièrement en dehors du quadrilatère national, dans les centres de recherche ou les cercles universitaires étrangers. La « matière haïtienne » comme tout autre objet de connaissance continue encore et toujours de soulever des intérêts pour faire avancer les études postcoloniales, subalternistes, postmodernes, enfin toute la panoplie des sèmes héritée de la grande fracture coloniale ; celle qui crée le centre et les périphéries. Sauf que, dans le cas (historique) d’Haïti, la périphérie, au-delà de sa temporalité propre, a pu redéfinir le centre. Le cas d’Haïti permet de questionner les notions de totalité et de globalité dans le répertoire des universalistes convaincus d’une vérité et d’une seule. L’avènement au monde de cette terre Arawak (Ayiti) peuplée de Noirs opère une cassure ontologique aux dimensions politiques et philosophiques fondamentales pour les questions liées à l’origine, entrainant de ce fait, des difficultés à « théoriser » les identités partagées, l’hybridité culturelle, le multiculturalisme, le mutisme ethnique, le marronnage, etc.

Héritière de cet arsenal critique, théorique et historique aux conséquences épistémologiques majeures, je me retrouve à remonter la trace des Firmin, Hibbert, Marcelin, Paul, Price-Mars, Sanon, Vilaire, Trouillot,- la liste est vraiment trop longue-, pour revenir à un quotidien toxique, par moment, dans un vivier qui englue les initiatives, paralyse la mémoire et défie le temps. Alors, je concède volontiers que l’appel à un sursaut collectif devient impérieux car cette longue crise néfaste et subversive, déjà trentenaire, a osé faire de nous des cliniciens pour diagnostiquer [avec finesse] les symptômes et en déterminer le remède adéquat. Penser/panser les avatars de la situation actuelle dans sa globalité politique, économique, structurelle et structurale, démographique, culturelle et du mode de vie quotidien passent par une réflexion profonde et réorganisatrice du credo intellectuel haïtien. En fait, les « solutions » trouvées pour aborder cette transition par exemple, résultat de la paralysie des secteurs politiques confrontée à une complexité croissante de la chose politique et géopolitique, de la chose publique tout court, sont venues à chaque fois d’institutions internationales, à coups de résolutions et d’interventions. Dénouements ou artifices trouvés, ces dites solutions interpellent à plus d’un titre les intellectuels et les chercheurs haïtiens ici et ailleurs. D’où la responsabilité éthico-morale que vous préconisez. Sapere aude !

Puisque le discours scientifique s’origine dans l’épistémè, les « haïtianistes contemporains », ont-ils donc intérêt à délimiter les conditions d’avènement d’un discours qui s’impose, un discours qui implique, un discours qui fait autorité et établit la hiérarchie. L’ordre de ce discours viendra donc rectifier les assignations et les classifications. Ce qui viendra rendre possible le discours, ce sera son articulation à la société, laquelle détermine ce qui peut être dit et ce qui peut être pensé. La pensée rationnelle est donc un construit qui se fonde, comme l’entend Foucault, sur l’exclusion d’une fraction [majoritaire] de la population, comme les marginaux, les pauvres, les fous, les périphéries, pour le cas à l’étude. À partir du moment où le savoir dépend de règles qui sont fixées par la culture dominante, l’émergence d’une épistémè n’est plus un phénomène neutre. C’est le paradigme du savoir situé, faut-il encore insister sur l’obligation qui incombe aux relais universitaires locaux d’emboîter le pas ? Contrairement à vos préoccupations légitimes sur le processus de néo-colonisation des études haïtiennes, je fais face à un déficit d’intérêt lié à une pénurie de ressources de toutes sortes. Les jeux ne sont pas pour autant faits. L’espoir de rassembler les énergies nécessaires pour ensemencer l’avenir ne peut être futile. S’obstiner, sans doute, s’acharner sûrement, tel est mon mot d’ordre, face à cette ataraxie.

Cher Dr. St-Paul, ma réponse à votre interpellation est sans doute aucun, dans ma démarche et dans ma quête indélébile. Et c’est avec émotion et humilité que je vous transmets mes plus patriotiques salutations. Lathan, 6 septembre 2017.

Lucie Carmel Paul-Austin, Ph.D

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