Dany Laferrière n’est pas un démarcheur !

Publié le 2017-09-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Wébert Pierre-Louis

L’annexe de la Bibliothèque nationale d’Haïti de Petit-Goâve, détruite lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010, vient d’être reconstruite par l’Union européenne (UE), qui a alloué 80% du budget, et l’Action agro-allemande (AAA), qui a ajouté les 20% restants. Ces deux organismes non gouvernementaux, selon le directeur de la bibliothèque, Jean Midley Joseph, ont fourni 400 000 euros pour cette reconstruction. La bibliothèque, d’après les termes du projet, et à la connaissance des bailleurs, devait porter le nom de l’écrivain Dany Laferrière.

L’inauguration du bâtiment a été prévue le 7 septembre 2017, date qui a été retenue mais par la suite reportée. L’auteur de L’odeur du café s'est rendu, le dimanche 3 septembre 2017, dans sa ville natale pour visiter le bâtiment. En guise d’annonce à cet événement, il avait, pour reprendre quelques mots des éditions Mémoire d’Encrier, déclaré à ce sujet qu’il était très sensible à un pareil événement, lui qui a rêvé d’une bibliothèque dans sa ville durant toute son enfance. Pour l’académicien, il s’agirait d’un événement historique, car « tout ce qui le relie à son enfance est intouchable à ses yeux ».

Dany Laferrière, arrivé dans la ville de son enfance, s’est heurté à une vague de protestations selon lesquelles la bibliothèque ne doit pas porter son nom. Quel choc ! Quel rebondissement ! Quelle chute ! Les protestataires, qui sont des activistes politiques, ont sorti de l’ornière l’article 7 de la Constitution de 1987 amendée qui dit ce qui suit : « Le culte de la personnalité est formellement interdit. Les effigies, les noms de personnages vivants ne peuvent figurer sur la monnaie, les timbres, les vignettes. Il en est de même des bâtiments publics, les rues et les ouvrages d’art ». Et de là, on pourrait comprendre que le nom de Dany serait une atteinte à la loi mère du pays, la Constitution.

Est-ce anticonstitutionnel d’attribuer le nom de Dany Laferrière à une bibliothèque dans la ville qui l’a vu grandir ? S’agit-il vraiment de « culte de la personnalité »?

Une mécanique narcissique

Tenant compte de l’histoire et du fondement du concept de « culte de la personnalité », tous les bons esprits comprendront qu’il s’agit d’une mécanique de la personnalité narcissique. C’est une pathologie narcissique. En effet, selon une source appelée La toupie, il est écrit que l’expression « culte de la personnalité » est utilisée pour désigner l’attitude d’un chef d’État d’un régime totalitaire qui veut être vénéré comme un dieu vivant. Elle se traduit par une admiration excessive, une adulation du chef par la population au détriment des intérêts de la collectivité. Par extension, elle peut être utilisée pour une personne bénéficiant d’un fort matraquage médiatique. Et l’action de culte, disons-le, est « d’exacerber les bons côtés de l’individu qu’ils soient réels ou fictifs, tout en prenant le plus grand soin d’occulter les plus sombres et les plus anodins ». C’est donc un maquillage!

Ce culte, mis en œuvre par la propagande, l’utilisation des médias, défilés militaires ou civils, l’édification de statues, etc., s’accompagne toujours d’un surnom qui permettrait de mieux asseoir cette personnalité. Par exemple, Hitler/Führer, Mussolini/Duce, Mao Tsé-toung/Grand Timonier, Franco/Caudillo, Ceausescu/Conducator, Kim Il-Sung/ Président éternel, Kadhafi/Guide de la révolution/ Trujillo/le Généralissimo. Plus près de nous, nous avons les Duvalier, avec les surnoms de Papa et de Baby Doc. Selon des penseurs comme Patrick Louart, ce culte est avant tout une attitude politique, une manipulation psychique, un jeu pervers basé sur la création d’un mythe qui se veut le plus parfait possible, un outil de domination, de pouvoir, de contrôle de la pensée, donc un outil d’oppression.

Il s’avère nécessaire de se rappeler qu’en 2013 on avait voulu, une fois à Petit-Goâve, consacrer Dany Laferrière l’écrivain-roi. Il avait refusé ce titre en disant qu’il n’était pas un roi, mais simplement un poète. Et aujourd’hui, si l'on nomme Dany Laferrière l’immortel, ce nom ne vient pas d’une propagande en lien avec la reconstruction de la bibliothèque.

Un écrivain n’est pas un démarcheur

Le nom de Dany Laferrière a été rayé de la bibliothèque par un petit groupe d’activistes politiques de Petit-Goâve connu sous le nom de Front mixte de libération. Cet acte a été déploré par l’intelligentsia petit-goâvienne. Sur les réseaux sociaux, les indignations se multiplient et le débat s’agite. Certains font référence à l’article 7 de la Constitution pour légitimer l’acte et d’autres s’indignent en argumentant sévèrement. Ce qui a poussé monsieur Nesmy Manigat, ancien ministre de l’Education nationale et de la Formation professionnelle à poster ceci : « Mis à mort » chez lui, « Immortel » ailleurs.

Qu’est-ce que les protestataires du Front reprochent à Dany Laferrière ?

D’après les interviewés, ils lui reprochent rudement de ne rien faire pour la ville de Petit-Goâve sur le plan de l’infrastructure, de la santé, de l’économie, des finances, et tout ce qui est du domaine de la responsabilité de L’État. Ils disent que l’académicien ne négocie rien avec l’extérieur au profit de la communauté. Et par conséquent, il ne mérite pas cet hommage qu’on tenait à lui rendre. Selon certains concernés, l’article 7 de la Constitution de l987 amendé, mis en avant par les protestataires, n’est rien d’autre qu’un scintillement de surface et que toute la question vient du fait que Dany n’ait rien réalisé dans sa ville qui soit visible à l’œil nu : un pont, un marché public, une école, etc.

Dans cette agitation qui a débuté depuis le jeudi 7 septembre, on laisse la place à l’histoire, la seule à être habilitée à dire, entre le chat et la souris, qui avait tort et qui avait raison. Mais des questions sont susceptibles d’être posées aux protestataires, ceux du Front et des autorités: donner le nom de Dany Laferrière à la bibliothèque serait-il réellement la manifestation d’un certain culte de la personnalité? Dany Laferrière ferait-il mieux de construire un pont que de dire la vie de la ville dans ses livres ?

Il est important de dire que Dany Laferrière, comme tout écrivain d’ailleurs, n’est pas un courtier, encore moins un démarcheur. Un écrivain n’a qu’une seule mission : dire la vie dans ce qu’elle est, au propre comme au figuré. Dire ce que la vie n’est pas et ce qu’elle aurait pu être. Construire des mondes, rêvés ou réels. Un écrivain est un imaginaire, pour répéter Yanick Lahens. Il est donc un citoyen, témoin à charge de l’évolution des bêtes, des choses et des humains. Il a, comme tout citoyen, son lot de responsabilités civiles certes, mais son acte même d’écrire tient lieu de sa principale responsabilité civile. Il reste et demeure avant toute chose un citoyen du monde. Ainsi, l’écrivain et académicien haitiano-québécois, Dany Laferrière, ne serait pas l’exception qui confirme la règle.

L’Action agro-allemande (AAA), pour sa part, procédera à la clôture de son projet ce mardi 12 septembre puisque son contrat prend fin sous peu. L’organisme en profitera pour remettre la clé de la bibliothèque au directeur Jean Midley Joseph. Ce qui sera le geste de Ponce Pilate. Un lavement des mains amical. A partir de là, tout se jouera au niveau du ministère de la Culture. Ledit ministère se chargera d’inaugurer la construction soit le 8 octobre prochain, peut-être sous son ancien nom : Bibliothèque nationale d’Haïti, annexe de Petit-Goâve. Entre-temps, notre académicien, au beau milieu de ce flou et cette incompréhension, est parti pour Bruxelles le vendredi 8 septembre dernier, peut-être avec la marre aux yeux et le chagrin au cœur.

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