Dany Laferrière et Dominique Batraville : pour l’amitié et la littérature

Deux personnages hors normes, monstres sacrés, Dany Laferrière et Dominique Batraville, en plein cœur de la ville, les têtes pleines de voyages, de rêves et de livres, parlent des récents problèmes de santé de Dominique, de Petit-Goâve et de sa nouvelle bibliothèque.

Publié le 2017-09-08 | Le Nouvelliste

Culture -

Emmelie Prophète : Dominique, ça va mieux ?

Dominique Batraville : Ça va mieux. J’étais en thérapie à Jacmel pendant trois mois. On m’avait surpris en train de demander un peu d’argent pour la camionnette et on m’a pris en photo en disant : « Voilà un grand écrivain qui mendie». On m’a hospitalisé de force. J’ai même eu le bras fracturé. Les gens n’ont pas accepté ma déchéance, ils n’ont pas été d’accord que je n’aie pas les moyens de payer mon transport.

Dany Laferrière : D’abord deux choses. Si Dominique Batraville se trouve dans la situation de ne pas pouvoir payer son transport, le problème ne concerne pas seulement Dominique Batraville mais toute la communauté haïtienne d’intellectuels ici comme à l’étranger. Je me souviens d’une anecdote. Quelqu’un avait dit à la télévision chez Pivot : « Ce M. Malraux n’est pas un homme aussi intègre qu’on le croit. Je l’ai vu au Laos, entre des soldats, arrêtés pace qu’il volait des sculptures». Et quelqu’un qui était présent a dit : «moi, quand je vois un Français à l’étranger entre deux soldats, je les écarte et me place à côté de lui.»

C’est-à-dire parfois, il y a des problèmes qui ne sont pas ceux de l’individu, mais de la société, de la littérature. Nous devons avancer groupés, parce que ce n’est pas la première fois qu’un écrivain se trouve dans une situation extrêmement difficile.

La littérature américaine a été écrite pendant longtemps par des gens qui étaient en prison, surtout la littérature noire américaine. Ils étaient emprisonnés, ils ont eu le temps d’écrire. Deux parmi les plus grands poètes haïtiens ont vécu dans l’indigence : Magloire St-Aude et Carl Brouard. L’indigence est liée à la littérature, précisément parce que les écrivains sont les derniers à profiter des systèmes.

D.B. : Mais le mal vient de moi aussi parce que je suis un flambeur. Je peux dépenser cinquante mille gourdes en seulement quinze jours pour avoir une impression de luxe. Je suis comme Francis Scott Fritz-Gérald qui était millionnaire et qui a tout gaspillé en faisant des largesses, en séjournant dans les hôtels, en faisant des beuveries. Et il s’est ruiné, est devenu presque pauvre.

E.P. : Dominique aujourd’hui, tu travailles, tu continues à écrire ?

D.B. : Oui. A présent, je travaille. J’ai pu récupérer mon emploi aux Presses nationales. Alors je mène une vie normale. J’ai été à Mélodie FM ce matin. J’ai de quoi payer mon aller-retour en camionnette.

E.P. : Dany l’a répété souvent, il trouverait Port-au-Prince un peu déserte si Dominique Batraville n’y était pas. Ce matin vous êtes ensemble à l’hôtel Plaza discutant, parlant de littérature, comme si le temps ne passait pas.

D.B. : Pour moi c’est une grande joie, je fréquente Dany depuis que j’ai 15 ans, je me rappelle qu’il m’avait proposé de réécrire son roman « Paradis Bordel », que j’avais lu quand j’étais ado. C’est ça mon roman. Je ne peux pas réécrire parce que je ne suis pas un écrivain aussi habité par l’éros que Dany. Je suis beaucoup plus dans le sacré, le mystère.

D.L. : Les gens ne sont pas interchangeables. Tu es ce que tu es, je suis ce que je suis.

E.P. : Dany tu es en Haïti. Tu as tout laissé tomber parce qu’après sept ans la Bibliothèque de Petit-Goâve vient d’être reconstruite et portera ton nom, toi qui parles tellement de cette ville dans tes livres et dans les entretiens que tu accordes.

D.L. : Ah ! Je l’ai dit, le fait d’avoir mon nom au frontispice de cette bibliothèque est un honneur exceptionnel pour moi. La ville où j’ai passé mon enfance, où toute ma sensibilité s’est structurée. Si je vis littérairement, en grande partie je dirais, comme Stendhal avait dit à propos de l’Orient, c’est grâce à Petit-Goâve qui occupe le quart de ma tête. C’est-à-dire il ne se passe de jour, il ne se déroule une interview à la radio, à la télévision ou dans les journaux, où je ne cite Petit-Goâve, toujours dans un sens lumineux.

D.B. : Petit-Goâve m’intéresse aussi parce qu’elle a été la capitale de St-Domingue pendant 350 ans. J’ai des chroniques que j’ai écrites pour HPN sur Petit-Goâve. C’est une ville d’inspiration pour moi parce que j’ai des éléments clés sur Petit-Goâve, comment elle est une ville importante depuis sa fondation au début des 15e, 16e siècles.

E.P. : Petit-Goâve est une ville de lecteurs. En 2010, quand la bibliothèque s’est effondrée, il a fallu trouver un autre espace pour la loger. Les statistiques montrent que la Bibliothèque est très fréquenté. Cela explique sans doute pourquoi les facultés de lettres et de sciences humaines accueillent beaucoup de jeunes de la ville, le savais tu Dany ?

D.L. : La ville a une grande tradition littéraire. D’ailleurs Moreau de St-Méry l’avait dit : « cette ville est le tombeau des arts et des sciences». Dimanche, lors de ma visite, j’ai trouvé une petite ville mais aussi une grande ville pimpante, colorée, dynamique, sous un soleil de mois de septembre magnifique, avec un vent frais qui circulait. C’était dimanche. Donc la ville était calme. Mais tout était propre. Exagérément propre. Comme si c’était une ville un peu montée artificiellement. Une sorte de ville magique où l'on a l’impression que dès qu’on tourne le dos, on fait rentrer toutes les pièces dans une boîte, une boîte cadeau. Tellement Petit-Goâve était belle.

D.B. : Il y a une baie imprenable quand on arrive à Petit-Goâve. Une vue panoramique impressionnante.

Des qu’on est au sommet du morne Tapion, on voit la baie en dessous. C’est une baie entourée de montagnes. Ça donne l’impression d’une enclave, d’un monde très calme, très serein. Extraordinaire.

E.P. : Dany tu as dit oui tout de suite pour venir à l’inauguration de la bibliothèque Dany Laferrière de Petit-Goâve et tu en profites pour travailler, pour terminer ton prochain livre ?

D.L. : Bien sur je travaille toujours puisqu’on est écrivain, dans mon cas, 24 heures sur 24. Parce que quand je n’écris pas je pense à ce que je vais écrire. Quand Je ne pense pas, c’est que je dors. Et mes rêves aussi sont la source de mon écriture. Bien sûr je préfère travailler sur place puisque je ne peux pas arrêter de travailler. Je termine un livre, je ne pouvais pas ne pas venir. C’était Petit-Goâve et aussi cette grande nouvelle de l’inauguration de la bibliothèque de Petit-Goâve. Les autres l’appelleront bibliothèque Dany Laferrière. Mais moi je ne peux pas dire la bibliothèque Dany Laferrière alors je l’appelle bibliothèque de Petit-Goâve.

Pour moi, c’est un moment extrêmement important parce qu’il y en avait une petite bibliothèque en face de la mairie quand j’étais enfant mais elle était remplie de livres hors de portée : des livres de psychologie, de lettres modernes, des magazines, de revues comme « Tel quel ». Je crois que c’était le fils du maire de grange qui avait envoyé une partie de sa bibliothèque. Je ne pouvais pas lire mais j’essayais quand même. C’est là que j’ai lu Blanchot à 10 ans. Je ne comprenais rien mais j’avançais à l’aveugle.

E.P. : Dany, tu vas à Petit-Goâve à chaque fois que tu reviens en Haïti ?

D.L. : Oui, De plus en plus je vais à Petit-Goâve, les gens ne savent pas que je me promène dans la ville. Ce n’est pas toujours annoncé. J’arrive, je flâne. Après je rencontre des gens plus tard qui me disent : on m’a dit que tu étais à Petit-Goâve et tu ne nous l’as pas dit. Mais je leur réponds que c’est ma ville, que je n’ai pas à m’annoncer.

E.P. : L’inauguration de cette bibliothèque c’est pour le 7 septembre?

D.L. : Tout à fait. Je signale quelque chose qui m’a peiné hier quand j’étais à Petit-Goâve. Mon ami d’enfance, Alix Jérôme, vient de mourir. Il habitait en face du 88 de la rue Lamarre où je vivais avec ma grand-mère. C’est lui qui était le propriétaire de la maison. On me rapporte que les étrangers qui passent, qui vont vers le Sud, s’arrêtent pour des visites. Et, c’est lui qui les guidait dans cette maison qu’il avait transformée en dépôt. Il était très fier de moi, de ce que j’avais fait pour la ville. Il s’était toujours rendu disponible pour raconter mon histoire aux gens comme un guide spontané. C’était un homme très doux, très simple, qui essayait de me comprendre. D’ailleurs, ce n’était pas un grand lecteur mais il disait de moi : « Vous savez que c’est un grand lecteur de Tolstoï ». Il avait des informations sur mes goûts et les communiquaient aux gens. C’était le fils de l’ancien maire de Petit-Goâve, Augustin. Il est mort avant-hier. C’est une disparition qui m’a touché. J’ai été chez lui. Ça m’a donné une grande bouffée d’enfance. J’ai évoqué avec sa famille ses manières, sa sagesse, son calme, et aussi le fait qu’il n’a jamais quitté Petit-Goâve. Son grand frère Oriol est à Montréal. Lui il faisait partie de ceux qui sont restés et qui donnaient un sens à la ville. Si nous trouvons la ville en bon état encore aujourd’hui, c’est parce qu’il y a des gens qui croient encore que l’art, la culture, la littérature font partie des choses qui fondent nos grandes villes de province et qui se battent pour que Port-au-Prince n’absorbe pas tout.

E.P. : Et on va appeler de nos vœux qu’il y ait un musée à Petit-Goâve.

D.L. : Oui parce que c’est une ville. Et, il faut aussi une salle de cinéma et une salle de théâtre. Du point de vue architecture les gens ont fait beaucoup d’efforts, toutes les maisons sont peintes, nettoyées. Il n’y a pas des piles d’immondices. J’ai vu un peu de fatras du côté de la nouvelle route. C’est normal, car c’est l’endroit où tous les autobus s’arrêtent. Il y a dans cet endroit une grande concentration de population. Mais on m’a dit que le soir venu on nettoie. Pour vous dire, je suis agréablement surpris. Un lycée qui est très bien. Un parc de plus en plus large avec des attractions pour les enfants. Ce serait beaucoup plus intéressant si tout le monde envoyait des livres à Petit-Goâve pour remplir cette bibliothèque.

Cette inauguration est un évènement national. Tout le monde est invité.

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