Pour le relèvement de l’agriculture haïtienne

Publié le 2017-09-05 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

L’agriculture joue un rôle de premier plan dans la conservation et l’évolution de l’humanité. Elle constitue pour l’homme, dès son orée, la source quasi unique assurant sa survie alimentaire et contribue, de manière décisive, à sa sédentarité. La place qu’elle tient dans la création des richesses est si énorme qu’elle a porté, au XVIIIe siècle, les penseurs de l’école physiocratique à considérer le travail agricole comme la seule activité réellement productive. De nos jours, la situation a beaucoup évolué du fait de l’industrialisation qui a diversifié le champ de la richesse. Nonobstant, il n’en demeure pas moins certain que l’agriculture continue de fournir l’essentiel de l’alimentation et d’occuper une place prépondérante dans les préoccupations des peuples.

La phrase « Haïti est un pays essentiellement agricole » n’est pas une affirmation fantaisiste, relevant d’une simple vision de l’esprit. Elle repose sur des données historiques et statistiques défiant toute forme de scepticisme. Du temps de la colonie, objet d’une très grande convoitise, expliquée par sa fabuleuse prospérité, Haïti s’était vu attribuer le surnom de Joyaux de l’empire colonial des Bourbons. Dans le canon de sa production des denrées, tels que le café, le coton, le cacao, l’indigo, la canne à sucre. Grâce à cette dernière, son poids mondial au titre d’exportations de sucre se chiffrait, entre 1770 et 1789, après de 50% et ses produits absorbaient environ deux tiers du marché métropolitain si l’on en croit Barbé de Marbois et Moreau de Saint-Rémy.

Affranchie de la suzeraineté française en 1804, Haïti allait connaître une situation économique difficile due à l’isolement décrété par la France, suivi par les autres puissances esclavagistes. En dépit de cette situation et de l’inflexion de la production qui en résultait, le pays bénéficiait d’une relative autonomie alimentaire qui lui permettait de faire face, dans une très large mesure, aux besoins de sa population et continuait, par l’entremise des produits précédemment évoqués, à maintenir des relations commerciales avec les Anglais et les Américains d’abord et ensuite avec les Français, même si les termes de l’échange étaient défavorables compte tenu de la supériorité de la valeur ajoutée des produits échangés contre les nôtres. C’est grâce à l’exportation de ses produits agricoles, particulièrement le café, que le pays a pu faire face au paiement des annuités de la dette de l’indépendance imposée par la France.

Les signes du déclin du secteur agricole ne commencent à se manifester réellement qu’au cours de la deuxième moitié du XXe siècle quand l’importation d’une denrée de base comme le riz a fait son apparition dans le chapitre de nos importations. Cette solution a été envisagée par les pouvoirs publics pour répondre à la montée du déficit de la production nationale qui s’élargit de manière récurrente, particulièrement sous les dictatures militaires qu’a connues le pays de 1986 à 1989. Cependant, la période du 30 septembre 1991 au 15 octobre 1994, marquée par le coup d’Etat et l’embargo décrété par les Nations unies sous le prétexte du retour à la démocratie et à l’ordre constitutionnel, a été particulièrement dévastatrice pour l’économie haïtienne.

La première tentative de relance de la production nationale a été entreprise sous le gouvernement de René Préval (1996-2001). Cette initiative a été un échec, dû notamment à l’impéritie de son géniteur qui n’a pas su imposer et étendre sa politique à tout le pays.

Plus d’une décennie après, Jovenel Moïse, fraîchement intronisé à la tête du pays, a choisi le département de l’Artibonite pour lancer un vaste projet visant à redonner vie à l’agriculture. Pour ce qui concerne ce département, ce projet consiste au nettoyage et à la construction de canaux devant irriguer des milliers d’hectares, la construction d’une centaine de kilomètres de voie de pénétration, un accompagnement technique pour les paysans… Bien qu’il lui reste à communiquer au contribuable haïtien, qui en supportera l’effort financier, le budget de cette activité, bien qu’il absorbe dans sa personne une très large part de ce projet et n’y réserve que très peu d’espace au gouvernement, notamment au ministère de l’Agriculture, on ne peut que féliciter le président de la République et souhaiter bienvenue à gorge déployée à son initiative visant à revitaliser ce secteur stratégique dans l’économie haïtienne qu’est l’agriculture d’autant plus qu’il l’envisage dans la totalité du territoire géographique national, contrairement à son prédécesseur, feu René Préval, qui avait circonscrit la sienne au département de l’Artibonite. Cependant, ces mesures préconisées par le président n’apporteraient qu’une bouffée d’oxygène à notre agriculture en coma prolongé depuis belle lurette, elles pourraient tout au plus permettre de l’éloigner du danger du trépas sans toutefois provoquer son relèvement, car trop timides, trop superficielles, voire même trop traditionnelles. S’il ambitionne une relance agricole qui s’inscrira dans la durée, s’il souhaite, a fortiori, en faire une estampille de son quinquennat, il devra nécessairement revisiter sa stratégie et envisager la Caravane du changement sous un angle un peu plus novateur. Aujourd’hui, nous avons à faire face à une situation très cruciale, un problème très costaud qui se traduit par un déséquilibre structurel entre une population évaluée à près de douze millions d’habitants, qui s’accroit d’année en année à un rythme exponentiel et un niveau de production médiocre, se situant très en-deçà des besoins à couvrir. La capacité d’un pays à consommer est tributaire de sa production. Cet axiome est, pour ce qui concerne Haïti, loin d’être vérifié puisque ses flux d’importations sont financés non pas vraiment par sa production, mais essentiellement par deux autres sources distinctes : les transferts de sa diaspora et l’aide internationale. Ces anomalies sont au nombre d’une série d’autres à redresser si l’idée de redevenir un Etat souverain nous habite encore. Il nous faut donc un projet assorti d’une planification qui tienne compte de ces enjeux et qui établisse des objectifs tendant vers l’horizon de la sécurité alimentaire. C’est à cette hauteur que la barre doit se situer si l’on veut faire preuve de lucidité dans la résolution de nos problèmes économiques et cristalliser, du même coup, une voie de sortie de la dépendance. Pour y parvenir de manière consistante et redémarrer la production nationale sur une base innovante, il faudrait, sans atermoiement, tenir compte des actions suivantes capables de faire sauter réellement les cadres traditionnels de notre système agricole :

1-Une réforme agraire

Par cette opération, le pouvoir central aura la possibilité d’identifier les domaines entrant dans son patrimoine agraire, y compris ceux en déshérence. Dans un souci de justice sociale, il distribuera une partie de ce patrimoine aux paysans dans le but d’élargir la surface de leurs parcelles dont la plupart sont actuellement trop exiguës pour permettre un rendement plus ou moins à la hauteur des besoins de leurs ménages. Cette concession devra s’adresser également aux entrepreneurs désirant se lancer dans l’exploitation agricole et dans les cultures destinées à l’exportation. Jointe à une assistance technique efficace, cette modification de la structure agraire devrait pouvoir provoquer une synergie capable d’améliorer le rendement et la productivité du travail, conditions sine qua non à la réalisation des revenus rémunérateurs, puissants facteurs de motivation pour toute initiative d’investissement important dans le secteur agricole. La liberté et l’indépendance sont difficiles à sauvegarder en dehors d’un système économique adéquat. Dessalines avait compris parfaitement cette logique et faisait preuve d’une grande lucidité en préconisant, au lendemain de la proclamation de l’indépendance, une politique agricole qui ambitionnait non seulement l’équité agraire, mais axée sur un niveau de production visant à la fois la couverture de la consommation domestique et l’exportation. Sachant qu’il était imbriqué dans un environnement très hostile, notre grand visionnaire avait compris que la souveraineté du nouvel Etat risquait d’être compromise sans l’accomplissement de ces objectifs stratégiques. Aujourd’hui, nous ne pouvons raisonnablement pas persister à nous éloigner de cet archétype, car les deux siècles d’intervalle nous séparant du début glorieux de notre histoire n’ont absolument rien enlevé à sa justesse et à sa pertinence. D’aucuns pensent que le relâchement dans la captation de cet héritage, la nonchalance dans l’innovation de notre structure économique figurent en bonne place sur la liste des motifs expliquant que notre pays a du mal à sortir sa tête des eaux du sous-développement.

2- L’aménagement du territoire

L’aménagement du territoire s’inscrit dans le cadre d’un équilibre géographique qui permettrait un développement cohérent de l’ensemble des régions du pays en fonction de leurs potentialités productives propres. L’usage à bon escient de cet outil important permettrait aux pouvoirs publics d’atteindre un objectif crucial, celui de la planification de la production nationale dans ses branches constitutives. Il permet une utilisation ordonnée et rationnelle du territoire en tenant surtout compte de la vocation naturelle de chacune de ses entités géographiques à une activité spécifique. Si l’agriculture est dominante dans l’Artibonite et dans quelques autres départements, rien ne nous autorise à extrapoler à une identité de situation pour le reste du pays. De même qu’il y a des endroits où il faudrait absolument promouvoir la production agricole, de même qu’il y en a d’autres où l’industrie ou le tourisme se révèleraient plus payants. Nous sommes condamnés à faire en sorte que nos départements, du plus grand au plus petit, du plus riche au plus défavorisé, bénéficient des moyens susceptibles de favoriser leur progrès. Faire abstraction de cela pourrait encore éloigner, voire même ruiner l’espoir de voir Haïti s’engager dans un processus de développement intégré. Or, ce processus est d’abord et avant tout mental. Pour l’atteindre, il faut le désirer, il faut être à sa quête de manière constante et permanente.

Il est difficile de donner une impulsion digne de ce nom à notre agriculture, si on ignore ou si, tout simplement, on néglige la contribution que peuvent y apporter la réforme agraire et l’aménagement du territoire.

3- Les mesures fiscales

Notre agriculture a beaucoup souffert des mesures libérales prises après la chute de Jean-Claude Duvalier par les gouvernements militaires et durant le premier mandat présidentiel de René Préval, se traduisant par des modifications à la baisse des taxes frappant notamment l’importation de riz. Cette politique, renforcée par le dumping, a eu pour effet de faciliter la conquête de notre marché aux produits importés au détriment de la production domestique. Le gouvernement actuel doit non seulement redresser cette situation à travers sa politique fiscale, mais il doit encore exonérer les entreprises à caractère agricole aux prélèvements obligatoires.

Les mesures fiscales sont déterminantes dans un processus de relèvement du secteur agricole. Par conséquent, il est dans l’intérêt des exploitants agricoles, des organisations paysannes ainsi que des associations de consommateurs de les exiger afin de pouvoir être en mesure de participer au processus de production, d’échange et de consommation dans les meilleures conditions possibles. Un gouvernement qui rechigne à y faire droit aura bien du mal à se faire passer pour un pouvoir progressiste, œuvrant pour la promotion de la production nationale.

Par ailleurs, une politique de relance agricole doit nécessairement tendre vers la modernisation de notre production pour la sortir de son stade artisanal actuel afin d’améliorer sa qualité et lui permettre de répondre aux attentes de nos consommateurs et de faire face à la concurrence. Cet objectif devrait pouvoir être atteint dans la mesure où les dispositions fiscales évoquées tantôt et d’autres mesures additionnelles destinées à stimuler des investissements dans l’agro-industrie seront mises en œuvre. Il est nécessaire de pencher vers une telle option d’autant que la plupart des biens de consommation courante qui entrent dans la satisfaction de nos besoins sont d’origine étrangère. Cela nous fournira conséquemment l’occasion de développer une industrie de substitution à l’importation. C’est cette stratégie qui est en application depuis un certain temps en République dominicaine, qui lui permet de répondre en grande partie à sa consommation interne et de faire d’Haïti le principal exutoire des produits émanant de son industrie.

En outre, une amélioration conséquente de notre production nationale aura, à coup sûr, des incidences positives sur la parité de la gourde par rapport aux monnaies étrangères, particulièrement la devise verte. Cette dépréciation accélérée à laquelle est en proie la monnaie haïtienne depuis un laps de temps, qui réduit sérieusement le pouvoir d’achat de nos ménages, est un problème structurel dû, pour la plus grande part, au très faible niveau de croissance de notre système de production.

Si nous voulons récupérer quelques pans de notre souveraineté nationale, l’agriculture est l’un des paramètres de la production nationale sur lequel nous devons absolument agir. Son développement et sa modernisation doivent être au premier plan des préoccupations de ceux à qui est dévolue la gestion de la République. La mise en place d’une planification visant la production des biens alimentaires pour la couverture au moins de la demande domestique doit demeurer un des objectifs stratégiques à atteindre par une politique publique ambitionnant le relèvement de la nation haïtienne. Toute initiative, préconisée par un gouvernement ou un dirigeant quelconque se situant dans cette optique, doit être soutenue et encouragée. Si, au contraire, il s’agit d’un trompe-l’œil conçu pour mystifier nos paysans-agriculteurs, cela ne contribuera qu’à faire piétiner davantage l’économie nationale et nous éloigner, par ricochet, d’une perspective d’amélioration des conditions d’existence et de l’espoir d’un lendemain prometteur. Que notre esprit civique soit en éveil !

Sidoine JOSEPH,

Josephsidoine67@gmail.com

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