Massacre de 1937: Les frontières de l’oubli

Publié le 2017-09-04 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Il y a de cela tout juste quatre-vingts années, un massacre horrible a eu lieu sur la frontière. Depuis la ville de Dajabón, un tyran sanguinaire décréta l’assassinat des nationaux haïtiens présents sur le territoire dominicain. De La Loma à l’Alta Manillo, dans toutes les provinces frontalières, la tuerie à l’arme blanche fit plus de 20 000 victimes. Ceux qui purent fuir, blessés ou traumatisés à vie par la terreur et la vision de parents décapités et égorgés sous leurs yeux, furent tristement accueillis par un État haïtien débile, peureux et complice, qui vendit en ces circonstances tout ce que nous avions d’honneur et de dignité. La République dominicaine acheta le silence du gouvernement Vincent qui reçut en espèces sonnantes et trébuchantes le prix de sa vilénie. Des colonies agricoles furent hâtivement établies sur plusieurs points du territoire pour installer les rescapés du génocide, dont celle de D’Osmond, située sur le territoire de la commune de Ouanaminthe, ville-martyre qui a entendu le cri de ses filles et de ses fils pourchassés par la meute criminelle, qui a vu leurs corps mutilés tomber dans la rivière Massacre et flotter dans une eau rouge de leur sang.

Depuis ce drame, le dictateur Rafael Leonidas Trujillo, qui a cristallisé dans les faits cette idée d’une identité dominicaine faite d’un sentiment antihaïtien, est considéré, malgré ses crimes, comme l’artisan de la modernité dominicaine. Du côté haïtien, on nous imposa un oubli d’État. Il y eut une volonté de l’élite dirigeante, après avoir réglé entre amis « un banal incident frontalier où quelques agriculteurs haïtiens ont été tués », de tirer un trait sur ces sombres évènements. Ce n’était pas la honte de n’avoir pas protégé nos citoyens ou de n’avoir pas montré un semblant d’indignation. Ce n’était pas la honte de n’avoir pas dénoncé le gouvernement Trujillo. Ce n’était même pas la honte d’avoir vu des États étrangers plus concernés par le sort des malheureux que les membres de ce gouvernement soumis. C’était la conduite de dirigeants indignes, lâches et cupides. Après avoir empoché le denier de la honte, il fallait encore ménager le puissant voisin auquel nous n’avions pas eu le courage d’opposer la moindre résistance.

Il n’y eut aucun mouvement de troupes sur la frontière. Il n’y eut aucun appel à la vigilance citoyenne. Un silence honteux a suivi ce crime impardonnable. Dessalines et Capois n’étaient plus ! Des vendus avaient pris le pouvoir et s’étaient accommodés de toutes les insultes et de tous les affronts.

Il y eut, bien sûr, l’établissement des colonies agricoles avec la remise d’une parcelle de terre à chaque famille de survivant. Ces colonies ont été placées sous la tutelle du ministère de l’Agriculture qui fournissait dans le temps un encadrement aux colons. Malheureusement, les efforts de certains professionnels délégués par le ministère ne donnèrent pas les résultats escomptés. Les colonies agricoles n’ont permis aucun développement de ces communautés qui sont restées très misérables. Aujourd’hui, la colonie est totalement abandonnée. Les colons sont morts sur cette terre ingrate, encore plus pauvres qu’au jour de leur arrivée. Leurs enfants ont suivi les chemins de l’exode, exode vers les grandes villes ou, ironie du sort, vers la République dominicaine, obligés de retourner dans ce pays qui a chassé leurs parents et où ils ne sont pas considérés comme des hommes à part entière. L’abandon les a repoussés vers le lieu du calvaire de leurs parents qui est devenu leur propre enfer. Sur quelques rares familles à avoir réalisé un certain progrès matériel, à avoir réussi l’éducation de leurs enfants et leur offrir un avenir qui n’est pas fait de ce désespoir quotidien qu’ils ont toujours connu, combien ne sont jamais sorties de la pauvreté?

Aujourd’hui, dans la colonie agricole de D’Osmond qui atteint les banlieues de la ville de Ouanaminthe, les colons ont presque tous disparu. Leurs descendants vendent les terres à des petits exploitants encore plus pauvres ou à des particuliers qui les lotissent. Des bidonvilles s’élèvent désormais comme des champignons sur une bonne partie de ces terres destinées à l’exploitation agricole. L’abandon a été total. L’oubli est venu tout effacer.

Quatre-vingts ans après, la République dominicaine est devenue une nation qui pense déjà à une réelle émergence, alors qu’Haïti s’est appauvrie davantage. Haïti est d’ailleurs dans une position de dépendance extrême à l’égard de son voisin. La richesse dominicaine se fait, en grande partie, avec les avantages d’une balance commerciale favorable, avec Haïti qui est devenue, pour ses investisseurs et ses producteurs, un grand marché de 12 millions d’habitants.

Le citoyen haïtien est retourné à la terre dominicaine pour chercher les moyens de subsistance qu’il n’arrive pas à trouver dans son propre pays. Il veut à tout prix passer la frontière, malgré les humiliations, malgré les abus, malgré les violations graves et systématiques de ses droits les plus élémentaires. Il a accepté d’être embauché pour la coupe de la canne à sucre par le régime des Duvalier qui fusillait ceux qu’on retrouvait sur la frontière et qui vendait paradoxalement ses citoyens comme du bétail à travers des accords d’embauchage iniques. Le bracero a été le principal moteur de l’industrie sucrière dominicaine qui a constitué pendant des décennies le secteur porteur de l’économie de ce pays. Aujourd’hui, les Haïtiens travaillent surtout dans l’industrie du bâtiment ou dans les grandes plantations agricoles. Ils constituent la principale main-d’œuvre dans les grands chantiers immobiliers et infrastructurels qui sont en train de changer le visage de la République dominicaine.

Mais, tous ceux qui se sont expatriés dans ce pays souffrent de l’abandon de leur pays. On nie la nationalité dominicaine aux descendants des braceros malgré la propre Constitution de ce pays. Les ouvriers agricoles et ceux du bâtiment sont brutalement rapatriés après avoir donné toute leur force de travail. Quatre-vingts ans après, nous sommes encore sur cette frontière malgré les mille tourments que nous y subissons. Nous sommes encore sur le territoire dominicain, malgré nous, pour chercher du travail, pour étudier, pour survivre. Car, chez nous, il n’y a pas assez d’opportunités. Chez nous, il y a peu d’universités sérieuses capables d’accueillir tous les jeunes demandeurs de formation. Chez nous, il y a peu d’espoir.

Quatre-vingts ans après le crime et la trahison, l’oubli subsiste encore, oubli des victimes, oubli des rescapés, oubli d’une population, oubli d’un territoire, oubli d’une patrie, oubli d’un affront, oubli d’un rêve de progrès de nos ancêtres. Nous avons baissé les bras. Nous n’avons pas travaillé à la prospérité, au développement, à une vraie autonomie. Quand atteindra-t-on les frontières de cet oubli ? Qui veut reprendre le rêve d’Estimé qui voulait développer l’espace frontalier et assumer la grandeur d’Haïti ?

Quatre-vingts ans après, doit venir le temps de la mémoire. Ne pas oublier, c’est rendre un hommage solennel aux victimes du massacre. Ne pas oublier, c’est replacer cette tragédie dans l’histoire nationale. Ne pas oublier, c’est demander à l’État dominicain la reconnaissance officielle de ce génocide. Ne pas oublier, c’est dénoncer et combattre le racisme antihaïtien et les violations continuelles des droits de l’homme. Ne pas oublier, c’est inscrire ces démarches dans un processus de paix et surtout de respect réciproque pour une autre page de l’histoire des deux peuples faite d’une nouvelle compréhension. L’Haïtien ne peut pas exiger la vengeance pour un crime commis par un dictateur raciste et ses sbires. Mais il peut réclamer que les faits soient reconnus et les responsabilités officiellement fixées.

Ne pas oublier, c’est surtout travailler à une Haïti qui se met dans la modernité, qui se lance dans la voie du progrès et qui peut retenir ses enfants. Ne pas oublier, c’est transformer la terre haïtienne afin que nos ressortissants puissent se présenter en partenaires et non en mendiants de travail sur la terre dominicaine ou ailleurs. Ne pas oublier, c’est réorganiser la frontière pour offrir une autre image que celle de ces communes pauvres, de ces villes poussiéreuses, mal loties, aux infrastructures inexistantes. Ne pas oublier, c’est rendre sa dignité et sa fierté à l’Haïtien.

Nous ne voulons plus de tueries, d’assassinats, de violations des droits de l’homme, d’humiliations et de rejet. Pour qu’Haïti obtienne ce respect, nous devons nous mettre debout pour travailler à un vrai projet de redressement national.

Nous devons commencer dès aujourd’hui ce travail concret de mémoire.

POUR QUE LE SACRIFICE DE NOS FRÈRES ET SŒURS MASSACRÉS DANS LES JOURS TERRIBLES D’OCTOBRE 1937 NE SOIT PAS VAIN.

Maismy-Mary FLEURANT, professeur d’université, doctorant en droit à l’Université LAVAL Auteur

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