Je reviens de ma ville natale

Publié le 2017-09-05 | Le Nouvelliste

Société -

Charlotte B. Cadet

Je viens d’avoir l’opportunité de revoir ma chère ville natale, Saint-Louis-du-Nord, après un temps d’absence, à l’occasion de la fête patronale, Saint-Louis roi de France, le 25 août écoulé. Encouragée dans un premier temps par ma belle-sœur Hermithe et ses sœurs venues des États-Unis spécialement pour la circonstance, puis par mon ami Jo qui a eu la gentillesse de me prendre à son bord.

Dès qu’on laisse la ville des Gonaïves et qu’on emprunte le carrefour Joffre, malgré le mauvais état habituel de la route menant vers le Nord-Ouest, je ressens toujours une certaine émotion. L’air que je respire, les trous béants que je traverse et, les cabris qui gambadent d’un bout à l’autre deviennent un instant complices pour me rappeler que : « Mwen sou wout lakay. »

Alors que les habitués se plaignent souvent de la longue distance qui sépare Gros-Morne de Port-de-Paix, cette fois-ci la joie de me rendre à Saint-Louis était tellement puissante que je ne m’en suis même pas aperçu.

C’est ainsi que j’ai été envahie d’émotions inexplicables en apercevant de loin le vieux cimetière plus que centenaire qui souhaite la bienvenue aux natifs et aux éventuels visiteurs !

Le jour de la fête, pour nous rendre à l’église paroissiale, alors que notre ami, maître Herby Louissaint, nous y conduisait le cœur débordant d’une joie presque enfantine, j’ai suggéré qu’on n’utilise pas l’entrée principale, mais la porte donnant sur la petite ruelle d’à-côté qui évoque la maison de madame Prémil, ou encore celle de mon grand oncle Cangé Barlatier (Ton Can). Les amies ont toutes repris en chœur : Oui, oui madame Prémil. Pauvre Herby qui a dû se plier aux exigences de ces folles du moment.

Je dois tout de suite préciser que ce coin revêt une importance particulière pour les filles de ma génération et celles d’après, parce que autrefois, les enfants passaient par-là, d’abord pour rentrer à l’église faire une génuflexion à la va-vite, et ensuite, pour gravir le Morne Fort où se trouve juchée l’école des sœurs de la congrégation des Filles de la Sagesse.

Concélébrée par une douzaine de prêtres, la messe solennelle commémorative de la fête a vu une église bondée de fidèles de la paroisse, de pèlerins des villes voisines et spécialement de fils expatriés. En effet, un simple coup d’œil a permis d’apprécier les premières rangées bien décorées pour la circonstance, occupées par des officiels du gouvernement qui ont fait le déplacement, le ministre de l’Intérieur, Monsieur Jean-Max Rudolph Saint Albin, la ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, Stéphanie Auguste et le ministre de l’Éducation nationale, le professeur Pierre Josué Agénor Cadet, « un natif natal » de Saint-Louis.

Plusieurs parlementaires originaires de la zone étaient également présents. Des représentants de la diaspora se faisaient remarquer, le Dr Smith Joseph, un Nord-Louisien, actuellement maire de North Miami. Il y avait encore Jean Monestime, aussi originaire de Saint-Louis, il occupe le poste très élevé de « commissary » à Miami. C’est encore un leader toujours prêt à défendre la cause des compatriotes vivant en Floride. Ces derniers ont été accueillis chaleureusement par une fanfare, à l’entrée de la ville.

Pendant la messe, mon regard essayait de repérer les moindres petits détails. Tantôt, je regardais vers la droite à la recherche de l’autel de la Vierge. Le coin où, jadis, prenaient place les élèves de l’école des sœurs, les dimanches ou autres jours de fête. Tantôt, vers la gauche pour voir l’autel du Sacré-Cœur où rien n’a vraiment changé. C’était le fief des garçons de l’école des Frères de l’Instruction chrétienne. En même temps, je cherchais aussi le saint patron qui, paraît-il, a changé de place. Le roi trône, à présent, du côté de l’autel de la Vierge.

En suivant la messe, comme des gosses, j’échangeais de temps en temps, avec mon amie Dady ou avec mon ancienne camarade de classe Line que j’ai retrouvée avec plaisir. Aujourd’hui Sœur Armide, elle est religieuse de la congrégation des Filles de la Sagesse. Je ne pouvais empêcher mon esprit d’errer pour me remémorer que je suis en chair et en os dans la ville qui m’a vu naître. Je suis à l’église où j’ai été baptisée. L’église qui a accueilli ma première communion. L’église qui a reçu ma confirmation. Quel bonheur !

Le 25 août, c’est la Saint-Louis, c’est aussi le moment des retrouvailles.

Beaucoup de congénères sont déjà partis pour l’au-delà ou éparpillés un peu partout à travers le monde. Donc, traditionnellement, cette date désormais sacrée réunit un grand nombre de Nord-Louisiens de la diaspora. Contents de se retrouver ensemble, ils sont partout : à l’église aux bals animés habituellement par Septen, Tropic, Sweet Micky ; à la Rivière des Barres pour une baignade ou pour se remémorer les pique-niques d’antan ; assis sur une galerie pour blaguer pendant que la bière coule à flots ; ou encore à des réceptions. Le clou, c’est la visite des hôtels construits récemment en montagne.

C’est encore le temps des promenades pour revoir les endroits connus et qui ont beaucoup changé. Sans perdre le temps qui s’enfuyait rapidement, je me suis mise à marcher. J’ai longé le bord de mer comme au bon vieux temps, jusqu’à La Tiroli pour admirer les voiliers venant de l’île de La Tortue qui débarquent ou embarquent les passagers à dos d’homme. Seul manque au décor, le latanier géant, gardien de la ville. Au marché, j’ai acheté des quénèpes fondantes, avant de me diriger vers Coquillages Night Club, près de la mer. Coquillages qui rappellent les premiers émois de jouvenceaux.

Ma ville natale connaît un certain essor ces derniers temps, dû en grande partie à cet exode vers les Bahamas ou la Floride au milieu des années 60. Ces gens envoyaient de l’argent régulièrement aux parents restés sur place, pour construire de nouvelles maisons, payer l’écolage des enfants, ouvrir un business, etc. Le plus souvent, on ne rencontre pas cette catégorie dans les bidonvilles de Port-au-Prince.

L’exiguïté de la ville de Saint-Louis située entre la mer et la montagne devait aboutir inévitablement à son extension vers la montagne. D’où ces nouveaux quartiers abritant des hôtels de luxe qui offrent une vue surprenante sur l’île de la Tortue baignant dans le bleu profond de la mer, ou encore des maisons rappelant le style floridien fermées par de hauts murs de clôture. Dans cette même zone, on peut admirer le nouveau stade moderne de football érigé à l’endroit où notre ami, de regrettée mémoire, l’illustre juge Nelson Petit-Frère avait jeté les premiers embryons d’un terrain de foot. Le stade porte son nom, à juste titre, d’ailleurs.

J’ai éprouvé une immense satisfaction en visitant ces nouveaux quartiers. Ils me donnent presque l’envie de retourner vivre chez moi.

Dans mon enfance, Saint-Louis comptait environ 5 ou 6 écoles primaires. Après le certificat d’études primaires, il fallait aller continuer les études secondaires, soit à Port-de-Paix, soit à Port-au-Prince. Aujourd’hui, la ville est dotée de 2 lycées dont l’un porte le nom du regretté professeur Serge Petit-Frère (encore un fils authentique). Le lycée Serge Petit-Frère vient d’accuser 100 % de réussite aux examens du baccalauréat. La ville bénéficie encore d’une dizaine de collèges, sans compter les écoles primaires. Un collège d’enseignement secondaire se réjouit même d’avoir donné un lauréat aux examens de la neuvième année fondamentale, avec un total de 1330 points sur 1400.

Saint-Louis est définitivement une ville très active, même en dehors de la fête patronale. La longue rue principale assiste impuissante au phénomène de la multiplication des motocyclettes. Les riverains nous conseillent sans cesse la prudence en traversant la rue. Présentement, il lui manque, peut-être, une banque commerciale. Ce qui éviterait aux habitants de descendre à Port-de-Paix pour leurs activités bancaires.

Issues d’une ancienne famille de Saint-Louis, (la famille Siméon Eugène), les amies qui m’avaient invitée sont en majorité des « nurses practitionners, » des infirmières, encadrées par des médecins recrutés sur place, sponsorisées par la « Green Cross International Mobile Health Care (GCIMHC) », Edna, Ghislaine, Fernande, Anne et autres ont saisi l’occasion de la fête patronale pour organiser une foire médicale qui a connu un énorme succès. Pendant 3 jours, environ 800 adultes et enfants ont reçu des soins médicaux et des kits alimentaires. Félicitations à ces courageuses dames qui ont choisi d’honorer leur patelin en aidant les plus vulnérables.

Envahie d’un bonheur profond après ce séjour mémorable, je ne puis que m’exclamer :

Je reviens de ma ville natale avec le sentiment d’un devoir accompli.

Je reviens de ma ville natale avec le sentiment d’avoir fait le plein d’énergie, de vitalité, de santé.

Je reviens de ma ville natale enfin, avec le sentiment que rien au monde ne remplace la ville natale.

Charlotte B. Cadet

31 août 2017

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