Open The Gate : quand la musique paie les frais de l’amour-propre

Soumettre un CD musical au grand public est une manière de reconnaissance pour un travail accompli, au cours d’une période de temps donnée. C’est aussi une façon d’exposer sa vision du monde, de partager ses goûts et son parti pris esthétique. C’est entre autres choses et surtout une quête de postérité. Cependant, les producteurs de biens culturels matériels et immatériels, fermés dans leurs univers de création, ne se rendent pas toujours à l’évidence qu’exposer, c’est s’exposer.

Publié le 2017-09-04 | Le Nouvelliste

Culture -

Open The Gate, le dernier CD en date d’Alix Julien, comporte treize pistes: Unaware, Time Machine, Open The Gate, Anba Dada Yo, Ebullition, Lovana, Samba Badou, Déclaration Paysanne, Pawòl Polo A, Vérité, Ou Pati, Brigitte Bardot et Brigitte Bardot (remix).

Le travail est présenté dans une pochette en carton au fond noir de six pages. Cinthia Diaz, l’artiste invitée, Alix Julien et sa guitare posent pour la première de couverture. Les chansons originales ou reprises sont écrites ou sélectionnées par Alix Julien.

La totalité du travail est arrangée par Alix Julien, Chico Boyer, Christopher Fletcher et Rousseau Telfort. Le CD est enregistré en 2016 à Kamoken Studio par Chico Boyer et dans d’autres studios de Brooklyn.

Il est normal d’adresser des félicitations à Alix et à l’équipe qui l’accompagne, d’avoir pris cette initiative plutôt onéreuse, par les temps qui courent, de produire un compact disc, à compte d’auteur. Produire à compte d’auteur n’est pas une mince affaire.

L’artiste doit créer des mélodies, écrire les textes (s’il est parolier) ou les solliciter de quelqu’un d’autre s’il connaît ses limites. Ensuite, il doit faire les arrangements ou, à défaut de compétences adéquates, s’adresser à un arrangeur. C’est seulement à ce moment bien précis qu’il contacte un studio d’enregistrement, recrute des musiciens pour produire l’œuvre. Autant d’investissement, pour un produit qui souvent ne vivra que l’espace d’un cillement. Ceci devrait inciter tout critique de musique à tenir compte de la somme d’efforts que requiert la production d’un disque compact. Ceci étant dit, voyons le travail plus en profondeur.

Les trois premières pistes du disque (Unaware, Time Machine et Open The Gate) portées par la voix de Cinthia, semblent augurer une nouvelle ère dans le parcours musical d’Alix Julien. Si l’on s’en tient à ce qu’il a produit jusqu’à maintenant.

Ces chansons sont suffisamment aérées pour délivrer une forte émotion, dans une densité qui invite l’auditeur à écouter une seconde fois (Unaware). Les arrangements ne trahissant point l’épaisse fulgurance d’une voix qui tente, non sans difficulté, de livrer l’enthousiasme et la fraîcheur qui participent au succès d’une chanson.

Sans prétention ni grandiloquence, la voix de Cinthia surfe sur des accords, souvent parfaits, soutenant des mélodies, charriant des mots qui suggèrent des idées, suivant un ordre défini au préalable par l’auteur. L’auditeur ébahi et captivé par ce talent assumé est prêt à gommer, par moments, la pauvreté du verbe, pour ne pas gâcher le plaisir exposé par l’étanchéité du rendu global.

En glissant d’une note à l’autre, la chanteuse aligne une suite de flocons sonores chargés de beauté et de jeunesse, sans tenir compte de l’enchevêtrement des figures (phrasés) et des brasses produit par le clavier, qui crée ainsi une sensation de redondance dans la nappe, poussant la voix dans ses limites en réduisant ses capacités fonctionnelles. Elle évite malgré tout de dériver au-delà des bornes, alors que l’enveloppe tonale n’est point faite sur mesure (Open The Gate).

On reconnaît facilement la touche remarquable de Chico Boyer (basse) sur les pistes 2, 4 et 7. D’autres musiciens tels Sergo Décius, Fito Vivien, Arei, Ashira Love, Ronsard Robillard ont aussi participé à l’enregistrement.

Les trois premières chansons auraient suffi. Mais dans un souci de générosité, l’auteur aurait pu inviter d’autres voix tout aussi convaincantes sous la direction d'un bon arrangeur comme Ronald Kalil à se réunir autour de Cinthia, pour une plus large réussite. Je connais sans les citer d’autres voix féminines et masculines qui seraient capables d’attirer un large public sur ce projet.

Dès qu’il aborde la quatrième piste, l’auditeur a l’impression d’être arnaqué/trahi. Il a le sentiment de glisser dans un imbroglio anharmonique où la voix (en tant qu’instrument principal) semble ne pas trouver sa place. Elle déstabilise toute la structure architecturale à chaque intervention. Attaque moyenne, respiration pauvre, porosité, échauffement préalable néant, glissements d’un coma à l’autre fréquents, voix mal posée, de poitrine et gutturale, enfin tous les indices dénonçant les tares d’un mélomane averti qui n’a pas la maîtrise de sa voix. La mélodie portée par la voix agresse les accords comme une altération, non résolue, dans une gamme où il n’y en aurait pas. Et, comble de ridicule, l’artiste a trahi la portée originelle de Open The Gate en choisissant de mimer un apprenti sorcier devenu tristement célèbre du showbiz haïtien.

Pour la réussite du CD Open The Gate, il serait mieux qu’Alix Julien soit resté dans son rôle de guitariste accompagnateur. Cela aurait conjugué à porter sa production à une dimension jamais atteinte par ce dernier. En acceptant de faire ce petit ‘sacrifice’, il aurait fait l’économie de se tourner en dérision, mais il se serait consolidé dans son rôle de compositeur, de parolier et/ou même d’arrangeur

Mais il a voulu s’exposer dans la peau du chanteur principal qu’il n’est pas. Ainsi, il se fragilise et du même coup, la totalité du travail. Il fait le choix de promouvoir davantage son amour-propre. C’est en ce sens un moment décisif dans la carrière de l’artiste. Autant de raisons justifiant une place pour Open The Gate dans votre discothèque.

J’attends impatiemment le prochain compact disque d’un Alix Julien grandi et amélioré par les judicieux conseils de ses fans et amis.

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