La responsabilité éthico-morale des ‘haïtianistes contemporains’, pour faire avancer le champ intellectuel des études haïtiennes

Billet au Dr Lucie Carmel Paul-Austin

Publié le 2017-09-05 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Très chère Dr. Lucie Carmel Paul-Austin,

Tout d’abord, permettez-moi de vous féliciter pour vos services (professionnels et intellectuels) rendus à notre chère Ayiti et votre contribution à l’avancement du champ des études haïtiennes. Déjà en 1994, votre nom et votre signature figurèrent dans ma lettre de nomination comme bibliothécaire à la Faculté des sciences humaines, de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). À cette époque, le rectorat de l’UEH était dirigé par les professeurs Roger Gaillard, Michel Hector et vous-même. Vingt-trois années après, plus précisément en avril 2017, j’ai reçu, pour le CUNY-Institut des études haïtiennes, une copie gentiment autographiée de votre livre Partir marron. Un parcours sémantique à travers les trous de la mémoire collective haïtienne (Port-au-Prince : Presses de l’UEH, 2015). Je vous réitère mes remerciements personnels et institutionnels.

Le mercredi 23 août 2017, grâce à une correspondance de Jaury Jean-Enard, j’ai été informé que vous aviez positivement mentionné mon nom, lors de votre intervention à Café Philo. Au soir, j’ai visualisé le programme avec un intérêt particulier. Par ce billet, j’aimerais initier un dialogue avec vous sur le concept d’‘haïtianiste.’ Aussi, cette réplique est plutôt mon prétexte pour commencer par agiter dans l’’espace public’ –arène de communicabilité– (Turner & Hamilton. Citizenship, Critical Concepts 1994) de vrais débats épistémologiques, gnoséologiques et théoriques sur le champ des études haïtiennes. Dans ce billet, je commence par dégager des idées qui nous permettront d’avancer dans l’opérationnalisation du concept d’haïtianiste, par exemple.

Qui sont nos haïtianistes ? un débat nécessaire.

Chère professeure Paul-Austin, je suis sincèrement très flatté que vous ayez mentionné mon nom comme l’un des haïtianistes qui contribue à l’avancement des questions haïtiennes au-delà des frontières. Cependant, au nom de ma probité intellectuelle, je ne suis pas d’accord avec vos propos d’introduction, à savoir que : « Le seul grand haïtianiste que nous ayons est Eddy Saint Paul qui dirige l’Institut des études haïtiennes à Brooklyn College. » J’apprécie votre admiration pour mon travail à la tête de l’Institut et pour mes efforts institutionnels et intellectuels tendant à une revalorisation de la contribution d’Haïti aux sciences humaines et sociales en Occident. Cependant, je ne peux pas accepter comme tel vos propos d’introduction.

Du point de vue de la philosophie de la science, accepter votre opinion équivaudrait pour moi à adhérer à l’essentialisme et au monisme que vous et moi combattons dans les sciences historico-sociales, puisque nous sommes plutôt partisans d’un pluralisme axiologique.

Au regard de la sociologie phénoménologique, nous sommes (vous et moi) des haïtianistes ‘contemporains’ et ‘associés’ ; nonobstant, tout au cours du développement des études haïtiennes, le fait que des centaines d’haïtianistes furent nos ‘prédecesseurs’. Au moment où je vous écris, il existe une kyrielle d’individus en préparation (et d’autres à naître) appelés à être nos ‘successeurs’ dans le champ des études haïtiennes (lire A. Schütz. Fenomenología del mundo social, 1972 ; M. Natanson. « Introducción, » dans A. Schütz. El problema de la realidad social, 2003).

Dr. Paul-Austin, au moment où je vous écris, il y a tout un processus de néocolonisation dudit champ ; néocolonisation qui permet que des privilégiés de la suprématie blanche s’autoattribuent différents titres académiques dans ledit champ. Je suis tout à fait convaincu qu’aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’haïtianistes éthiquement responsables pour avancer dans la production de nouveaux discours sur Haïti (voir G. Athena Ulysse. Why Haiti needs new narratives, 2015). Pour avancer dans ce débat, je vous suggère ci-après un ensemble de questions auxquelles nous devrons répondre à travers différentes manifestations intellectuelles (colloques, conférences, causeries, articles et essais académiques) : Qu’est-ce qui caractérise les études haïtiennes ? Comment les ré-appréhender ontologiquement et épistémologiquement ? Quelles ont été les grandes étapes dans le développement des études haïtiennes ? Qui en sont les principaux ‘classiques’ (Hans Zetterberg. Teoría y verificación en Sociología, 1968)? Qui, dans le champ, occupe ou devrait occuper la position de doyen/ne ? Quels ont été les rapports des puissances occidentales par rapport au développement des études haïtiennes ? Certaines de ces questions seront agitées dans le cadre d’un appel à communication que je suis en train d’élaborer pour un colloque.

Par ce billet, je vous invite à m’aider à mobiliser les personnes-ressources pour aborder ces questions avec toute la rigueur académique nécessaire. C’est en rétablissant la vérité historique sur Haïti que nous pouvons créer un meilleur patrimoine pour les présentes et futures générations. Je vous renouvelle mon admiration et mes félicitations. Kenbe djanm.

Brooklyn, New York, le vendredi 25 août 2017.

Dr. Jean Eddy Saint Paul, directeur-fondateur de l’Institut des études haïtiennes, CUNY Brooklyn College Jeaneddy.saintpaul@brooklyn.cuny.edu Auteur

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