Le pain du Mensonge

Le Pain du Mensonge est doux à l’homme, et plus tard sa bouche est remplie de gravier. Proverbes 20 : 17

Publié le 2017-08-28 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Ces deux dernières semaines, le pays a eu droit à un nouvel épisode de la série des insanités de M. Martelly. Heureusement qu’il n’y a pas eu grand chose de nouveau ou de différent. A quelques petites variations près, le répertoire était plus ou moins le même : les mêmes cibles et le même contenu. On ne peut que se réjouir du fait que même la bêtise peut aussi avoir des difficultés à se renouveler.

L’objet de ce texte n’est pas essentiellement M. Martelly. Comme je l’avais exprimé une fois dans une émission, il n’est qu’un pauvre enfant prisonnier d’un narcissisme morbide, en proie à un cruel besoin de reconnaissance. Certains de mes amis se sont plaints du fait qu’il ait trouvé des jeunes pour rire et jouir de ses exhibitions. Sans être un spécialiste de psychiatrie, ma maigre expérience dans ce domaine me permet toutefois de conclure que la situation n’est pas aussi mauvaise qu’elle pourrait le paraître. Le fait pour lui de trouver une audience est plutôt réconfortant, car s’il ne l’avait pas eue, peut-être qu’il aurait déjà sombré dans la folie furieuse voire même violente. En attendant donc qu’il soit convenablement traité, cela peut bien servir de thérapie alternative. Tant qu’il n’aura pas été convaincu par ses proches, lorsqu’ils en auront pris conscience, ou forcé par les autorités lorsque nous en aurons de convenables, de trouver les soins appropriés, il continuera, avec tout son bagage pestilentiel en bandoulière, à parcourir les sentiers du pays en quête d’affection et de reconnaissance

Il ne s’agit donc pas de parler exclusivement de Monsieur Martelly même si dans une perspective purement pédagogique on y reviendra de temps en temps. Le vrai sujet est plutôt celui de se demander: « Comment nous en sommes arrivés là ? » Comment une société a-t-elle pu produire un être pareil ? Comment a t-elle pu être réduite à l’accepter, voire même à l’aduler, pour certains. Mais pire encore, comment notre élite économique a-t-elle pu s’accommoder d’une telle créature ?

Il ne fait point de doute que la situation de dégradation qui affecte notre pays depuis plusieurs décennies ne concerne pas seulement la sphère politique. Les phénomènes politiques constituent des faits de société et comme tels ils trouvent leur explication dans plusieurs sciences de société. C’est donc dans la structure socioéconomique et dans le système des valeurs qu’il faudrait chercher leur explication. Il est bien sûr beaucoup plus aisé de recourir aux hommes, aux institutions ou aux partis politiques lorsque l’on veut comprendre l’effondrement du système politique. Au fait, on ne saurait nullement nier la place et le rôle prépondérants « du politique » pour expliquer les faits politiques surtout lorsqu’il s’agit des plus imprévisibles comme c’est le cas qui nous interpelle dans ce texte.

D’abord, il existe des causes objectives de la faillite traditionnelle des organisations politiques en Haïti. « Dans un pays semi-féodal (sic) où le pouvoir personnel s’exerce traditionnellement sans aucun contre poids, les individus ont beaucoup plus tendance à s’attacher à des sauveurs qu’à des idées politiques précises et à la lutte de masse structurellement organisée ». Il n’y a par conséquent, pour les différents groupes sociaux, aucune raison objective d’adhésion à un parti politique. D’un côté, les classes moyennes sont confortablement installées dans la préservation de leur situation, aussi précaire puisse-t-elle être. Pour comprendre le comportement des couches populaires citons cet édifiant passage du Manifeste du Parti d’Entente Populaire publié il y a déjà 58 ans « Dans sa masse, la classe ouvrière haïtienne n’arrive pas encore à se dégager d’un utopisme prolétarien qui la conduit à espérer son salut en un quelconque candidat à la présidence de la République, candidat dont les origines sociales ou le langage sont plus ou moins populaires quelles que soient les forces sociales et politiques réelles (nationales ou internationales) qui manoeuvrent ce candidat » . Ce passage, d’une étonnante actualité, devrait également nous aider dans la compréhension des choix politiques des différentes couches de la société et nous éloigner des fausses certitudes que, généralement, nous véhiculons à propos des institutions politiques.

Le dénuement dans lequel se trouvait la majorité de la population, particulièrement les masses, sera mis à profit par les forces sociales et politiques réelles pour fabriquer « ce sauveur ». C’était le cas en 2006, ce le fut en 2010 et à nouveau en 2016.

Retenons au passage « dont les origines sociales ou le langage sont plus ou moins populaires ». Martelly représente, en effet, le modèle typique du personnage avec une image populaire. Cependant, dans son cas particulier, il est totalement dépourvu de toute conscience nationale. Et « les forces sociales qui manoeuvrent ce candidat » en sont tout à fait conscientes.

Revenons à notre cas d’étude. Dans sa quête de reconnaissance la personnalité narcissique tend à chérir tous ceux-là chez qui il espère trouver des gratifications narcissiques et à dévaloriser et traiter avec mépris ceux qui n’offrent pas ces perspectives. Il distribue avec une apparente générosité, support et amitiés aux quelques obséquieux qui lui sont proches et crache avec la plus cruelle férocité son venin contre ceux qui lui tiennent tête. C’est là qu’il faut comprendre ses incessantes attaques contre Mme Liliane Pierre-Paul et non dans cette figure attachante de père victime dont il voudrait s’affubler.

La taquinerie est souvent, chez les enfants, un instrument malicieux pour initier la lutte ou pour la remplacer. Comme les petits, M. Martelly en fait un emploi abusif et pernicieux. Dans son livre « Le VIOL DES FOULES PAR LA PROPAGANDE POLITIQUE » Serge Tchakhotine explique : « Pour le taquin, il s’agit de mettre en lumière sa propre force et la faiblesse d’autrui. Elle (la taquinerie) se produit là où il y a un surplus de forces inutilisées. Les oisifs sont taquins, et parmi les enfants ceux qui prennent peu de mouvement ». Cependant plus loin il ajoute : « Mais la taquinerie est aussi l’arme des faibles », comme le bouffon du roi.

Pourquoi donc a-t-il été propulsé ? Il existe dans notre pays une tradition à utiliser l’État comme instrument pour accumuler et pour redistribuer la richesse, plutôt que pour faciliter sa création. L’État est non seulement un lieu d’enrichissement pour les politiciens mais aussi, pour d’autres non directement liés à l’appareil étatique. Ces forces voulaient profiter de leur proximité sociale, idéologique et politique avec le personnage, afin de garantir la survie des conditions d’accumulation ou de la production de la rente et bénéficier, du lieu de l’État, des multiples opportunités offertes par l’effondrement du cadre de production nationale. Il s’en est suivi une société oligarchique, c’est-à-dire celle qui incite la création de coalitions qui se succèdent dans le contrôle du fonctionnement de l’État.

La première disposition qui constitue « le fondement d’une administration, c’est une intention pure et droite, dictée par la raison, et non par un vain amour de gloire, par une jalouse émulation, ou par l’ennui de l’oisiveté » . Cette réflexion résume clairement, d’un côté, l’essence même de l’action politique et de l’autre, le mobile premier du narcissique. Il n’a d’yeux que pour lui-même. Si parfois il s’adresse aux autres, c’est pour les inviter à constater sa réussite et leur dire combien il est grand.

La plus grande insulte qui ait été faite par des Haïtiens, à l’intelligence et à la fierté des Haïtiens, a été la présence à la tête de l’État d’un personnage aussi grotesque et aussi vulgaire. Toutes ses gesticulations, toutes les pitreries et toutes les puanteurs qu’il offre à la jeunesse ne visent que son retour au pouvoir pour achever son œuvre de dilapidation et de destruction des biens publics. Cela démontre, s’il en était besoin, le peu de respect qu’il a pour nous Haïtiens, et représente une gifle à nous tous, y compris à ceux qui le soutiennent et le supportent. Cependant, « je ne crois pas que le monde soit tellement mauvais que seuls les misérables y aient du succès ».

.Manifeste du Parti d’Entente Populaire 1957 .Plutarque “Avis aux Hommes Politiques, Oeuvres Morales” .Margarete BUBER-NEUMAN : Milena

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